Share

Une Vie Cachée

Author: Chrisso
last update publish date: 2026-05-27 23:38:12

Chapitre 5 — Une Vie Cachée

Anna

La clochette de la librairie tinte. Je lève les yeux de mon registre, un sourire déjà prêt, mais ce n'est que Madame Hansen qui vient chercher le dernier roman dont elle a parlé la semaine dernière. Je le lui avais mis de côté, glissé sous le comptoir avec un petit mot. Elle me remercie, ses doigts ridés caressant la couverture comme on retrouve un ami. J'aime ce moment. J'aime l'odeur du vieux papier, la poussière qui danse dans les rais de lumière, le silence entrecoupé de bruissements de pages. C'est une vie calme. Une vie que j'ai choisie, ou plutôt une vie que j'ai construite, brique par brique, autour d'un secret si lourd qu'il écraserait tout s'il venait à s'échapper.

Quand je ne suis pas à la librairie, je suis à la maison. Notre maison. Elle est un peu biscornue, avec son escalier qui grince et sa gouttière qui chante quand il pleut, mais elle est à nous. À nous trois. Je prépare le dîner en écoutant les bruits du premier étage. D'un côté, le cliquetis frénétique d'un clavier. De l'autre, le froissement léger d'un crayon sur le papier. Ces sons sont ma musique, la preuve que tout va bien. Je remue la sauce bolognaise et je ferme les yeux un instant. Je respire. Nous sommes en sécurité. Nous sommes invisibles. C'est la seule vérité qui compte.

Léo

La logique du code, c'est la seule chose qui fait vraiment sens dans ce monde. Pas de zones grises. Pas d'émotions qui débordent. Un problème, une solution. Une faille, un patch. J'ai quatorze ans, et je peux déjà me faufiler dans la plupart des systèmes de cette ville sans qu'ils me voient. Pas pour faire du mal. Juste pour voir. Pour comprendre comment les choses tiennent ensemble. Ce soir, je travaille sur un protocole de chiffrement que j'ai inventé. Il est imparfait, mais il a du potentiel. Maman dit que je passe trop de temps sur mon ordinateur, qu'il faut que je voie le soleil. Mais le soleil ne m'a jamais parlé un langage aussi clair que celui de Python ou du C++. Je lève les yeux de mon écran une seconde. Le dessin qu'Emma a punaisé au mur me fait face : un monstre à huit têtes s'écroulant sous un déluge de pixels noirs. Elle a appelé ça « Le crash de l'hydre ». Ma soeur est chelou. C'est pour ça que je l'adore.

Emma

Le crayon fusain glisse sur le grain du papier. J'aime cette sensation rugueuse. Je dessine un oiseau. Non, pas un oiseau. Un personnage avec des ailes, mais il ne peut pas voler. Ses ailes sont trop lourdes, elles sont faites de plaques de métal rouillées. Il est prisonnier du sol. C'est comme ça que je me sens parfois. Lourde. Avec des ailes qui ne servent à rien. Je ne sais pas d'où ça vient. Léo, lui, il a les yeux de papa, ce bleu perçant. Moi, j'ai le regard de maman, ce gris d'orage. Et quelque chose en plus, que je n'arrive pas à nommer. Une mémoire qui ne m'appartient pas, peut-être. Je regarde mon frère, son dos voûté, son casque vissé sur les oreilles. Il vit dans le monde des machines. Moi, je vis dans celui des images. Et maman vit dans le silence, entre les deux, à nous surveiller comme une louve protège des louveteaux d'une meute de chiens sauvages. Je vois la peur dans ses yeux, parfois. Une peur ancienne, profonde. Elle ne nous a jamais vraiment expliqué.

Anna

Le journal télévisé ronronne en fond sonore. Je ne l'écoute jamais vraiment, c'est juste une présence. Je m'apprête à l'éteindre quand mon regard est happé par l'écran. Ma main se fige sur la télécommande. Le titre défile en majuscules rouges : « DAMIEN MERCATOR : LE PARI FOU D'UN EMPIRE ». Et il est là. Lui. Son visage remplit mon salon, mes pupilles, mes poumons. L'air s'épaissit. Il sourit, un sourire carnassier, parfait, huilé par des années de certitude et de pouvoir. Il n'a plus rien du jeune homme ambitieux que j'ai connu. Il est devenu un monument de marbre et d'acier. Un milliardaire impitoyable, dit la légende. Je fixe ses yeux à travers l'écran. Ces yeux. Vides. Calculés. Exactement les mêmes. La main de la présentatrice s'agite, des graphiques de succès clignotent, mais je n'entends plus rien. Mon propre sang pulse dans mes tempes comme un tambour de guerre. Il est toujours plus puissant. Plus riche. Plus intouchable. Et nous, nous ne sommes qu'une femme seule avec deux enfants, cachée dans une librairie poussiéreuse d'une ville oubliée. Le grésillement de la sauce qui attache me tire de ma paralysie. J'éteins la télévision d'un geste sec. Trop brusque. Le silence est un couperet.

