로그인Chapitre 4
Auréna
Le jour s'est levé sur Paris sans que je n'aie fermé l'œil. La lumière filtre à travers les rideaux de velours bleu nuit, une lumière grise et molle qui caresse les meubles sans les réchauffer. Je suis assise au bord du lit depuis des heures, les mains croisées sur mes genoux, le dos droit, et je le regarde dormir.
Nolan est allongé sur le ventre, le visage à demi enfoui dans l'oreiller de soie grège. Ses cheveux bruns, décoiffés, retombent en mèches folles sur son front. Sa respiration est lente, profonde, parfaitement régulière. Ses lèvres sont légèrement entrouvertes. Ses paupières closes ne tremblent pas. Il dort comme dort un homme qui n'a rien à se reprocher, un homme dont la conscience est aussi lisse et tranquille que la surface d'un lac par une nuit sans vent.
Je me penche vers lui, lentement, comme si je craignais de le réveiller. Mon ombre glisse sur son visage, et je l'observe avec une attention que je ne lui ai jamais portée. Je cherche sur ses traits une trace, un indice, un frémissement. Une ride de contrariété qui dirait qu'il sait, qu'il regrette, qu'il a au moins conscience du mal qu'il fait. Une tension dans la mâchoire qui trahirait un remords enfoui. Une crispation autour des yeux qui avouerait ce que ses lèvres taisent. Mais il n'y a rien. Rien que la paix du sommeil, rien que l'innocence du corps qui se repose, rien que l'indifférence absolue d'un homme qui ne se sait pas observé, et qui ne se saurait pas coupable.
Sa chemise blanche est froissée, le col ouvert sur sa clavicule. Je distingue le battement régulier de sa carotide, ce pouls tranquille qui rythme son sommeil. J'imagine que sous cette peau, sous ces muscles relâchés, sous cette cage thoracique qui se soulève et s'abaisse, il y a un cœur qui bat. Un cœur que j'ai aimé, que j'aime encore, que je voudrais haïr. Un cœur qui ne bat pas pour moi, peut-être n'a-t-il jamais battu pour moi, et cette idée est une lame qui s'enfonce entre mes côtes avec la lenteur d'un supplice antique.
Je pose ma main sur le drap, tout près de la sienne. Nos doigts ne se touchent pas. Entre sa peau et la mienne, il y a quelques centimètres de soie froissée, une distance minuscule qui contient pourtant tout notre mariage. Cinq années de cette distance, cinq années de ce vide que j'ai essayé de combler avec des dîners, des roses, des sourires, des silences. Cinq années à tendre la main sans jamais qu'il ne la prenne.
Il ne se réveille pas. Il ne sent pas ma présence. Il ne sent pas mon regard posé sur lui comme une brûlure. Il continue de dormir, paisible, indifférent, absent. Comme toujours.
L'image de la femme en rouge danse devant mes yeux chaque fois que je cligne des paupières. Cette main posée près de la sienne, cette proximité qu'il lui accorde, cette attention qu'il lui porte. Ce qu'il ne m'a jamais donné, il le donne à une autre. Ce regard que je guette depuis cinq ans, il le pose sur elle. Et il dort, là, devant moi, sans un tressaillement, sans un murmure, sans une once de cette culpabilité qui devrait le ronger.
Je sens monter en moi quelque chose d'immense et de terrible. Un cri. Un hurlement qui prend naissance au creux de mon ventre, qui traverse ma poitrine, qui gonfle ma gorge, qui pousse contre mes dents serrées. Un cri qui voudrait déchirer le silence de cette chambre, faire trembler les moulures dorées du plafond, faire exploser les miroirs et les vitres. Un cri qui contiendrait toute la douleur, toute la rage, toute l'humiliation que j'ai accumulées pendant ces cinq années de patience et d'espoir.
Je serre les mâchoires. Mes dents grincent, un bruit minuscule que lui seul pourrait entendre s'il était éveillé. Mais il ne l'est pas. Il n'est jamais éveillé pour moi. Je plaque ma main sur ma bouche, et je sens contre ma paume la chaleur de mon souffle, le frémissement de mes lèvres. Mes yeux se ferment, mes épaules se contractent, et j'étouffe le cri. Je l'écrase au fond de ma gorge comme on écrase une braise sous sa semelle. Il se débat un instant, puis il meurt, et avec lui meurt quelque chose que je ne sais pas encore nommer.
Quand je rouvre les yeux, la chambre est toujours la même. Le lit est toujours le même. Nolan dort toujours. Rien n'a bougé, rien n'a changé, le monde continue de tourner avec une indifférence de planète.
Je retire ma main de ma bouche. Mes doigts sont glacés. Je regarde une dernière fois le visage de mon mari, ce visage que j'ai tant aimé, ce visage qui ne m'a jamais souri comme il sourit à cette femme. Je cherche encore une once de quelque chose. Un regret. Un trouble. Une fêlure. Mais il n'y a rien.
Il dort comme un homme sans remords. Et moi, j'étouffe un cri que personne n'entendra jamais.
