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La Traque Commence

last update Veröffentlichungsdatum: 02.05.2026 17:40:19

Chapitre 4 — La Traque Commence

Damien

Le bruit de la porte qui claque résonne encore dans le hall. Je reste figé devant l’autel vide, ma cravate soudain trop serrée autour de mon cou. Deux cents invités. Deux cents personnes qui murmurent, qui chuchotent, qui me regardent avec ce mélange de pitié et de fascination morbide réservé aux catastrophes. Les fleurs blanches commencent déjà à faner sous la chaleur des projecteurs que j’avais fait installer pour immortaliser mon triomphe. Mon triomphe. Le mot me brûle les lèvres comme un acide.

Je serre les poings si fort que mes ongles s’enfoncent dans mes paumes. La douleur est la bienvenue. Elle m’ancre dans le réel, m’empêche d’exploser devant tous ces témoins qui n’attendent qu’une chose : que je m’effondre. Mais je ne m’effondrerai pas. Je ne leur donnerai pas cette satisfaction. Mon père est au premier rang, son visage de marbre trahit à peine un pli d’inquiétude au coin des lèvres. Il sait ce que cela signifie pour les affaires, pour la réputation, pour l’empire qu’il a passé trente ans à bâtir. Une mariée qui s’enfuit le jour des noces, cela fait les gros titres, cela alimente les colonnes des journaux people, cela transforme un héritier en risée nationale.

Je traverse la nef sans un regard pour personne. Le prêtre bredouille quelque chose que je n’écoute pas. Ma mère tend une main tremblante vers moi, je l’ignore. Les portes massives de la cathédrale cèdent sous ma poussée et l’air glacé de décembre s’engouffre dans mes poumons. Dehors, la place est déserte, balayée par un vent mordant. Où es-tu, Anna ? Où crois-tu pouvoir aller sans que je te retrouve ?

Le soir même, je convoque mon avocat. Puis mon chef de la sécurité. Aucun d’eux n’a de réponses satisfaisantes à m’offrir. Anna s’est volatilisée comme si elle n’avait jamais existé, comme si ces trois années de fiançailles n’étaient qu’un rêve dont je m’éveille brutalement. Elle avait tout planifié, je le comprends maintenant. Chaque sourire timide, chaque regard baissé, chaque acquiescement docile n’était qu’une façade. La petite fleur fragile que je croyais avoir cueillie était en réalité une comédienne accomplie. L’humiliation redouble d’intensité à cette pensée. Moi, Damien Blackwell, héritier de l’un des plus grands groupes industriels du pays, je me suis fait berner par une orpheline sans fortune ni relations.

Trois jours passent dans un brouillard de rage et de frustration. Mes hommes ne trouvent rien. La police évoque une fugue d’adulte, un départ volontaire, classe le dossier sans suite. C’est alors que mon avocat prononce un nom. Victor Kane. L’ancien profileur du FBI reconverti dans le privé après une affaire trouble dont personne ne veut parler ouvertement. Ses résultats sont exceptionnels, m’assure-t-on. Ses méthodes, moins conventionnelles. Son obsession à traquer les personnes disparues frise la pathologie, mais il les retrouve. Toujours.

Je le reçois dans mon bureau le quatrième jour. La première chose qui me frappe, ce sont ses yeux. Deux billes noires, dénuées d’émotion, qui vous détaillent comme un insecte épinglé sur une planche de collectionneur. Il est grand, sec, vêtu d’un costume gris anonyme. Ses doigts ne cessent de bouger, pianotant sur sa cuisse un rythme silencieux que j’imagine être celui d’une traque intérieure permanente.

— Monsieur Blackwell, dit-il d’une voix étonnamment douce. Racontez-moi tout. Sans rien omettre.

Je lui parle. De notre rencontre dans cette galerie d’art où Anna travaillait. De sa réserve qui m’avait immédiatement plu, elle qui contrastait tant avec les femmes calculatrices de mon entourage. De ses hésitations quand je lui proposais le mariage, que j’avais interprétées comme une timidité touchante. De ses nuits agitées, de ses cauchemars qu’elle refusait de m’expliquer. Kane prend des notes, hoche la tête, pose des questions chirurgicales. Rapidement, je comprends que cet homme ne dort pas, ne pense pas, ne respire que pour sa proie. Anna est devenue sa proie.

— Je vais avoir besoin d’un accès à tous ses effets personnels, annonce-t-il en se levant. Ses vêtements, ses livres, son téléphone si vous l’avez conservé. Chaque objet porte l’empreinte de celle qui l’a possédé. Chaque empreinte est une piste.

