LOGINSauf qu’il n’était pas posé sur un trépied. Il bougeait. Il se déplaçait. Il changeait d’angle.
Éléonore mit la vidéo sur pause au moment où le cadreur faisait son pas de côté pour dévoiler le visage d’Isaora. Elle regarda le bord de l’image, chercha un reflet, une ombre, n’importe quoi qui puisse trahir l’identité de la personne derrière l’objectif. Rien. La pièce était trop sombre, les murs trop nus, le miroir trop éloigné. Elle reposa le téléphone sur la table et se prit la tête entre les mains. Les questions se bousculaient, se chevauchaient, s’annulaient. Qui était derrière ce numéro ? Pourquoi lui envoyer ces images ? Qu’est-ce que cet inconnu attendait d’elle ? De l’argent ? Du chantage ? Une vengeance ? Et si c’était Isaora elle-même qui avait envoyé la vidéo, pour la blesser, pour l’humilier, pour la pousser à demander le divorce ? Ou Jacques, pour la tester, pour voir comment elle réagirait, pour la piéger ? Elle ne savait pas. Elle ne savait plus rien. La seule chose dont elle était sûre, c’était ce grain de beauté sur le sein gauche. Ce petit point brun qu’elle connaissait depuis toujours, et qui venait de faire basculer sa vie dans un cauchemar dont elle ne voyait pas la fin. Le téléphone vibra une sixième fois. Alors ? Tu as regardé ? Tu as vu ce que je voulais que tu voies ? Éléonore prit une grande inspiration et répondit. Je ne vois rien. Juste mon mari et ma sœur. Qu’est-ce que je suis censée voir ? La réponse arriva presque instantanément. L’homme qui filme. Regarde mieux. Et quand tu auras compris qui c’est, tu seras prête à entendre la suite. *** Éléonore ne répondit pas au dernier message. Elle resta assise, le téléphone entre les mains, les yeux fixés sur l’écran où les mots de l’inconnu venaient de s’afficher. Puis elle posa l’appareil sur la table basse, l’écran tourné vers le bas, comme elle l’avait fait quelques minutes plus tôt. Elle savait que c’était absurde. Les images étaient dans sa tête maintenant, gravées derrière ses paupières, et aucun geste, aucune position, aucune tentative de les enfouir ne les ferait disparaître. Mais elle avait besoin de ne plus les voir, au moins pendant quelques minutes. Besoin de respirer un air qui ne sentait pas la sueur, le sexe et la trahison. Elle se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. Le salon donnait sur l’avenue Montaigne, une de ces rues parisiennes où le silence coûte plus cher que le bruit. À cette heure de la soirée, les boutiques de luxe étaient fermées, les trottoirs presque déserts. Un couple passait, bras dessus bras dessous, riant de quelque chose qu’elle n’entendait pas. Une voiture noire attendait au feu rouge, son moteur ronronnant doucement. La vie continuait dehors, indifférente, comme si rien ne s’était passé, comme si le monde n’avait pas basculé sur ses gonds dans ce salon trop bien décoré. Elle appuya son front contre la vitre froide et ferma les yeux. La fraîcheur du verre lui fit du bien, un minuscule soulagement physique qui contrastait avec le brasier dans sa poitrine. Elle resta ainsi longtemps, à écouter le tic-tac de l’horloge de Genève, le ronronnement lointain de la circulation, le silence épais de l’appartement vide. Elle ne pleura pas. Elle aurait voulu. Elle sentait les larmes quelque part derrière ses yeux, une pression liquide qui ne demandait qu’à céder, mais elles ne venaient pas. Comme si son corps refusait de lui accorder cette libération. Comme si quelque chose en elle savait que pleurer maintenant, c’était s’effondrer, et que s’effondrer maintenant, c’était mourir.La nouvelle arriva par un matin d’hiver, portée par un appel du commandant Mercier. Éléonore était en train de nourrir les poules que Rebecca leur avait offertes pour plaisanter – « c’est le comble du bonheur bourgeois, des poules dans le jardin » – et elle avait décroché le téléphone sans se douter de ce qu’elle allait entendre.— Servin est mort, annonça Mercier sans préambule. Cette nuit. Dans sa cellule.Éléonore resta silencieuse, la main crispée sur le téléphone, les yeux fixés sur les poules qui picoraient paisiblement dans la cour.— Comment ? demanda-t-elle enfin.— Pendu. Avec ses draps. Le gardien l’a découvert ce matin à l’heure de la relève. Il n’a laissé aucune lettre, aucune explication.— Il s’est suicidé.— C’est ce qu’il semble. L’enquête est en cours, mais il n’y a pas de signe de lutte, pas de trace suspecte. Il avait été placé à l’isolement depuis six mois, sans contact avec l’extérieur. Ses derniers recours venaient d’être épuisés. Il savait qu’il passerait le re
