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Le Réveil du Monstre

Author: Chrisso
last update publish date: 2026-05-02 17:39:19

Chapitre 2 — Le Réveil du Monstre

Damien

La lumière m'agresse. Un blanc sale, clinique, qui perce à travers mes paupières avant même que je les ouvre. J'entends d'abord le bip. Régulier. Obsédant. Ce bruit finit par se fondre dans le battement de mon propre cœur, comme si la machine et moi ne faisions qu'un. Puis l'odeur. Cet éther qui prend à la gorge, ce désinfectant qui imprègne tout, les draps, l'air, ma peau. Il me faut un effort surhumain pour soulever mes paupières. Elles sont lourdes, collées, comme si on avait versé du plomb dessus pendant mon sommeil. Le plafond est blanc lui aussi. Tout est blanc ici. La couleur de la mort déguisée en pureté.

Huit jours. Marc vient de me le dire, debout au pied du lit, les bras croisés, le visage défait par l'inquiétude et autre chose que je n'arrive pas encore à déchiffrer. Huit jours que mon corps est un champ de bataille immobile, et moi, prisonnier dedans. Ma main bouge. Elle racle le drap rêche. Ce simple mouvement me coûte une énergie folle, mes muscles sont des cordes rouillées. Je suis vivant. Quelle ironie. Vivant, alors que tout en moi hurle que j'aurais dû y rester. L'accident. Le choc. Les tôles froissées. Tout me revient par flashs, des images hachées qui défilent derrière mes yeux. La route mouillée. Les phares. Le cri des freins. Et avant ça, avant le chaos, la trahison.

La trahison.

Ma nuque s'embrase. L'incendie monte de ma colonne vertébrale jusqu'à mon crâne, et je serre les dents si fort que j'entends mes molaires grincer. Marc recule d'un pas. Il connaît cette expression sur mon visage. Il l'a vue naître, grandir, dévorer tout sur son passage au fil des années. La bête se réveille. Elle n'a jamais vraiment dormi, elle attendait son heure, tapie dans l'ombre de mon coma. Maintenant elle bondit, toutes griffes dehors, toutes dents sorties. Je ne suis plus Damien, je suis la rage qui porte son nom.

La porte de la chambre s'ouvre à nouveau. Ce n'est pas une infirmière, ce n'est pas Marc qui revient. C'est elle. Anna. Mon épouse. Mon tourment. Elle se tient dans l'encadrement, droite comme une lame, et l'espace d'un instant tout se fige. Le bip de la machine, le souffle de Marc, le temps lui-même suspend son vol. Elle porte une robe sombre, simple, mais sur elle cette simplicité est une armure. Ses cheveux sont relevés, son cou est nu, et je vois battre une veine bleutée juste sous sa mâchoire. J'ai envie de poser mes doigts dessus. Pas pour caresser. Pour appuyer.

Elle entre, fait quelques pas. Les talons qui claquent sur le lino. Un rythme militaire. Elle s'arrête trop loin du lit, hors de portée, comme un animal sauvage qui flaire le piège. Ses yeux parcourent mon corps allongé, les tuyaux plantés dans mes bras, les électrodes collées sur mon torse, le cathéter qui plonge dans ma veine. Elle me jauge. Elle pèse ce qui reste de l'homme qu'elle a épousé, l'homme qu'elle a trahi. Et dans son regard, je ne trouve pas de pitié. Pas de regret. Juste ce calme insupportable des gens qui ont déjà tourné la page, qui ont déjà signé l'acte de décès de votre amour avant même que votre cœur ne s'arrête.

— Tu voulais me voir.

Sa voix. Cette voix qui chuchotait mon prénom dans le noir de notre chambre, qui riait contre mon épaule les matins de paresse, qui mentait si bien, si parfaitement bien. Aujourd'hui elle est plate. Neutre. Clinique. Une voix d'étrangère. Et c'est cette voix-là, plus que tout le reste, qui fait exploser la digue. Marc me l'a dit tout à l'heure. Le mariage. Elle a épousé l'autre. Pendant que mes os se ressoudaient, pendant que les chirurgiens recousaient ma chair déchirée, elle passait une alliance à son doigt et souriait à un autre homme. Elle portait du blanc peut-être. Elle riait peut-être. Elle dansait peut-être.

Je lui ordonne d'approcher, et contre toute attente, elle obéit. Un pas, puis deux. Elle arrive à portée de main. Mon bras jaillit. Le mouvement est brutal, animal, il mobilise des forces que je ne soupçonnais plus, des réserves cachées quelque part dans ce corps brisé. Ma main se referme sur son poignet comme un piège à ours. L'os est fin sous mes doigts, la peau est douce, glacée. Je serre. Elle ne crie pas. Elle ne se débat pas. Elle me regarde fixement, et dans ses prunelles dilatées je vois danser ma propre image, déformée, monstrueuse. Les blouses blanches s'agitent autour de nous. Quelqu'un crie mon nom. Une main tente de s'interposer. Je n'en ai rien à faire.