Ses doigts continuent leur danse frénétique sur sa cuisse pendant qu’il examine la chambre qu’Anna occupait dans mon manoir. La pièce est restée exactement comme elle l’a quittée le matin de notre mariage. La robe de mariée est encore étendue sur le lit, vide comme une promesse trahie. Kane la caresse du bout des doigts, un geste d’une sensualité inquiétante qui me hérisse le poil.

— Elle portait des jupes longues, n’est-ce pas ? Des vêtements amples ? murmure-t-il comme pour lui-même. Elle cachait quelque chose. Ou quelqu’un.

Son regard tombe sur une petite boîte à bijoux posée sur la coiffeuse. Il l’ouvre sans demander la permission, fouille parmi les colliers et les boucles d’oreilles que je lui avais offerts. Rien ne semble attirer son attention jusqu’à ce qu’il découvre, glissée sous le velours du fond, une minuscule photographie découpée. Il la lève vers la lumière.

— Une échographie, lâche-t-il d’une voix soudainement vibrante. Ce n’est pas un enfant, monsieur Blackwell. Ce sont deux. Votre fiancée attendait des jumeaux au moment où elle s’est enfuie.

Le sol se dérobe sous mes pieds. Des jumeaux. Anna portait mes enfants et elle a choisi de disparaître plutôt que de me les confier. La douleur initiale se transforme en quelque chose de plus sombre, de plus profond, une fureur tectonique qui gronde dans ma poitrine. Elle ne m’a pas seulement rejeté, elle m’a volé ce qui m’appartient.

Kane sourit pour la première fois. Un sourire fin, carnassier, qui dévoile des dents trop parfaites.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur Blackwell. Une femme seule avec deux enfants, cela multiplie les traces, les erreurs, les témoins. Je vais la retrouver. C’est une simple question de temps.

Il prononce le mot « temps » avec une telle jouissance retenue que je sais, à cet instant précis, que je viens de passer un pacte avec un démon. Mais je m’en moque. Qu’importe le prix, qu’importent les moyens. Anna apprendra ce qu’il en coûte de défier Damien Blackwell.

---

Anna

Le soleil traverse à peine les rideaux de la chambre, projetant des raies de lumière pâle sur le plafond mansardé. Il est six heures trente. Dans quelques minutes, les jumeaux vont se réveiller, pieds nus sur le parquet ancien, rires étouffés, course jusqu’à mon lit. C’est le rituel sacré de nos matins parisiens, celui que je protège par-dessus tout.

Sept ans. Sept longues années que je vis cachée dans cette rue tranquille du quinzième arrondissement, à l’ombre de la tour Eiffel dont la silhouette familière veille sur nos vies minuscules. L’appartement est petit mais lumineux. Chaque meuble, chaque bibelot acheté aux puces de Vanves raconte une reconquête patiente, un territoire arraché à la peur.

Le bruit des petits pas résonne dans le couloir. La porte s’ouvre à la volée.

— Maman ! Maman ! Léo a pris mon doudou et il veut pas me le rendre !

Emma, sept ans dans trois semaines, se plante au pied du lit, les joues rouges d’indignation, ses boucles brunes en bataille. Son frère arrive derrière elle, triomphant, agitant au-dessus de sa tête le lapin en peluche bleue. Il a mes yeux verts, le même regard de défi tranquille. Emma ressemble davantage à son père, cette pensée me traverse parfois comme une lame froide, vite repoussée dans les limbes du passé.

— Léo Blackwell, rends immédiatement ce doudou à ta sœur ou il n’y aura pas de pain au chocolat ce matin.

La menace fonctionne. La peluche atterrit sur la couette et Emma la serre contre sa poitrine avec un regard noir à son jumeau. Je les attire tous les deux dans mes bras, respire l’odeur de leur sommeil, de leur enfance préservée. Ils ne savent rien. Ni l’un ni l’autre ne connaît le nom de leur père, la puissance de la famille Blackwell, le danger que je fuis depuis ce matin glacial où j’ai quitté la demeure de Damien par une porte de service.

La boulangerie en bas de l’immeuble embaume déjà le croissant chaud. Madame Chen, la boulangère, me tend notre commande avec son sourire habituel. Le quartier me connaît sous un nom d’emprunt. Anna Delacourt. Un prénom ordinaire, un patronyme banal. Une femme discrète qui élève seule ses enfants. Personne ne pose de questions. À Paris, chaque immeuble abrite des secrets, chaque visage dissimule des fuites silencieuses.