Léo

Le cri de la casserole me fait sursauter, puis le silence, soudain trop lourd. Je retire mon casque. Bizarre. J'échange un regard avec Emma, qui a elle aussi levé le nez de son carnet. Elle a senti la même chose. Le danger. Une oscillation dans la force tranquille de notre mère. Maman est le pilier, elle ne tremble jamais. Mais là, dans ses gestes pour sauver la sauce, il y a une fébrilité qui me glace. Je la connais, ma mère. Elle peut repérer une ligne de code malveillante dans un regard, déceler un mensonge dans une respiration. Et là, elle est en train de nous mentir. Pas avec des mots, avec son silence. Je vois son dos se raidir. Elle prend une décision.

Anna

C'est maintenant. Après toutes ces années, le cauchemar frappe à la porte, non pas avec des poings vengeurs, mais avec un logo de chaîne d'info en continu. Je ne peux plus reculer. Mes enfants ne sont plus des bébés. Ils sont le même âge que nous quand tout a commencé. Ils ont le droit de savoir ce qui les traque. Je m'assois lentement sur le canapé, je tire la petite table basse. Mes doigts sont glacés. Je fais signe à Léo et Emma de s'approcher. Ils viennent, méfiants, comme deux chats sauvages sentant l'odeur d'un prédateur. Je sors mon téléphone, je cherche la photo que j'avais gardée, enfouie dans un dossier crypté que Léo lui-même aurait eu du mal à trouver. Le même visage qu'à la télévision. Je pose l'appareil devant eux.

— Cet homme, dis-je dans un murmure rauque que je ne me connais pas. Regardez bien ce visage. Gravez-le dans vos mémoires pour toujours. Il s'appelle Damien Mercator.

Emma

Maman tremble. Elle essaie de le cacher, mais je le vois. Son doigt tapote l'écran, s'arrête sur ce visage. Damien Mercator. Je connais ce nom. Pas de la télévision. Je l'ai entendu une seule fois, il y a des années, quand maman faisait un cauchemar. Ce visage est lisse, mais je peux presque sentir les griffes sous la peau. Je pose mon carnet.

— Il a juré de vous tuer, reprend maman, et chaque syllabe est une pierre tombale. Avant même votre naissance, il a juré que vous n'auriez jamais le droit de vivre. Il vous traquera jusqu'au bout du monde s'il sait que vous existez.

Sa voix se brise sur le dernier mot. Elle ne pleure jamais, maman. Pas devant nous. Mais là, un voile humide couvre ses yeux gris, les mêmes que les miens. Un froid intense se répand dans ma poitrine, comme si mon dessin aux ailes de métal prenait vie en moi. Ainsi, le monstre a un nom. Et il est vivant.

Léo

La seconde d'après, je suis déjà en train d'analyser. C'est un réflexe, un mécanisme de défense. Maman ne nous dit pas tout, elle ne nous dit jamais tout, mais les faits sont là. Un ennemi. Un visage. Une menace de mort. Je prends le téléphone, je zoome sur les yeux.

— Pourquoi ? Ma voix est calme. Trop calme. Elle ne me reconnaît pas. Moi non plus, je ne me reconnais pas. Pourquoi voudrait-il notre mort ?

— Parce que votre existence est la preuve de son échec, lâche-t-elle. La preuve vivante qu'il n'a pas réussi à nous détruire. Il a tué votre père pour ça !

