เข้าสู่ระบบAlors elle ne pleura pas. Elle respira. Elle compta ses inspirations, une par une, jusqu’à ce que le feu dans sa poitrine se transforme en braise, puis en cendre, puis en quelque chose de froid et de dur qu’elle ne connaissait pas encore.
Quand elle rouvrit les yeux, son reflet dans la vitre lui parut différent. Moins pâle. Moins fragile. Plus dur. Elle ne savait pas si c’était une bonne chose. La sonnette de l’entrée retentit. Éléonore sursauta si violemment qu’elle faillit renverser la lampe posée près de la fenêtre. Elle se retourna, le cœur battant. La sonnette retentit une deuxième fois, puis une troisième, insistante, presque agressive. Quelqu’un appuyait sur le bouton sans discontinuer, comme si la personne derrière la porte savait qu’elle était là et refusait de s’en aller avant d’avoir obtenu une réponse. Elle traversa le salon, les jambes encore flageolantes, et jeta un coup d’œil par le judas. Rebecca. C’était Rebecca. Éléonore poussa un long soupir, un mélange de soulagement et d’appréhension, et ouvrit la porte. Rebecca entra sans attendre qu’on l’y invite, comme elle le faisait toujours, avec cette énergie débordante qui remplissait n’importe quelle pièce en quelques secondes. Elle portait un trench-coat beige sur une robe noire, ses cheveux bruns détachés en cascade sur ses épaules, et tenait à la main un sac en papier qui dégageait une odeur de nourriture chinoise. « J’étais dans le quartier. Je t’ai envoyé trois messages, tu n’as pas répondu. J’ai pensé que tu étais morte, ou pire, que tu travaillais. Alors j’ai pris des nems et des raviolis vapeur au cas où. » Elle posa le sac sur la table basse, à côté du téléphone retourné, et commença à retirer son trench en parlant sans s’arrêter. « Tu sais ce que j’ai vu en bas ? Une voiture noire garée devant l’immeuble avec un type au volant qui avait l’air de s’ennuyer ferme. Un garde du corps, un journaliste, un amant ? Non, ne dis rien, je plaisante. Enfin, à moitié. Tu ne réponds jamais à ton téléphone, c’est infernal. Tu pourrais au moins mettre un message automatique. "Je suis occupée, rappelez plus tard." Ou "Je suis morte, laissez un message après le bip." » Elle suspendit son geste en voyant le visage d’Éléonore. Rebecca avait ce talent rare, presque dérangeant, de lire les gens en une fraction de seconde. Elle ne s’en vantait jamais, ne le revendiquait pas comme une compétence, mais Éléonore l’avait vue à l’œuvre des dizaines de fois : un regard, un silence, une crispation imperceptible des mâchoires, et elle savait. Elle savait toujours. Cette fois, elle ne dit rien pendant un long moment. Elle posa son trench sur le dossier du canapé, s’approcha d’Éléonore, et la regarda droit dans les yeux. Ses yeux à elle, ces yeux noisette pailletés d’or qui avaient vu trop de choses et ne s’en cachaient pas, parcoururent le visage de son amie avec une intensité presque douloureuse. « Qui est morte ? » La question tomba, simple, directe, sans précaution. Ce n’était pas de la brutalité. C’était de l’honnêteté. Rebecca ne savait pas tourner autour du pot, ne voulait pas apprendre, et considérait que les amitiés véritables se passaient de politesses inutiles. Éléonore ne répondit pas tout de suite. Elle ne savait pas quoi dire. Personne n’était mort, en réalité. Pas physiquement. Mais quelque chose était mort en elle ce soir, quelque chose qu’elle n’arrivait pas à nommer et qu’elle ne retrouverait peut-être jamais. La confiance. L’innocence. La croyance naïve que les gens qu’on aime ne vous trahissent pas. Était-ce cela, la mort dont parlait Rebecca ? Ou voyait-elle simplement le cadavre de la femme qu’Éléonore avait été jusqu’à ce soir, allongé sur le tapis du salon à côté du téléphone retourné ?— Pourquoi m’avez-vous amenée ici ? demanda-t-elle. — Je ne sais pas. Peut-être parce que j’avais besoin de vous montrer ça. De partager ce secret avec quelqu’un. — Pourquoi moi ? Il se tourna vers elle, et dans la pénombre de l’atelier, son visage était à la fois vulnérable et intense. Il la regardait comme on regarde une énigme, comme on cherche à déchiffrer un mystère qui vous échappe depuis trop longtemps. — Parce que vous êtes la première personne depuis trois ans qui me donne envie de finir quelque chose. Il s’approcha d’elle, lentement, comme s’il craignait de l’effrayer. Sa main se leva, hésitante, et vint se poser sur la joue d’Éléonore. Ses doigts étaient calleux, rugueux, marqués par des années de sculpture, mais son toucher était d’une douceur infinie. — Je ne sais pas ce qui m’arrive, murmura-t-il. Je ne sais pas ce que vous me faites. Mais depuis que vous êtes entrée dans ma vie, quelque chose a changé. Quelque chose que je croyais mort depuis longtemps. Éléonore n