Sur le chemin de l’école, je tiens une petite main dans chaque mienne. Léo raconte un rêve de dinosaures. Emma écoute, pensive, puis déclare qu’elle sera paléontologue. La normalité de ces échanges me bouleverse chaque jour un peu plus. Ai-je bien fait ? La question est absurde. Je n’avais pas le choix. Damien ne m’aurait jamais laissée partir avec les enfants, il les aurait transformés en héritiers dociles, en pièces de son empire, en reflets de sa toute-puissance. Je l’ai compris trop tard, la veille du mariage, en surprenant une conversation téléphonique qui ne m’était pas destinée. « Après la cérémonie, elle signera les papiers. Ne t’inquiète pas, elle n’a nulle part où aller. » Les papiers. Une renonciation à tout droit sur nos futurs enfants, rédigée en termes juridiques implacables.

Le portail de l’école se referme sur leurs silhouettes. Je reste quelques secondes immobile, le cœur serré par une angoisse ancienne qui ne disparaît jamais complètement. Chaque séparation réveille la terreur primitive de la mère qui cache ses petits. Je remonte la rue, baisse machinalement la tête en croisant une camionnette de livraison. Les réflexes de la fuite ne s’effacent pas. Changer de trottoir quand une voiture ralentit. Vérifier les visages dans les transports. Ne jamais laisser de photo, ne jamais ouvrir de compte sur les réseaux sociaux. Disparaître, encore et toujours.

L’après-midi, je travaille dans une petite librairie du quartier, coincée entre un fleuriste et un cordonnier. Les livres ne trahissent jamais personne, ils ne posent pas de questions, ils acceptent tous les noms d’emprunt qu’on leur confie. Ma patronne, Madame Bertin, ignore tout de mon passé. Elle voit en moi une employée ponctuelle, réservée, compétente. Elle ne sait pas que chaque soir, avant de m’endormir, je vérifie trois fois que la porte est bien verrouillée.

Ce soir, les jumeaux sont agités en sortant de l’école. Emma a perdu une dent pendant la récréation. Léo a dessiné une famille composée d’une maman et de deux enfants. La maîtresse lui a demandé où était le papa sur son dessin. Il a répondu qu’il n’y en avait pas. La maîtresse a insisté.

— Qu’est-ce que tu lui as dit ? demandé-je, la gorge nouée.

— J’ai dit que papa était un pirate et qu’il était mort dans une tempête.

Je souris malgré moi. L’imagination de mon fils comme ultime rempart contre la vérité. Emma me regarde avec une expression trop sérieuse pour son âge. Parfois, j’ai l’impression qu’elle sait, qu’elle sent confusément l’ombre qui plane sur notre bonheur précaire.

La nuit tombe sur Paris. Les fenêtres s’allument une à une dans la cour intérieure. Je borde les enfants, embrasse leur front, promets de laisser la veilleuse allumée. Dans le salon silencieux, je me verse un verre de vin que je ne boirai pas. Sur la table basse, une carte postale écornée de la cathédrale Saint-Marc à Venise rappelle ce voyage que je ne ferai jamais. Je ne franchis aucune frontière, je ne prends aucun avion. Les registres sont trop faciles à consulter, les caméras trop nombreuses.

Sept ans de cavale invisible. Personne ne connaît leur existence. Personne ne sait que les héritiers Blackwell grandissent dans un quatre-pièces sous les toits, apprennent le français avec l’accent parisien, appellent « maman » une femme qui s’est réinventée à force de terreur. Parfois, la nuit, je rêve encore du bruit de la porte qui claque derrière moi, des cloches de la cathédrale qui sonnaient l’heure d’un mariage qui n’aurait jamais lieu. Je me réveille en sueur, le cœur battant, pour courir jusqu’à leur chambre et vérifier qu’ils sont toujours là, qu’ils respirent, que personne ne me les a pris.

Le réveil indique minuit passé. Demain sera un jour ordinaire. École, librairie, devoirs, dîner, bain. Ce tissu de routines que je retisse chaque matin comme on ravaude un vêtement usé. Je n’ai pas le droit à l’imprudence. Je n’ai pas droit à l’oubli.

Quelque part, à des milliers de kilomètres d’ici, Damien Blackwell se souvient. Je le sens, je le sais, comme un frisson qui ne me quitte jamais vraiment. Sept ans ont passé, mais les monstres de contes de fées ne vieillissent pas. Ils attendent. Ils patientent. Et un jour, quand on s’y attend le moins, ils frappent à la porte.

Pour l’instant, les enfants dorment. Paris veille. Et moi, Anna Delacourt, née Anna Carrington, disparue volontaire, mère clandestine, je continue de marcher sur le fil invisible tendu entre la liberté et l’abîme.

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