Je tire son corps vers le bord du lit. Son visage est maintenant tout près du mien. Je sens son parfum. Le même qu'avant. Gardénia et musc. Il me monte aux narines, et avec lui remonte tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'ai haï. Ses lèvres s'entrouvrent, elle va parler, mais je ne lui en laisse pas le temps. Ma voix sort. Rauque. Cassée par huit jours de silence et de tuyaux dans la gorge. Chaque syllabe est une lame que j'aiguise avec soin.

— Si tu portes mon enfant, je le tue. De mes propres mains.

Le silence qui suit est plus assourdissant que le bip des machines, plus assourdissant que les cris des médecins. Il avale tout. Il ne reste plus que nous deux dans ce vide blanc, suspendus à cette menace qui flotte entre nos visages. Je vois mes mots pénétrer en elle. Je les vois se frayer un chemin à travers ses défenses, traverser sa chair, se ficher dans son cœur. Ses yeux s'élargissent, et l'espace d'un battement de cils, j'y lis la peur que je cherchais. Cette peur animale, primitive, la même qu'elle m'a infligée quand j'ai appris la vérité.

Et puis ça passe. La peur s'éteint, remplacée par ce vide que je ne lui connaissais pas. Le néant. Elle lève sa main libre et la paume s'abat sur ma joue avec une force insoupçonnée. La gifle claque contre les murs blancs, résonne dans le couloir, fait sursauter Marc qui s'est reculé près de la fenêtre. Ma tête part sur le côté. La douleur irradie ma mâchoire, elle se mêle à la douleur des points de suture, à celle du cathéter qui a ripé sous la violence du geste, à toutes les douleurs qui composent cette symphonie de ma renaissance. Le cathéter a lâché. Je sens le sang perler au creux de mon bras, chaud, visqueux. Mais je souris. Parce que cette gifle, c'est la première chose vraie qu'elle me donne depuis des mois. La seule chose qui ne soit pas un mensonge.

Elle se dégage d'un coup sec, recule, se redresse. Elle ne dit rien. Elle ne pleure pas. Elle ne tremble pas. Elle est une statue de marbre dans la lumière blafarde de cette chambre d'hôpital. Elle tourne les talons. Ses pas résonnent sur le lino, plus rapides qu'à l'arrivée, plus lourds aussi. La porte s'ouvre. La porte se referme. Le claquement est définitif, comme la détonation d'une arme qu'on tire dans le silence. Le monologue de sa haine, elle me le crache en une seule empreinte rouge sur la joue. Et je souris. Parce que la guerre ne fait que commencer.

Mon reflet danse dans la vitre, à côté du lit, fantôme de moi-même, et je me reconnais à peine. Le monstre est réveillé. Et il a faim.

---

Anna

La poignée de la chambre est glacée sous mes doigts. Je marque un temps d'arrêt dans le couloir, le front presque appuyé contre la porte close. Derrière ce battant, il y a mon mari. L'homme que j'ai aimé. L'homme que j'ai fui. L'homme que j'ai trahi. Les trois ne font qu'un, et ce triptyque pèse sur ma poitrine comme une pierre tombale. Mon sac glisse sur mon épaule, je le remonte d'un geste machinal.

Marc m'a appelée il y a une heure. Sa voix était bizarre, étranglée, comme s'il avait peur de ce qu'il allait dire. Damien est sorti du coma. Il veut te voir. Il exige. J'ai raccroché sans répondre, mais mes pieds m'ont portée jusqu'à l'hôpital, jusque dans cet ascenseur qui sent le désinfectant, jusque dans ce couloir où mes talons claquent comme des coups de marteau. Pourquoi suis-je venue ? Par devoir ? Par culpabilité ? Par ce vieux reste d'amour qui refuse de mourir tout à fait, comme une braise qui couve sous la cendre ? Je ne sais pas. Je ne sais plus.

J'ouvre la porte.

L'odeur me frappe aussitôt — médicaments, chair malade, fureur contenue. Il trône au milieu des tuyaux et des écrans, pâle, défait, amaigri. Ses pommettes saillent, ses joues se sont creusées, ses lèvres sont gercées. Mais ses yeux. Ses yeux n'ont pas changé, cette lucidité féroce qui vous transperce comme un scalpel. Il est sorti du coma et il en a ramené l'enfer avec lui. Mon mari. Ce titre dans la bouche de Marc tout à l'heure a failli me faire vomir. Je suis Madame Damien Hale. Une appellation qui sonne comme une chaîne autour de mon cou, un collier d'esclave gravé de son nom, et dont je ne parviens pas à me défaire.