Il retira le drap d’un geste lent, presque cérémonieux. La sculpture apparut dans la lumière tamisée de l’atelier, et Éléonore retint son souffle. C’était une femme. Grande, mince, les traits à peine esquissés mais déjà reconnaissables. Pas une femme idéalisée, pas une déesse grecque ou une allégorie abstraite. Une femme réelle, avec ses imperfections, ses fragilités, ses forces. Les courbes des hanches étaient douces, les bras tendus vers le ciel exprimaient à la fois une prière et une révolte, et le visage – le visage était inachevé, les yeux à peine creusés dans le bois, la bouche simplement suggérée par une ligne courbe. — C’est Clara, dit Éléonore. — Oui. J’ai commencé cette sculpture la veille de sa mort. Elle était venue ici, dans cet atelier, pour me parler de ses découvertes. Elle était si excitée, si passionnée. Elle avait trouvé la preuve qui manquait, le document qui allait tout faire exploser. Elle tournait dans la pièce en parlant, en gesticulant, et je la regardais, e
Maître Moreau hocha la tête et referma le dossier.— Très bien. Dans ce cas, nous avons une journée pour préparer la déposition. Monsieur Kane, j’aurai besoin de votre expertise pour les aspects financiers du dossier. Madame Servin, votre témoignage sera également essentiel. Et vous, mademoiselle Delcourt, vous allez devoir me raconter votre histoire. Toute votre histoire. Sans rien omettre, sans rien cacher, aussi douloureuse soit-elle.— Je suis prête, dit Isaora.— Alors commençons. Nous n’avons pas beaucoup de temps.***La journée au cabinet de Maître Moreau avait été épuisante. Pendant des heures, ils avaient épluché les documents, organisé les preuves, préparé les dépositions. Isaora avait raconté son histoire dans les moindres détails, d’une voix monocorde qui trahissait des années de souffrance contenue. L’avocate avait pris des notes, posé des questions, fait répéter certains passages jusqu’à ce qu’elle soit satisfaite de la précision du témoignage. Amir, de son côté, avait
Dans le couloir, Rebecca composa un numéro qu’elle n’avait pas utilisé depuis des années. La sonnerie retentit une fois, deux fois, trois fois, puis une voix d’homme répondit.— Allô ?— Commandant Mercier ? C’est Rebecca Morel.Un silence. Puis la voix reprit, plus basse, plus méfiante.— Rebecca. Ça fait longtemps. Trop longtemps pour que ce soit un appel de courtoisie. Qu’est-ce que tu veux ?— J’ai besoin de ton aide. Une affaire sensible. Très sensible.— Quel genre d’affaire ?— Une femme victime de violences conjugales. Elle veut témoigner contre son agresseur. Mais son agresseur est un homme puissant, avec des connexions partout. Elle a besoin d’une protection officielle pour faire sa déposition.— Qui est l’agresseur ?Rebecca prit une profonde inspiration.— Le sénateur Jacques Servin.Le silence qui suivit fut si long qu’elle crut que Mercier avait raccroché. Puis il parla de nouveau, et sa voix avait changé. Elle était plus grave, plus tendue.— Tu sais ce que tu es en tra
Le cabinet de Maître Delphine Moreau occupait le troisième étage d’un immeuble haussmannien de la rue de Rivoli, à deux pas du jardin des Tuileries. La porte était massive, en chêne verni, ornée d’une plaque de cuivre sobre qui ne portait que son nom et son titre. Rien de tapageur, rien d’ostentatoire. L’avocate n’avait pas besoin de faire de la publicité – sa réputation suffisait.La pièce principale était une vaste bibliothèque aux murs couverts de livres de droit, de recueils de jurisprudence, de codes annotés et cornés par des années d’usage. Un bureau en acajou trônait au centre, couvert de dossiers empilés avec une précision qui tenait du rituel. Derrière ce bureau, une femme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux argentés coupés au carré et aux yeux d’un bleu perçant, les accueillit d’un geste de la main.— Asseyez-vous, je vous prie. J’ai pris connaissance du dossier que vous m’avez transmis par mail. C’est un travail remarquable. On dirait une enquête de police, tant c’est
Isaora hocha lentement la tête. Elle semblait peser chaque mot, chaque idée, chaque possibilité.— D’accord, dit-elle enfin. Je vais témoigner. Je vais tout raconter. Les viols, les coups, les menaces, l’argent, le bébé, la mort de Clara. Tout. Sans rien cacher.Éléonore sentit un immense soulagement l’envahir, mais elle n’eut pas le temps de l’exprimer. Isaora leva une main pour l’interrompre.— Mais j’ai une condition.— Laquelle ?— Après le procès, je veux disparaître. Changer de nom. Changer de ville. Changer de vie. Je ne veux plus jamais entendre parler de cette famille. Plus jamais voir le visage de papa. Plus jamais croiser Jacques dans un couloir. Plus jamais être la sœur d’Éléonore, la fille de Charles, la maîtresse de Servin. Je veux être quelqu’un d’autre. Une femme ordinaire, anonyme, sans passé.Elle releva les yeux vers sa sœur, et dans son regard, il y avait une détermination farouche, presque désespérée.— Tu comprends ce que je te demande ?— Oui, dit Éléonore douce







