Mag-log inChapitre 6
Damien
Chaque geste qu'elle fait, je le surveille.
Je ne peux pas m'en empêcher. C'est plus fort que moi, plus fort que la raison, plus fort que toutes les bonnes résolutions que je prends le matin en me rasant devant le miroir de la salle de bains attenante à mon bureau, là où je me suis installé depuis son retour pour lui laisser l'espace de la chambre conjugale, pour ne pas la brusquer, pour ne pas l'effrayer. Je lui ai dit que je voulais qu'elle se sente chez elle, qu'elle prenne ses marques, qu'elle redécouvre la maison à son rythme, et c'était vrai sur le moment, c'était sincère quand les mots ont franchi mes lèvres, mais la sincérité s'effrite vite quand on passe ses journées à épier le moindre de ses mouvements. Je l'observe depuis le seuil des pièces où je feins de passer par hasard, je l'observe à travers les caméras de sécurité que j'ai fait installer il y a un an et que je n'ai jamais retirées, je l'observe dans les reflets des miroirs et des baies vitrées, et chaque observation est une brûlure, un élancement, une piqûre de jalousie ou de désir ou de rage, je ne sais plus, les trois se confondent dans le grand brasier qu'elle a allumé dans ma poitrine.
Elle explore la maison comme une prisonnière polie.
C'est la seule image qui me vient quand je la regarde longer les couloirs de marbre, effleurer du bout des doigts les meubles anciens, pencher la tête devant les tableaux de maître comme une visiteuse de musée qui admire sans comprendre, qui respecte sans aimer. Elle ne touche à rien vraiment, elle ne déplace rien, elle ne s'approprie rien. Ses pas sont mesurés, son dos est droit, ses mains restent sagement croisées dans son dos ou le long de ses cuisses, et elle sourit aux domestiques avec cette même politesse vide qu'elle m'accorde, ce sourire de circonstance qui dit merci et pardon et excusez-moi mais jamais je suis chez moi. Une prisonnière polie qui arpente sa cellule en attendant que la porte s'ouvre, qui ne tente pas de s'évader parce qu'elle sait que les murs sont trop hauts et les gardiens trop nombreux, mais qui compte les jours, les heures, les minutes, et qui rêve en secret du monde extérieur.
Ce matin, elle est entrée dans la bibliothèque. J'étais assis dans le fauteuil en cuir près de la cheminée, un livre ouvert sur les genoux que je ne lisais pas, et elle ne m'a pas vu tout de suite. Elle a parcouru les rayonnages du regard, a sorti un volume relié de cuir rouge, l'a feuilleté sans vraiment le lire, l'a remis en place avec un soin presque religieux. Ses doigts ont glissé sur les tranches dorées, et j'ai vu ses lèvres remuer légèrement, comme si elle murmurait quelque chose, une prière peut-être, ou un juron, ou le nom d'un homme qui n'est pas moi. Puis elle s'est tournée vers la fenêtre, elle a regardé les jardins noyés de brume, et son visage s'est transformé, l'espace d'un instant, en un paysage de mélancolie si pure que j'ai failli me lever pour la prendre dans mes bras. Mais je suis resté immobile, pétrifié par la peur de la voir se raidir à mon contact, et j'ai continué à la surveiller en silence, le cœur en miettes.
Elle ne reconnaît pas notre chambre.
C'est le pire. C'est la blessure qui se rouvre chaque nuit quand elle franchit le seuil de la pièce où nous avons dormi ensemble pendant un an, où nous avons fait l'amour, où nous nous sommes disputés, où nous nous sommes réconciliés, où elle a pleuré dans mes bras et où je l'ai tenue jusqu'à l'aube. Elle entre dans cette chambre comme on entre dans une chambre d'hôtel, avec ce regard étranger qui évalue le décor sans s'y attacher, qui jauge le confort du lit sans y chercher des souvenirs. Elle ne regarde pas les photos de nous sur la table de chevet, elle n'effleure pas les roses que je fais renouveler chaque jour, elle ne s'attarde pas devant le dressing où pendent encore ses robes, ses vestes, ses foulards, toute une garde-robe de princesse qu'elle a choisie et que l'accident a effacée. Elle se glisse sous les draps de soie grise avec la méfiance d'une naufragée qui monte dans un radeau de fortune, et elle éteint sa lampe de chevet sans un mot, sans un regard, sans un geste vers moi.