Le temps s'arrête. Mon père. L'absence qui a défini toute mon existence. Son nom n'est jamais prononcé, son fantôme plane dans tous les silences de cette maison. Et là, en une phrase, il prend corps, et sa mort prend un nom. Damien Mercator. L'empire qu'il exhibe dégouline du sang de mon père. Une rage que je n'avais jamais ressentie, une haine absolument pure et nouvelle, se met à crépiter le long de ma colonne vertébrale comme un logiciel malveillant qui prend le contrôle. Je me tourne vers Emma. Elle ne dit rien, mais son visage est pâle, ses pupilles sont dilatées. Elle serre son crayon si fort que ses jointures blanchissent. Bon. Très bien. Nous sommes traqués. Nous sommes en danger de mort. Je pose doucement le téléphone, et je grave le visage de Damien Mercator non pas dans ma mémoire, mais dans le réticule d'un viseur que je viens de créer mentalement. Qu'il vienne.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Sous la menace du milliardaire    Épilogue

    Chapitre 27 — ÉpilogueAnnaSix mois plus tard.L'automne est revenu sur le Luberon, un automne doux et doré qui embrase les vignes et fait rougir les feuilles des cerisiers. L'air sent la terre humide, les champignons, le bois coupé. Les cigales se sont tues depuis longtemps, remplacées par le chant des mésanges et le bruissement du vent dans les branches.Notre maison est devenue un vrai foyer.Paul a terminé les travaux de rénovation le mois dernier. Il a restauré la façade en pierre blonde, changé les volets, aménagé une grande terrasse qui donne sur la vallée. Il a même construit une balançoire pour les enfants, suspendue à la branche maîtresse du vieux chêne qui ombrage le jardin. Une balançoire en bois brut, taillée de ses propres mains, avec des cordes solides et une planche assez large pour que deux enfants puissent s'y asseoir.Léo et Emma l'ont inaugurée il y a trois jours. Emma a ri aux éclats, ses couettes blondes volant au vent. Léo a fait semblant de trouver ça « trop b

  • Sous la menace du milliardaire    Passion Retrouvée

    Chapitre 26 — Passion Retrouvée AnnaLa nuit est tombée sur Bonnieux depuis longtemps quand nous montons enfin nous coucher.Les enfants dorment dans leur chambre, Léo avec sa montre connectée au poignet — il ne la quitte plus, même pour dormir —, Emma avec son carnet à dessin serré contre sa poitrine. Paul a passé la soirée à jouer aux échecs avec Léo, à regarder les dessins d'Emma, à me sourire par-dessus la table du dîner. Une soirée normale. Une soirée de famille. Une soirée comme je n'aurais jamais osé en rêver il y a encore quelques mois.Et maintenant, nous sommes seuls.La chambre est vaste, avec des poutres apparentes et une fenêtre ouverte sur la nuit étoilée. Le parfum des lavandes monte du jardin, entêtant, sucré, presque enivrant. Paul ferme la porte derrière lui, doucement, pour ne pas réveiller les enfants. Il se tourne vers moi, et je vois dans ses yeux cette lueur que je connais bien — cette lueur qui ne s'est jamais éteinte, même après huit ans de séparation, même a

  • Sous la menace du milliardaire    Quand la paix règne

    Chapitre 25 — Quand la paix règne AnnaJe souris. Les enfants. Toujours les enfants. Capables de passer de la terreur à l'insouciance en une fraction de seconde. Capables de guérir plus vite que nous, les adultes, qui ruminons nos douleurs pendant des années.— Oui, je dis. On peut aller au parc.— Je peux emmener mon ballon ?— Tu peux.— Et Emma, elle peut emmener son carnet ?Emma hoche la tête avec enthousiasme.— Je veux dessiner les canards !Paul rit. Un rire léger, un rire soulagé, un rire que je ne lui avais jamais entendu.— Alors allons-y, dit-il. Parc Monceau. Canards. Ballon. Dessins. Goûter. On fait tout.— Glaces ? demande Emma.— Glaces aussi.— Même s'il fait froid ?— Même s'il fait froid.Les enfants courent chercher leurs affaires. Paul me prend la main. Il la serre fort, comme s'il avait peur que je m'envole.— Merci, murmure-t-il.— Pour quoi ?— Pour avoir choisi. Pour être restée. Pour nous avoir choisis, nous.Je me hisse sur la pointe des pieds et je l'embra

  • Sous la menace du milliardaire    Le Choix d'Anna

    Chapitre 24 — Le Choix d'Anna AnnaLa lettre est arrivée un matin d'octobre, dans une enveloppe blanche sans adresse d'expéditeur.Je l'ai trouvée glissée sous la porte de la librairie, comme une souris morte, comme un secret honteux. Mon nom était écrit à la main, d'une écriture que je ne connaissais pas une écriture raide, anguleuse, qui semblait avoir été tracée par quelqu'un qui n'avait pas l'habitude d'écrire des lettres. Quelqu'un qui n'avait pas l'habitude de demander pardon.J'ai failli la jeter.J'ai failli la déchirer sans l'ouvrir, la réduire en confettis, la brûler dans l'évier de l'arrière-boutique. J'en avais le droit. Après tout ce qu'il nous avait fait subir, après sept ans de fuite et de peur, après l'enlèvement de mes enfants, après cette nuit sur le toit de Hampstead, j'avais le droit de ne pas lire. J'avais le droit d'effacer Damien Cross de ma vie pour toujours.Mais je l'ai ouverte.Je l'ai lue.Et maintenant, je suis assise sur le canapé du salon, dans notre ap

