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Chapitre 5

last update Date de publication: 2026-06-27 06:04:10

Chapitre 5

Auréna

Je referme la porte de la chambre sans bruit, le dos collé au bois froid du battant, et je reste immobile dans le couloir obscur. Mon cœur bat trop vite, mes tempes sont moites, mes mains tremblent encore de ce cri que j'ai avalé. Mais je ne m'effondre pas. Je ne m'effondrerai pas. Ce n'est pas le moment de pleurer, ce n'est pas le moment de crier, ce n'est pas le moment de céder. C'est le moment de savoir.

Le téléphone est toujours dans ma main, l'écran éteint contre ma paume. Je le rallume, et la photo apparaît à nouveau. Cette femme en rouge, ce regard de Nolan, ces mains qui se frôlent. Je fixe l'image avec une intensité nouvelle, non plus celle du choc, mais celle de l'enquête. Je ne suis plus l'épouse trompée, je suis la femme qui cherche, qui gratte, qui fouille. La femme qui va comprendre.

Je descends l'escalier, traverse le salon vide, entre dans le petit bureau attenant à la bibliothèque. C'est la pièce que je me suis appropriée au fil des années, la seule où je me sens un peu chez moi. Les murs sont tapissés de livres que j'ai choisis, des romans, des recueils de poésie, des essais sur l'art et la joaillerie. Mon bureau est une table en merisier, étroite et longue, sur laquelle trône un ordinateur portable.

Je m'assois, j'ouvre l'ordinateur, et je tape ce prénom qui brûle mes pensées. Roxane. R-O-X-A-N-E. Les lettres s'affichent sur l'écran blanc, noires, nettes, tranchantes. J'ajoute Lantier, le nom que l'inconnu m'a soufflé dans un message. Roxane Lantier.

La première page de résultats affiche des articles mondains, des photos de soirées de charité, des mentions dans les chroniques people. Je clique sur le premier lien, et le visage de la femme en rouge apparaît en plein écran, cette fois en haute résolution. Elle est belle, d'une beauté agressive et triomphante. Des cheveux de jais, lisses, coupés au carré. Des pommettes hautes, un nez fin, une bouche pulpeuse soulignée de rouge foncé. Des yeux sombres, en amande, qui fixent l'objectif avec une assurance qui frôle l'arrogance.

Chaque détail que je découvre est une lame qui s'enfonce un peu plus profond dans ma poitrine. Roxane Lantier est la fille de Gregor Lantier, un associé d'affaires de la famille Vercier. Elle a vingt-neuf ans, elle a fait ses études à Londres, elle dirige une galerie d'art dans le Marais. Elle fréquente les mêmes cercles que Nolan, les mêmes dîners, les mêmes vernissages. Elle est présente sur des photos de groupe où figure aussi mon mari, des photos que je n'avais jamais prises le temps de regarder, que j'avais survolées avec la confiance aveugle de l'épouse qui ne veut pas voir.

Une autre photo, plus ancienne, attire mon regard. Elle date de sept ans. Roxane y porte une robe courte, elle rit, la tête renversée en arrière, et Nolan est à côté d'elle. Il ne la regarde pas sur ce cliché, il regarde l'objectif, mais leurs épaules se touchent. Leurs corps sont proches, trop proches pour des inconnus. Sept ans. C'était avant notre mariage. C'était avant moi.

La lame tourne dans ma poitrine, s'enfonce d'un cran. Je respire plus fort, mais je ne m'arrête pas. Je ne peux pas m'arrêter. Chaque information est une douleur, mais chaque douleur est aussi une vérité, et je préfère la vérité qui saigne au mensonge qui endort.

Je fouille les réseaux sociaux, les articles archivés, les mentions éparses. Je reconstitue une chronologie, je croise les dates, je relève les coïncidences. Un dîner chez les Vercier où Roxane était invitée, un mois avant notre mariage. Un week-end à Deauville où Nolan s'est rendu seul, et où Roxane était également présente, d'après une photo postée sur un compte que je n'aurais jamais dû trouver. Un vernissage, un gala, une inauguration, toujours les mêmes lieux, toujours les mêmes visages, toujours eux deux.

Mes doigts sont glacés sur le clavier. Mon dos est raide, mes épaules tendues. Je prends des notes sur un carnet, avec une écriture nerveuse, des mots hachés. Roxane Lantier. Sept ans. Avant le mariage. Galerie d'art. Soirées communes. Les preuves s'accumulent, et avec elles les lames qui percent ma poitrine, une à une, méthodiquement.

Je m'arrête un instant, les yeux rivés sur l'écran. Ma respiration est sifflante, ma gorge est sèche. Je réalise que je suis en train de déterrer quelque chose qui est peut-être là depuis le début. Que cette femme n'est pas une passade, une erreur, un accident. Elle est une constante. Une présence. Une deuxième vie.

La dernière lame est la plus cruelle. Une photo de groupe, prise il y a trois ans, lors d'un séminaire d'entreprise à Genève. Nolan est assis à une table, entouré de collaborateurs. Roxane est à sa droite, tout près, la main posée sur son avant-bras. Personne ne semble trouver cela étrange. Personne ne semble remarquer que cette main ne devrait pas être là. Et moi, ce soir-là, j'étais à Paris, seule dans le salon vide, à attendre qu'il rentre.

Je referme l'ordinateur d'un geste sec. Le silence retombe dans le bureau, épais, oppressant. Je pose mes mains à plat sur la table en merisier, et je respire. Lentement. Profondément. Chaque inspiration est une lame, chaque expiration est une lame. Mais je suis toujours là, assise, droite, vivante.

Je sais maintenant. Je sais qui elle est, je sais depuis combien de temps elle existe dans sa vie. Je ne sais pas encore tout, mais ce que je sais suffit à faire de ma poitrine un champ de bataille où chaque découverte est une blessure. Et pourtant, je ne pleure pas. Les larmes viendront plus tard, peut-être. Pour l'instant, il n'y a que cette soif de vérité, cette faim de savoir, cette rage froide qui me tient debout.

Roxane Lantier. Ce nom, je le note une dernière fois sur mon carnet, avant de le refermer et de le glisser dans le tiroir. Puis je me lève, et je retourne dans le salon vide, où les roses fanées achèvent de perdre leurs pétales sur la nappe en lin.

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Commentaires (1)
goodnovel comment avatar
wallantynne
Très long ces répétitions du chapitres précédent … dommage
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