J'en crève. Chaque nuit, je m'allonge à côté d'elle dans ce lit immense qui semble grandir à mesure qu'elle s'éloigne, et je crève de cette distance qu'elle maintient entre nos deux corps, de ce vide qu'elle a creusé sans le vouloir et que je ne parviens pas à combler. Je crève de la voir chercher son chemin dans une maison qui était la sienne, je crève de l'entendre demander où sont les verres, où sont les serviettes, où est la sortie de secours comme si elle avait besoin de savoir par où fuir. Je crève de ses silences polis et de ses sourires de façade, je crève de cette amnésie qui a fait d'elle une étrangère dans sa propre vie, et pourtant, pourtant, malgré la douleur, malgré la rage, malgré les nuits sans sommeil passées à fixer le plafond en écoutant sa respiration, je ne regrette rien.
Elle reste là.
Elle dort à côté de moi. Sa respiration est lente et régulière, ses cheveux sont étalés sur l'oreiller comme un éventail de soie pâle, sa main repose sur le drap à quelques centimètres de la mienne, et si je tendais les doigts, je pourrais la toucher, je pourrais sentir la chaleur de sa peau, je pourrais m'assurer qu'elle est vivante, qu'elle est réelle, qu'elle n'est pas un fantôme que mon désespoir a inventé. Je ne le fais pas. Je ne tends pas les doigts. Je reste immobile dans le noir, les yeux grands ouverts, et je l'écoute respirer, et c'est la seule musique qui parvient encore à apaiser les démons qui hurlent dans ma tête.
Elle est là. Elle n'est pas partie. Elle n'a pas fui pendant la nuit, elle n'a pas sauté dans une voiture pour se jeter dans un ravin, elle n'a pas demandé le divorce une seconde fois. Elle est là, dans notre lit, dans notre chambre, dans notre maison, et même si elle me regarde comme un étranger, même si elle sursaute quand je la frôle, même si son sourire est un masque et sa voix une armure, elle est là. C'est tout ce qui compte. C'est la seule chose qui m'empêche de sombrer, la seule bouée dans l'océan de ténèbres où je me débats depuis l'accident.
Je me tourne vers elle dans le noir, et je laisse mes yeux s'habituer à l'obscurité jusqu'à distinguer les contours de son visage endormi. Elle est si belle, même pâle, même fragile, même absente. Elle est si belle, et elle est à moi, et elle le restera, quel que soit le temps que cela prendra, quelles que soient les épreuves que nous devrons traverser. Elle est ma femme, et elle dort à côté de moi, et c'est tout ce qui compte.
Je ferme les yeux, et pour la première fois depuis des semaines, je m'endors avant l'aube.
Chapitre 83DamienJe lui ai offert un nouvel atelier. Pas une cage, un espace.Je l'ai préparé moi-même. La pièce la plus lumineuse du manoir, celle qui donne sur le jardin. Un parquet clair, des murs blancs, de grandes fenêtres qu'on peut ouvrir. Des chevalets, des pinceaux, des tubes de peinture, des toiles vierges. Pas de caméra, pas de garde devant la porte. Juste une clé, une seule, que je tiens dans ma main.Elle me suit sans un mot, méfiante. Je sens son regard dans mon dos, sa peur, cette distance qu'elle maintient entre nous depuis des semaines. Je ne me retourne pas. Je ne veux pas la brusquer.J'ouvre la porte. La lumière l'inonde. Elle s'arrête sur le seuil.— Qu'est-ce que c'est ? demande-t-elle.— Ton atelier. Un nouvel atelier. À toi.