  • Sous la menace du milliardaire    L'Adieu

    Chapitre 23 — L'Adieu DamienLa pluie redouble. Je ne bouge pas. Kane non plus.— J'ai cru que je voulais détruire Anna, dis-je. J'ai cru que je voulais lui prendre ses enfants pour la faire souffrir. Mais ce n'était pas ça. Ce n'était pas de la haine. C'était de l'envie. Je l'enviais, Kane. Je l'enviais d'avoir réussi à fuir. D'avoir reconstruit sa vie. D'avoir trouvé l'amour, la famille, la paix. Tout ce que je n'aurai jamais.— Il n'est pas trop tard.— Si. Il est trop tard. Je l'ai compris aujourd'hui, sur ce toit, quand elle m'a regardé. Tu sais ce qu'il y avait dans ses yeux ?— Non.— De la pitié. Elle avait pitié de moi. Anna Moreau, que j'ai traquée pendant sept ans, que j'ai menacée, que j'ai fait enlever, avait pitié de moi. C'est la pire des défaites, Kane. Pire que la mort. Pire que la ruine. La pitié de la femme qu'on aime.Je me tais. La pluie coule sur mon visage, se mêle aux larmes que je ne retiens plus. Damien Cross pleure. L'homme le plus craint de la City pleure

  • Sous la menace du milliardaire    La confession de Damien

    Chapitre 22( suite): La confession de Damien Je me tais. Le vent hurle autour de nous. La pluie commence à tomber, fine, glaciale. Les premières gouttes s'écrasent sur les ardoises, sur mes joues, sur mes mains.— Aujourd'hui, dis-je, j'ai vu Léo. Ce petit garçon de sept ans. Il s'est dressé devant moi, et il m'a dit : « Personne n'a le droit de faire peur à ma mère. » Il n'avait pas peur, Kane. Il me défiait. Comme elle m'a défié il y a sept ans. Avec le même courage. La même force. La même pureté.— Il n'est pas de vous.— Non. Il est de Paul Lefèvre. De cet architecte. De cet homme ordinaire. Et pourtant, il est plus fort que je ne l'ai jamais été. Parce qu'il sait pourquoi il se bat. Parce qu'il aime sa mère, et sa sœur, et son père, et qu'il est prêt à tout pour les protéger. Moi, je n'ai jamais su pourquoi je me battais. Le pouvoir pour le pouvoir. L'argent pour l'argent. La vengeance pour la vengeance. Tout cela est vide, Kane. Terriblement vide.La pluie redouble. Je ne bouge

  • Sous la menace du milliardaire    Le Piratage

    Chapitre 6 — Le PiratageLéoLa nuit est tombée depuis longtemps sur notre petit appartement des Batignolles. J'entends le bourdonnement du réfrigérateur dans la cuisine et le tic-tac de l'horloge du salon. Des bruits que je connais par cœur, des bruits de toutes les nuits, des bruits qui devraient

  • Sous la menace du milliardaire    La Traque Commence

    Chapitre 4 — La Traque CommenceDamienLe bruit de la porte qui claque résonne encore dans le hall. Je reste figé devant l’autel vide, ma cravate soudain trop serrée autour de mon cou. Deux cents invités. Deux cents personnes qui murmurent, qui chuchotent, qui me regardent avec ce mélange de pitié

  • Sous la menace du milliardaire    La Fuite

    Chapitre 3 — La FuiteAnnaLa nuit est un manteau lourd, étouffant. Je le sens peser sur mes épaules pendant que je fourre mes affaires dans ce vieux sac de toile. Mes mains tremblent tellement que la fermeture éclair m’échappe deux fois. Je n’arrive pas à respirer normalement. Chaque craquement de

  • Sous la menace du milliardaire    Le Réveil du Monstre

    Chapitre 2 — Le Réveil du MonstreDamienLa lumière m'agresse. Un blanc sale, clinique, qui perce à travers mes paupières avant même que je les ouvre. J'entends d'abord le bip. Régulier. Obsédant. Ce bruit finit par se fondre dans le battement de mon propre cœur, comme si la machine et moi ne faisi

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status