LOGINChapitre 4 : L'inconnu aux yeux d'orage
Elara
La porte du Nocturne s'ouvre devant moi et j'ai l'impression de basculer dans un autre monde. L'air est épais, chargé d'odeurs que je ne connais pas. Du whisky, de la cire, un parfum musqué qui s'accroche à la gorge. Rien à voir avec les salons aseptisés des Ashford où tout sent le lys et l'hypocrisie.
Mes jambes tremblent. Ma robe de cocktail, celle que je portais pour la répétition du mariage, me colle à la peau comme un déguisement dont je ne sais plus comment me défaire. Je ne devrais pas être ici. Je devrais être dans ma chambre, à fixer le plafond en essayant de comprendre comment ma vie a pu se briser en une seule conversation volée.
— Une oie blanche. Le mariage est une formalité.
Les mots de Julian tournent en boucle dans ma tête. Ils me brûlent. Ils m'humilient. Et c'est cette humiliation qui m'a poussée ici, dans ce bar dont je ne soupçonnais même pas l'existence il y a une heure.
Je reste plantée sur le seuil, incapable d'avancer ou de reculer. Des visages se tournent vers moi, me détaillent, puis se détournent. Je ne suis qu'une silhouette de plus dans la pénombre. Une femme en fuite. Une fiancée qui vient d'apprendre qu'elle n'est qu'un pion dans un jeu dont elle ignore les règles.
Et puis je le vois.
Il est assis tout au fond, dans une alcôve que la lumière n'atteint pas vraiment. Il ne me regarde pas, mais j'ai la sensation immédiate qu'il m'a vue bien avant que je ne pose les yeux sur lui. Son profil se découpe dans la pénombre comme une lame. Des cheveux noirs, une mâchoire dure, une immobilité de prédateur à l'affût.
Je devrais détourner les yeux. Je devrais faire demi-tour et sortir de ce bar, retourner à ma cage dorée, enfouir ma tête dans le sable et faire comme si je n'avais rien entendu. Comme si je pouvais encore épouser Julian en sachant qu'il me méprise. Comme si je pouvais devenir Mme Ashford en sachant que mon mariage n'est qu'une mascarade.
Mais je ne bouge pas.
Parce qu'il vient de lever les yeux et que son regard vient de me transpercer.
Ce ne sont pas des yeux qu'il a. Ce sont deux éclats d'orage, un gris si intense qu'on dirait que le ciel tout entier s'est déchiré pour se loger dans ses prunelles. Il ne me dévisage pas. Il me lit. Il voit la robe froissée, le mascara qui a dû couler malgré mes efforts pour le ravaler avec mes larmes, la colère que je n'arrive pas à étouffer et qui pulse sous ma peau comme une bête sauvage.
Il voit tout.
Et il ne se détourne pas.
Un frisson me parcourt l'échine. Pas de peur. Pas exactement. C'est autre chose. Une sensation que je n'ai jamais éprouvée, comme si mon corps savait quelque chose que mon esprit refuse encore d'admettre.
Il esquisse un geste. Un simple mouvement de la main, à peine perceptible. Une invitation.
Mes pieds se mettent en marche avant que j'aie pu leur en donner l'ordre. Je traverse la salle, je longe le bar, je me glisse entre les tables sans voir personne d'autre que lui. Le temps s'étire et se contracte en même temps. J'ai l'impression de marcher au ralenti et pourtant je suis déjà devant lui.
Il ne se lève pas. Il ne me salue pas. Il se contente de m'observer, le menton légèrement relevé, et je me sens mise à nu.
— Vous m'avez l'air d'avoir besoin d'un verre plus que d'un public, dit-il.
Sa voix est grave, rauque, avec des accents qui promettent des abîmes bien plus profonds que celui dans lequel je suis en train de sombrer. Elle glisse sur ma peau comme une caresse et je dois me retenir pour ne pas frissonner.
— Asseyez-vous. Vous êtes pâle comme une condamnée à mort.
La formule me glace. Une condamnée à mort. C'est exactement ce que je suis. Mon avenir avec Julian vient de mourir. La femme que je croyais être vient de mourir. Il ne reste plus qu'une coquille vide, une fiancée fantôme qui erre dans un bar clandestin en cherchant quelque chose qu'elle ne sait même pas nommer.
Je m'assieds sans rien dire. Mes jambes ne me portent plus vraiment de toute façon. Il fait un signe au barman, un geste bref et autoritaire, et un verre de cristal apparaît devant moi quelques secondes plus tard. Le liquide est rouge, profond, presque noir dans la pénombre.
— Je n'ai jamais..., je commence.
Ma voix est cassée, misérable. Je l'entends et je la déteste.
— Je sais, il m'interrompt.
