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Chapitre 6

last update تاريخ النشر: 2026-07-08 14:14:21

Chapitre 6

Damien

Chaque geste qu'elle fait, je le surveille.

Je ne peux pas m'en empêcher. C'est plus fort que moi, plus fort que la raison, plus fort que toutes les bonnes résolutions que je prends le matin en me rasant devant le miroir de la salle de bains attenante à mon bureau, là où je me suis installé depuis son retour pour lui laisser l'espace de la chambre conjugale, pour ne pas la brusquer, pour ne pas l'effrayer. Je lui ai dit que je voulais qu'elle se sente chez elle, qu'elle prenne ses marques, qu'elle redécouvre la maison à son rythme, et c'était vrai sur le moment, c'était sincère quand les mots ont franchi mes lèvres, mais la sincérité s'effrite vite quand on passe ses journées à épier le moindre de ses mouvements. Je l'observe depuis le seuil des pièces où je feins de passer par hasard, je l'observe à travers les caméras de sécurité que j'ai fait installer il y a un an et que je n'ai jamais retirées, je l'observe dans les reflets des miroirs et des baies vitrées, et chaque observation est une brûlure, un élancement, une piqûre de jalousie ou de désir ou de rage, je ne sais plus, les trois se confondent dans le grand brasier qu'elle a allumé dans ma poitrine.

Elle explore la maison comme une prisonnière polie.

C'est la seule image qui me vient quand je la regarde longer les couloirs de marbre, effleurer du bout des doigts les meubles anciens, pencher la tête devant les tableaux de maître comme une visiteuse de musée qui admire sans comprendre, qui respecte sans aimer. Elle ne touche à rien vraiment, elle ne déplace rien, elle ne s'approprie rien. Ses pas sont mesurés, son dos est droit, ses mains restent sagement croisées dans son dos ou le long de ses cuisses, et elle sourit aux domestiques avec cette même politesse vide qu'elle m'accorde, ce sourire de circonstance qui dit merci et pardon et excusez-moi mais jamais je suis chez moi. Une prisonnière polie qui arpente sa cellule en attendant que la porte s'ouvre, qui ne tente pas de s'évader parce qu'elle sait que les murs sont trop hauts et les gardiens trop nombreux, mais qui compte les jours, les heures, les minutes, et qui rêve en secret du monde extérieur.

Ce matin, elle est entrée dans la bibliothèque. J'étais assis dans le fauteuil en cuir près de la cheminée, un livre ouvert sur les genoux que je ne lisais pas, et elle ne m'a pas vu tout de suite. Elle a parcouru les rayonnages du regard, a sorti un volume relié de cuir rouge, l'a feuilleté sans vraiment le lire, l'a remis en place avec un soin presque religieux. Ses doigts ont glissé sur les tranches dorées, et j'ai vu ses lèvres remuer légèrement, comme si elle murmurait quelque chose, une prière peut-être, ou un juron, ou le nom d'un homme qui n'est pas moi. Puis elle s'est tournée vers la fenêtre, elle a regardé les jardins noyés de brume, et son visage s'est transformé, l'espace d'un instant, en un paysage de mélancolie si pure que j'ai failli me lever pour la prendre dans mes bras. Mais je suis resté immobile, pétrifié par la peur de la voir se raidir à mon contact, et j'ai continué à la surveiller en silence, le cœur en miettes.

Elle ne reconnaît pas notre chambre.

C'est le pire. C'est la blessure qui se rouvre chaque nuit quand elle franchit le seuil de la pièce où nous avons dormi ensemble pendant un an, où nous avons fait l'amour, où nous nous sommes disputés, où nous nous sommes réconciliés, où elle a pleuré dans mes bras et où je l'ai tenue jusqu'à l'aube. Elle entre dans cette chambre comme on entre dans une chambre d'hôtel, avec ce regard étranger qui évalue le décor sans s'y attacher, qui jauge le confort du lit sans y chercher des souvenirs. Elle ne regarde pas les photos de nous sur la table de chevet, elle n'effleure pas les roses que je fais renouveler chaque jour, elle ne s'attarde pas devant le dressing où pendent encore ses robes, ses vestes, ses foulards, toute une garde-robe de princesse qu'elle a choisie et que l'accident a effacée. Elle se glisse sous les draps de soie grise avec la méfiance d'une naufragée qui monte dans un radeau de fortune, et elle éteint sa lampe de chevet sans un mot, sans un regard, sans un geste vers moi.

J'en crève. Chaque nuit, je m'allonge à côté d'elle dans ce lit immense qui semble grandir à mesure qu'elle s'éloigne, et je crève de cette distance qu'elle maintient entre nos deux corps, de ce vide qu'elle a creusé sans le vouloir et que je ne parviens pas à combler. Je crève de la voir chercher son chemin dans une maison qui était la sienne, je crève de l'entendre demander où sont les verres, où sont les serviettes, où est la sortie de secours comme si elle avait besoin de savoir par où fuir. Je crève de ses silences polis et de ses sourires de façade, je crève de cette amnésie qui a fait d'elle une étrangère dans sa propre vie, et pourtant, pourtant, malgré la douleur, malgré la rage, malgré les nuits sans sommeil passées à fixer le plafond en écoutant sa respiration, je ne regrette rien.

Elle reste là.

Elle dort à côté de moi. Sa respiration est lente et régulière, ses cheveux sont étalés sur l'oreiller comme un éventail de soie pâle, sa main repose sur le drap à quelques centimètres de la mienne, et si je tendais les doigts, je pourrais la toucher, je pourrais sentir la chaleur de sa peau, je pourrais m'assurer qu'elle est vivante, qu'elle est réelle, qu'elle n'est pas un fantôme que mon désespoir a inventé. Je ne le fais pas. Je ne tends pas les doigts. Je reste immobile dans le noir, les yeux grands ouverts, et je l'écoute respirer, et c'est la seule musique qui parvient encore à apaiser les démons qui hurlent dans ma tête.

Elle est là. Elle n'est pas partie. Elle n'a pas fui pendant la nuit, elle n'a pas sauté dans une voiture pour se jeter dans un ravin, elle n'a pas demandé le divorce une seconde fois. Elle est là, dans notre lit, dans notre chambre, dans notre maison, et même si elle me regarde comme un étranger, même si elle sursaute quand je la frôle, même si son sourire est un masque et sa voix une armure, elle est là. C'est tout ce qui compte. C'est la seule chose qui m'empêche de sombrer, la seule bouée dans l'océan de ténèbres où je me débats depuis l'accident.

Je me tourne vers elle dans le noir, et je laisse mes yeux s'habituer à l'obscurité jusqu'à distinguer les contours de son visage endormi. Elle est si belle, même pâle, même fragile, même absente. Elle est si belle, et elle est à moi, et elle le restera, quel que soit le temps que cela prendra, quelles que soient les épreuves que nous devrons traverser. Elle est ma femme, et elle dort à côté de moi, et c'est tout ce qui compte.

Je ferme les yeux, et pour la première fois depuis des semaines, je m'endors avant l'aube.

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