Chapitre 82ArielleIl a choisi moi contre son sang. J'en tremble encore.Je le regarde, debout près de la fenêtre du manoir, les épaules droites, le visage fermé. Il vient de raccrocher avec son père. Cornelius a hurlé, menacé, supplié. Damien n'a pas cédé. Il a dit non. Il a dit que j'étais sa famille, que Liam était sa famille, et que le reste pouvait brûler. J'ai entendu chaque mot, chaque silence, chaque respiration. Et maintenant, je tremble.Pas de froid. Pas de peur. De vertige. Un homme vient de choisir de tout perdre pour moi. Un homme qui m'a enfermée, traquée, brisée, vient de renier son nom, son héritage, son père, pour me garder. Je devrais être bouleversée, reconnaissante, heureuse. Je ne suis qu'une femme blessée qui regarde un homme essayer de réparer l'irréparable.— Arielle.Sa voix me fait sursauter. Il s'est retourné, il me regarde. Ses yeux gris sont fatigués, mais clairs. Il n'y a plus de masque, plus de calcul. Juste un homme qui attend.— Je t'ai entendue entr
Chapitre 81DamienMon père a tenté de la manipuler. Je l'ai jeté dehors. Le vieux serpent a sifflé : « Tu es comme moi. » Mais non. Je ne veux plus être comme lui. Arielle m'a pris la main. Un geste mince, un monde d'espoir.La chambre d'hôpital sent l'éther et la maladie. Mon père est adossé à ses oreillers, le teint cireux, mais ses yeux, ces mêmes puits de glace, sont plus vivants que jamais. Il n'a pas perdu une seconde. Dès qu'Arielle a franchi le seuil, il a incliné la tête, ce sourire mielleux que je déteste, et il a parlé.— Approchez, ma chère. Vous devez savoir la vérité. Damien vous a enfermée, il vous a traquée, il a causé votre accident. Tout ce qu'il a fait, c'est par amour, mais un amour destructeur. Comme le mien. Il e
Chapitre 80ArielleNous travaillons ensemble pour comprendre le passé. Je le vois affronter son père, ses mensonges. Mon respect renaît, fragile. Mais je garde mes distances, effrayée de replonger. Chaque baiser est un pari.Le bureau de Cornelius est une pièce sombre que je n'aurais jamais pensé explorer avec Damien. Et pourtant, nous y sommes, côte à côte, plongés dans des cartons de documents que lui-même a sortis de l'armoire forte. Il fouille, lit, jette. Ses gestes sont brusques, sa mâchoire serrée. Je l'observe en silence, partagée entre l'envie de l'aider et la peur de m'approcher trop.— Regarde ça, dit-il en me tendant une liasse. Les preuves de l'internement de ma mère. Signées, datées. Tout y est.Je prends les feuilles, je les parcours. Les
Chapitre 79DamienPour la première fois, je me dis que je pourrais la perdre pour de bon, et que je devrais l'accepter. Cette pensée me terrifie. Mais c'est peut-être la seule preuve d'amour véritable que je puisse lui offrir.Je suis dans mon bureau, les coudes sur la table, la tête entre les mains. Arielle est quelque part dans le manoir, silencieuse, et je sais qu'elle m'échappe déjà, même si elle est encore là. Depuis cette nuit, depuis ses mots « On essaie », je sens en elle une distance nouvelle, non plus de la haine, mais une lucidité qui me glace. Elle ne me fuit plus, elle m'observe, elle attend, comme si elle cherchait la faille qui confirmera ses peurs.— Damien.Sa voix me fait sursauter. Elle est entrée sans bruit
Chapitre 78ArielleJe l'aime. C'est une certitude hideuse et belle. Je l'aime, et je sais qu'il m'aime. Mais son amour a failli me tuer. Puis-je construire quelque chose sur ces ruines ? Je n'ai plus aucune boussole.— Arielle.Sa voix me fait sursauter. Il est sur le seuil, une tasse de café à la main.— Je t'ai préparé ton café.— Merci.Il s'assied à côté de moi, à distance prudente.— Je n'ai pas dormi, avoue-t-il. J'avais peur de te brusquer.— Moi non plus.Un silence. Puis je me lance, sans filet.— Je t'aime, Damien.Il relève brusquement la tête.— Quoi ?— Je t'a