Il faut que je divorce. Cette pensée traverse mon cerveau, claire, froide, évidente. Mais ce n'est pas pour aujourd'hui. Aujourd'hui, il me regarde comme on regarde un insecte qu'on s'apprête à écraser.

Je fais trois pas. Pas plus. Je ne lui offrirai rien de plus. Il me toise, il me déshabille de ce regard que je connais trop. Un scalpel qui cherche où frapper. Il a toujours su exactement où viser. Mes failles, mes faiblesses, ces zones d'ombre que je croyais cachées, il les a toutes cartographiées, méthodiquement, patiemment, de cette patience que seuls possèdent les prédateurs. Et je déteste ce poignet qu'il attrape soudain. Sa main a la rapidité du serpent, la force de l'étau. Les jointures blanchissent sur ma peau, je sens mes os se comprimer, je sens le pouls qui s'affole sous ses doigts. La force de sa poigne contredit son état, nie les huit jours de coma, nie les blessures. Il me fait mal. Mais je ne lui donnerai pas la satisfaction de le voir.

Les médecins s'agitent. Une infirmière pousse un cri étouffé. Quelqu'un tend la main vers moi pour me dégager, pour s'interposer. Je l'ignore. Tout en moi se concentre sur ce point de contact brûlant, cette main qui m'enserre, ce lien qu'il rétablit de force entre nous. Il m'attire. Son visage se rapproche, et je vois les stries rouges dans ses yeux, je vois les veines éclatées sur ses tempes, je vois la haine pure, absolue, qui déforme ses traits. Je ne résiste pas. Je veux qu'il aille au bout. Je veux qu'il prononce les mots, que le précipice s'ouvre définitivement sous nos pieds, que l'abîme nous avale tous les deux.

Il parle. Sa voix est rauque, râpeuse, méconnaissable. Un râle de bête blessée. Il parle de l'enfant. L'enfant qui n'existe pas. L'enfant qui n'existera jamais. La menace est concrète, viscérale, elle prend forme dans l'air vicié de la chambre et s'accroche aux murs. « De mes propres mains. » Ces quatre mots sont un couperet qui tombe, un verdict sans appel. Je le regarde. Je regarde ces mains — celle qui me broie le poignet, l'autre qui gît inerte sur le drap blanc. Ces mains qui autrefois dessinaient les courbes de mon corps dans la pénombre de notre chambre. Ces mains qui m'offraient des fleurs. Ces mains qui tenaient les miennes devant l'autel. Ces mains qui me menacent de mort aujourd'hui. Je sais qu'il le fera. La certitude ne vacille même pas en moi.

Alors je lui réponds.

Pas avec des mots. Les mots, je les ai trop donnés, trop gaspillés, trop jetés en pâture à cet ogre qui se nourrit de mes larmes et de mes supplications. Je lui réponds avec ma main. La paume ouverte, les doigts tendus, le geste ample et sec. Le claquement emplit la chambre. Ma paume contre sa joue, cinglante, parfaite. La peau rougit immédiatement, l'empreinte de mes doigts s'imprime sur sa chair, marque au fer rouge de ma colère. Le bruit claque comme une porte qu'on ferme, une maison qu'on abandonne, un chapitre qu'on achève. Il résonne, il se répercute, il s'éteint lentement.

Je ne pleure pas. Je ne tremble pas. Je suis une pierre lisse, froide, tombée de son cœur et qu'il ne ramassera plus. Je me dégage d'un geste brusque, je libère mon poignet de son emprise, et ma peau porte déjà les marques de ses doigts, des croissants violacés qui demain seront des bleus. Je ne lui accorde pas un regard en arrière, pas un souffle, pas un mot. Il voulait me voir brisée, terrorisée, agenouillée. Il aura le silence. Le vide. L'absence. C'est la seule arme qu'il ne sait pas contrer, la seule qui traverse sa cuirasse de mégalomane.

La porte est devant moi. Je l'ouvre sans trembler. Le couloir m'accueille avec sa lumière crue, ses néons qui bourdonnent, ses chariots qui passent, ses blouses blanches qui vaquent. Le monde continue de tourner. La vie continue. Ma vie continue. Je pose un pied devant l'autre et chaque pas résonne dans le silence de ce couloir vide comme une balle qu'on tire dans un passé déjà mort. L'ascenseur. Le hall. Le parking. L'air glacé du dehors qui s'engouffre dans mes poumons. Je respire. Pour la première fois depuis huit jours, je respire vraiment.

Je suis Madame Damien Hale. Cette phrase, dans ma tête, est une corde que je suis en train de trancher avec

les dents. Et bientôt, elle cédera. Bientôt, je serai libre.

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