Chapitre 64MatthieuJe referme la porte du bureau derrière moi, et je reste un instant immobile dans le couloir obscur, la main encore posée sur la poignée en bronze, le cœur serré par ce que je viens de voir. Nolan, mon frère aîné, l'héritier de l'empire Vercier, l'homme qui faisait trembler les marchés, n'est plus qu'une ombre, une carcasse vide qui se consume lentement dans ce mausolée familial comme une bougie qui arrive au bout de sa mèche. Je ne l'avais pas vu depuis dix ans, dix longues années d'exil volontaire passées à fuir cette famille, ce nom, ce destin qu'on voulait me faire porter, et je m'attendais à retrouver le Nolan froid et dominateur que j'avais quitté, pas cet homme brisé, les yeux caves et le teint blafard, prostré dans le fauteuil de notre père comme un roi déchu sur son tr&o
Chapitre 63NolanParis n'est plus qu'un tombeau, un vaste mausolée de pierre et de verre où je déambule comme un spectre, incapable de trouver le repos, incapable de trouver la paix, incapable de trouver autre chose que ce vide immense qui s'est installé en moi depuis qu'Auréna est partie. L'hôtel particulier est silencieux, trop silencieux, et chaque pièce que je traverse résonne de son absence, chaque meuble que je frôle porte encore l'empreinte de ses doigts, chaque rideau que je tire laisse entrer une lumière qui n'éclaire plus rien. Je me suis réfugié dans le bureau de mon père, cette pièce sombre et majestueuse où j'ai passé tant d'heures à lire et à relire les dossiers de l'empire familial, et je reste assis dans le fauteuil en cuir, les yeux fixés sur la cheminée éteinte, le cœ
Chapitre 62AurénaLe lendemain de l'exposition, New York se réveille sous un ciel gris et bas, un ciel d'hiver qui écrase les tours de Manhattan et qui donne à la ville des allures de forteresse assiégée par les nuages. Je suis assise à la table du petit-déjeuner dans la suite que Sohan a réservée pour nous, un appartement immense au trentième étage d'un hôtel de luxe, avec des baies vitrées qui donnent sur Central Park et des meubles design qui semblent n'avoir jamais servi. Le café fume dans ma tasse, les viennoiseries sont disposées sur un plateau en argent, et le journal du matin est ouvert devant moi, mais je ne lis pas, je ne mange pas, je ne bois pas. Je regarde les arbres dénudés de Central Park, leurs branches noires qui se découpent sur le ciel gris, et je pense à Paris, à l'atelier, &ag
Chapitre 61AurénaLes lumières de Manhattan scintillent derrière les baies vitrées de la galerie, un océan de lumières qui s'étend à perte de vue, qui monte à l'assaut des tours de verre et d'acier, qui se reflète sur les trottoirs mouillés par la pluie fine de novembre. Je suis debout près de la vitrine principale, une coupe de champagne à la main, et je regarde la foule élégante qui se presse autour de mes créations, ces bijoux que j'ai façonnés de mes mains, ces pierres que j'ai serties avec patience et passion, ces œuvres qui portent en elles toute mon histoire, toute ma douleur, toute ma renaissance. L'exposition au Metropolitan Museum a été un triomphe, un triomphe dont je n'aurais jamais osé rêver, un triomphe qui dépasse tout ce que j'avais imaginé. Les critiques
Chapitre 60NolanLe journal est posé sur mon bureau, ouvert à la page des chroniques mondaines, et je le fixe sans le voir, les mains crispées sur les accoudoirs de mon fauteuil, la mâchoire si serrée que mes dents grincent les unes contre les autres. Le titre s'étale en lettres noires et épaisses, aussi violent qu'un coup de poing en pleine poitrine : « Le secret de Mina Delys : la célèbre créatrice de bijoux est en réalité l'ex-épouse du magnat Nolan Vercier. » L'article occupe une double page, agrémenté de photos volées, de dates, de détails intimes que seuls quelques proches pouvaient connaître. Notre mariage, notre séparation, la disparition d'Auréna, sa transformation en Mina Delys, tout est étalé au grand jour, disséqué, commenté, sali par des journali
Chapitre 59AurénaL'aube est encore timide, une lueur pâle et laiteuse qui filtre à travers les vitres de l'atelier et qui dessine des ombres mouvantes sur les murs blancs. Nous sommes restés assis sur le parquet froid pendant des heures, enlacés l'un contre l'autre, à parler, à pleurer, à nous dire enfin tout ce que nous avions tu pendant des années. La fatigue m'écrase, mes paupières sont lourdes, mes membres sont engourdis, mais je n'arrive pas à m'endormir, je n'arrive pas à m'arracher à cet instant, à cette bulle fragile qui nous enveloppe et qui pourrait éclater au moindre mouvement brusque. Sa main est posée sur mon dos, chaude et rassurante, et son souffle régulier caresse mes cheveux, m'apaise, me berce dans un demi-sommeil peuplé de souvenirs et de promesses.Il se tourne vers moi