Un sourire mince étire ses lèvres. Il n'a rien de moqueur. Il est presque doux, ce qui jure terriblement avec la dureté de ses traits.
— Mais ce soir, l'obéissance n'est pas votre alliée. Buvez.
Je saisis le verre. Mes doigts tremblent. Le vin est sec, puissant, et il glisse dans ma gorge comme un serpent tiède. Je ne bois jamais. Je n'ai jamais bu. L'alcool était interdit à la maison, ma tante disait que ce n'était pas convenable pour une jeune fille de bonne famille. Mais je ne suis plus une jeune fille de bonne famille. Je ne suis plus rien. Alors je bois.
Il ne me pose pas de questions. Il ne me demande pas ce que je fais là, ni pourquoi j'ai les yeux rouges, ni pourquoi je porte encore ma robe de fiancée à une heure où les filles respectables sont couchées. Il reste là, silencieux, à m'observer par-dessus le bord de son propre verre.
Et ce silence est plus éloquent qu'une confession.
Il est dense, chargé d'une tension qui crépite entre nous comme de l'électricité statique. Je devrais être mal à l'aise. Je devrais me sentir piégée, acculée par ce regard trop intense et cette proximité trop intime. Mais c'est tout le contraire. Pour la première fois de la soirée, je ne ressens ni peur ni pitié. Je ressens autre chose. Une attraction brute, animale, qui me coupe le souffle.
Puis il fait quelque chose qui achève de me déstabiliser.
Il tend la main. Lentement. Délibérément. Ses doigts effleurent le dos de ma main posée sur la table.
Le contact est un arc électrique.
Ma peau s'embrase. Mon cœur s'arrête puis repart à une vitesse folle. Il ne me caresse pas vraiment, il me frôle à peine, mais tout mon corps se tend vers lui comme une corde trop longtemps retenue.
Mes yeux cherchent les siens. La tempête grise s'est encore obscurcie, annonçant un ouragan. Je devrais retirer ma main. Je devrais me lever et partir. Je devrais faire ce que toute femme raisonnable ferait dans ma situation.
Mais je ne suis pas raisonnable. Plus maintenant.
— L'homme qui vous a poussée à entrer dans ce bar, murmure-t-il, est un imbécile.
Sa voix est un grondement sourd qui vibre dans ma poitrine.
— Mais je lui dois une fière chandelle.
Ses doigts se referment doucement autour des miens. Ils sont chauds, rugueux, incroyablement réels. Et dans ce contact, dans cette main qui tient la mienne comme si j'étais la chose la plus précieuse et la plus fragile qu'il ait jamais touchée, quelque chose se brise en moi.
Ou peut-être que quelque chose commence.
Je ne sais pas son nom. Je ne sais rien de lui. Mais à cet instant précis, alors que ses yeux d'orage plongent dans les miens et que le monde entier semble se réduire à l'espace minuscule qui sépare nos deux corps, je sais que je suis perdue.
Et pour la première fois de ma vie, je ne souhaite pas être retrouvée.
CHAPITRE 73 : LE PARDONElaraLes jours qui suivent le retour de tante Clara sont empreints d'une douceur étrange, comme si le temps lui-même ralentissait pour nous permettre de savourer chaque instant. J'ai installé ma tante dans la chambre d'amis du manoir, celle qui donne sur les vignes, avec ses rideaux de dentelle et son balcon de fer forgé. Elle passe ses journées assise près de la fenêtre, un châle sur les épaules, à regarder les vignerons travailler dans les rangs de vigne. Parfois, elle descend au jardin, s'assoit sur le banc de pierre sous le grand cèdre, et ferme les yeux pour écouter le chant des oiseaux. Elle ne parle pas beaucoup. Les mots semblent lui coûter, comme si chaque syllabe puisait dans ses réserves d'énergie déclinantes. Mais quand elle parle, c'est pour dire des choses importantes. Des souvenirs de mon enfance, des anecdotes sur ma mère, des confessions murmurées d'une voix tremblante.Ce matin, je l'ai rejointe sous le cèdre, un plateau de thé à la main. Le
CHAPITRE 72 : LE RETOUR DE LA TANTEElaraLa nouvelle de nos fiançailles s'est répandue comme une traînée de poudre dans tout le domaine. Les vignerons sont venus nous féliciter, les domestiques ont préparé un repas de fête, et Marcus, qui est sorti de l'hôpital depuis quelques semaines, a levé son verre en notre honneur avec un discours plein d'humour et d'émotion. Même Lila, qui vit désormais dans un petit cottage à l'orée du village, est venue partager notre joie. Elle a repris des forces, retrouvé des couleurs, et elle parle même de reprendre ses études, de devenir infirmière, d'aider les autres comme on l'a aidée. La vie reprend ses droits, doucement, comme la sève qui monte dans les ceps au printemps. C'est dans cette atmosphère de joie et de renouveau que la nouvelle arrive. Une lettre, glissée sous la porte du manoir un matin, alors que le soleil se lève à peine. Une lettre d'une écriture tremblée, presque illisible. « Elara, je suis revenue. Je suis à Port-Lune, dans notre an