La nouvelle arriva par un matin gris de novembre, portée par un appel de Maître Moreau. Éléonore était dans la cuisine, en train de préparer le petit-déjeuner de Clara qui, du haut de ses deux ans, réclamait ses tartines « toute seule, maman, toute seule ». Amir était descendu à l’atelier pour travailler sur une nouvelle sculpture. Le téléphone sonna, et Éléonore décrocha.— C’est fini, dit Maître Moreau sans préambule. La Cour de cassation a rejeté le pourvoi. La condamnation de Jacques Servin est définitive. Il n’y aura plus d’appel, plus de recours, plus de procédure. Il est condamné. Définitivement.Éléonore resta silencieuse un long moment, le téléphone serré contre son oreille, les yeux fixés sur la vallée qui s’étendait derrière la fenêtre. Les brumes matinales se dissipaient doucement, découvrant les champs de lavande endormis par l’hiver.— Merci, maître, dit-elle enfin. Merci pour tout.— C’est moi qui vous remercie. Sans vous, sans votre courage, ce procès n’aurait jamais a
Rebecca releva la tête et la regarda. Elle avait l’air jeune, cette journaliste. Vingt ans, peut-être vingt-deux. L’âge où l’on croit encore que le monde est juste, que les méchants sont punis et que les gentils gagnent toujours. L’âge qu’avait Clara Moreau quand elle avait commencé à enquêter sur le projet Aurore.— Je l’ai écrit pour qu’on n’oublie pas, répondit-elle.— Pour qu’on n’oublie pas quoi ?— Que les monstres existent. Et que les survivantes aussi.La jeune femme nota la phrase dans son carnet, les yeux brillants. Puis elle releva la tête et sourit.— Merci, madame Morel. Votre livre m’a beaucoup touchée.— C’est gentil. Pourquoi ?— Parce que ma mère a vécu la même chose. Pas à la même échelle, bien sûr. Mais elle a subi des violences conjugales pendant des années, et elle n’a jamais osé en parler. Votre livre m’a aidée à comprendre ce qu’elle avait traversé.Rebecca posa son stylo et prit la main de la jeune femme.— Votre mère est une survivante, dit-elle doucement. Com
Quelques jours plus tard, Amir installa la sculpture dans le jardin, à l’ombre du figuier. Il la plaça sur un socle de pierre, face à la vallée, pour que le soleil du matin l’éclaire et que le vent du soir caresse son visage de bois. Elle semblait faite pour cet endroit, comme si elle avait toujours été là, silencieuse et bienveillante, veillant sur la magnanerie et ses habitants.Ce fut un matin d’octobre que Clara, qui jouait dans le jardin, s’arrêta devant la sculpture. Elle la regarda longuement, ses petits sourcils froncés par une réflexion intense. Puis elle se tourna vers son père, qui la surveillait depuis la terrasse, et demanda :— C’est maman ?Amir s’approcha d’elle et s’agenouilla à sa hauteur.— Oui, dit-il. C’est maman. Mais c’est aussi d’autres femmes. Des femmes que tu n’as pas connues, mais qui étaient très courageuses.— Courageuses ?— Oui. Comme toi. Comme ta maman. Comme toutes les femmes qui se battent pour être libres.Clara hocha gravement la tête, comme si el
Amir s’approcha du tapis d’éveil où Clara était allongée, agitant ses petits bras vers le mobile d’oiseaux qu’Éléonore avait cousu. Il s’agenouilla à côté d’elle et lui tendit un doigt qu’elle attrapa avec une force surprenante.— Tu as raison, dit-il. C’est étrange. Avant, chaque jour était une épreuve. Maintenant, chaque jour est une découverte.— C’est ça, la vie ordinaire ?— Oui. C’est exactement ça.Les semaines passèrent, rythmées par les petites et grandes étapes de la petite enfance. La première purée de carottes, que Clara recracha intégralement sur le bavoir brodé par Isaora. La première nuit complète – six heures d’affilée sans un pleur – qui laissa Éléonore et Amir désorientés au réveil, comme s’ils avaient oublié ce que c’était que de dormir. La première fois que Clara rampa jusqu’à l’atelier d’Amir, attirée par l’odeur du bois fraîchement coupé, et qu’il la prit sur ses genoux pour lui montrer un oiseau qu’il venait de terminer.— Tu lui montres déjà à sculpter ? demand
Rebecca garda Clara dans ses bras un long moment, lui murmurant des mots doux que personne d’autre n’entendit. Puis elle la rendit à Éléonore et se leva, essuyant ses joues d’un geste brusque.— Bon, dit-elle en reprenant sa voix habituelle. Assez de sentimentalisme. J’ai apporté du champagne sans alcool – enfin, du jus de raisin pétillant, c’est pareil. On va trinquer à la santé de cette petite fille.— Et à la mémoire de l’autre Clara ? demanda Amir.— Oui. À sa mémoire. Et à tout ce qu’elle nous a appris. Le courage. La détermination. L’amour. Elle ne sera jamais oubliée. Pas tant que cette petite portera son prénom.Ils trinquèrent tous les trois, dans le salon baigné de lumière, autour du berceau où dormait la nouvelle Clara. Le soleil entrait à flots par les fenêtres ouvertes, et les lavandes du jardin embaumaient l’air de leur parfum sucré.— Tu sais ce qu’elle m’a dit, l’autre Clara ? demanda soudain Amir. Dans la lettre posthume que j’ai lue au procès. Elle m’a dit : « Ne res