CHAPITRE 71 : LE OUIElaraJe regarde la bague à mon doigt et je ris. Je ris comme une enfant, d'un rire clair et léger qui monte du plus profond de ma poitrine et qui emplit l'air du soir. Soren me regarde, interloqué, puis il rit à son tour, de ce rire grave et chaud que j'aime tant. Nous sommes là, debout au sommet de la falaise, les pieds dans l'herbe humide de rosée, à rire comme deux adolescents après un rendez-vous réussi. Le soleil a disparu derrière les collines, et le ciel est passé du pourpre au violet profond. Les premières étoiles s'allument une à une, timides, comme si elles hésitaient à troubler ce moment parfait. La bague scintille à chaque mouvement de ma main, et je n'arrive pas à détacher mon regard de ce petit éclat de lumière qui scelle notre engagement. J'ai dit oui. J'ai dit oui à Soren, à l'amour, à la vie. Moi qui ai passé des mois à fuir, à me cacher, à me méfier de tout le monde, j'ai finalement accepté de m'ouvrir, de faire confiance, de m'engager. C'est un
CHAPITRE 70 : LA DEMANDE EN MARIAGESorenLe soleil décline sur les collines de Clairvaux, embrasant le ciel de pourpre et d'or. C'est l'heure que j'ai choisie. L'heure où la lumière est la plus belle, où les ombres s'allongent, où le monde semble retenir son souffle. Je me tiens au sommet de la falaise qui surplombe le domaine, cette falaise d'où l'on voit toute la vallée, les vignes qui descendent en terrasses jusqu'à la rivière, la forêt qui entoure le grand chêne, la chapelle où nous avons célébré les funérailles de Nathaniel. C'est ici qu'Elara vient souvent se recueillir, quand elle a besoin de réfléchir, de se ressourcer, de sentir la présence de son père. C'est ici que j'ai décidé de faire ce que j'aurais dû faire depuis longtemps. Dans ma poche, l'écrin est lourd. Il contient une bague, un diamant serti sur un anneau d'or blanc, simple et pur comme la femme à qui il est destiné. Je l'ai achetée il y a des semaines, chez un joaillier de Port-Lune, un vieil artisan qui avait co
CHAPITRE 69 : LES LARMES DE LA MÈREElaraLa nuit est avancée quand je repose enfin le journal de ma mère sur la table de chevet. Mes yeux sont rougis, mes joues brûlantes, ma gorge nouée par toutes les larmes que j'ai versées et que je n'ai pas fini de verser. Ce petit livre à la couverture de cuir usée a libéré quelque chose en moi, quelque chose que j'avais enfermé depuis des années au plus profond de mon être. La petite fille qui pleurait sa mère, l'adolescente qui se sentait abandonnée, la jeune femme qui ne comprenait pas pourquoi la vie était si cruelle. Toutes ces versions de moi-même ont trouvé ce soir une forme d'apaisement. Ma mère ne m'a pas abandonnée. Elle s'est battue jusqu'à son dernier souffle pour rester avec moi, pour me protéger, pour m'aimer. Et même après sa mort, elle a continué de veiller sur moi à travers ces pages écrites dans la fièvre et l'urgence.Je me lève du fauteuil, les jambes engourdies, et je vais à la fenêtre. Le jour commence à poindre à l'horizon
CHAPITRE 68 : LE JOURNAL INTIMEElaraLa nuit est tombée sur Clairvaux, une nuit de printemps douce et étoilée. Soren dort dans notre chambre, épuisé par une longue journée de travail dans les vignes. Moi, je n'arrive pas à trouver le sommeil. Trop de pensées tourbillonnent dans ma tête. Le procès de Victoria, le mariage à organiser, le domaine à reconstruire. Et puis cette malle que j'ai trouvée dans le grenier, il y a quelques jours, et que je n'ai pas fini d'explorer. Je me lève sans bruit, enfile une robe de chambre, et me dirige vers le petit salon que j'ai transformé en bureau. La malle est là, posée au pied de la bibliothèque, son couvercle ouvert comme une invitation. Je m'agenouille devant elle et je replonge mes mains dans les souvenirs de ma mère. Des robes démodées, des bijoux fantaisie, des albums de photos. Et tout au fond, sous une pile de lettres attachées par un ruban de soie, un petit livre à la couverture de cuir usée. Un journal intime.Je l'ai déjà feuilleté rapid







