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Chapitre 5

last update Fecha de publicación: 2026-06-27 04:43:50

Chapitre 5

Arielle

Il m'appelle « ma femme » et sa voix est une cage de velours.

C'est la première chose qu'il dit en entrant dans la chambre, ce matin-là, alors que le soleil perce à peine les rideaux de soie grise. Il se tient dans l'encadrement de la porte, silhouette élancée découpée sur la lumière du couloir, et il prononce ces deux mots avec une douceur qui devrait me réchauffer mais qui me glace jusqu'aux os. Ma femme. L'intonation est caresse et revendication, tendresse et propriété, et je sens autour de moi les barreaux se resserrer, invisibles mais présents, une prison si luxueuse qu'on pourrait presque oublier qu'elle est une prison.

— Bonjour, mon amour.

Il s'avance, dépose sur la table de chevet un plateau où fume une tasse de café, et je remarque qu'il a encore pensé à tout : la porcelaine fine, la cuillère en argent, la rose blanche, le sucrier en cristal. Chaque geste est calibré, chaque attention est pesée. Je me demande si c'est de l'amour ou de la mise en scène, de la dévotion ou de la surveillance. Il s'assied au bord du matelas, la main à quelques centimètres de la mienne, et ses yeux gris me balayent avec cette intensité qui ne faiblit jamais.

— Tu as bien dormi, ma femme ?

Encore. Ma femme. Le mot s'accroche à moi comme une toile d'araignée, collante, insistante. Il a dit « ma femme » avec la même intonation qu'il dirait « ma maison », « ma voiture », « mon entreprise ». Je souris parce qu'il le faut, parce que toutes ces photos, tous ces documents, tous ces hochements de tête m'ont appris que je suis sa femme et qu'une femme sourit à son mari. Mes lèvres s'étirent, mes joues se plissent, et ce sourire est un masque que j'enfile chaque matin.

— Oui, merci.

Il acquiesce, et son pouce caresse lentement le dos de ma main, un mouvement régulier et hypnotique qui m'évoque le battement d'un métronome, la patience d'un prédateur. Je ne retire pas ma main. J'ai appris que chaque recul provoque dans ses yeux une ombre, une tempête silencieuse qu'il réprime aussitôt mais qui me fait plus peur encore que ses sourires.

— Aujourd'hui, si tu te sens assez forte, j'aimerais te montrer les jardins. Tu adorais les jardins. Tu y passais des heures, tu disais que c'était le seul endroit où tu te sentais vraiment libre.

Libre. Le mot ricoche dans mon crâne et percute le pendentif caché sous mon oreiller, ce petit objet froid qui dit « À ma liberté ». Libre. Étais-je libre dans ces jardins, ou seulement libre de me promener à l'intérieur d'une prison plus grande ?

— Je veux bien, je réponds, parce que je veux voir ces jardins et y chercher des traces de la femme d'avant, celle qui sourit sur la photo de mariage et qui me supplie en silence.

Car elle me supplie. Chaque fois que je pose les yeux sur cette photographie encadrée, chaque fois que je croise ce sourire radieux et cette robe blanche, j'entends sa voix, une supplication muette qui traverse le verre et le temps. Elle me supplie de ne pas la croire, de ne pas me laisser prendre à ce conte de fées, de me souvenir de ce qu'elle a fui, de ce pourquoi elle a préféré la mort à cette prison de velours.

Cette femme, c'est moi. Mais ce n'est plus moi. Elle ne sait pas encore que l'homme à côté d'elle va vider son atelier, éloigner ses amis, contrôler ses sorties, étouffer sa créativité. Moi, je le pressens. Mon esprit ne se souvient pas, mais mon corps se souvient. Ma peau se hérisse, mes muscles se crispent, quelque chose en moi hurle chaque fois qu'il m'appelle « ma femme ».

— Tu es bien silencieuse, remarque-t-il.

— Je réfléchissais. Au passé. À tout ce que j'ai oublié.

Quelque chose passe dans son regard, un éclat qu'il éteint aussitôt. Il sourit, ce sourire parfait qui ne plisse pas ses yeux, et il se lève.

— Tu te souviendras, mon amour. Avec du temps, avec de la patience, tu te souviendras de tout.

Il se dirige vers la porte, élégant, gracieux, cet homme qui est mon mari et qui est un inconnu.

— Je t'attends en bas pour le petit déjeuner, ma femme.

Ma femme. La cage de velours se referme encore. Je souris parce qu'il le faut, mais quand la porte se referme et que le silence retombe, mon sourire s'efface et mes yeux retournent à la photo de mariage.

La femme en robe blanche me regarde, et elle me supplie.

Ce n'est pas moi. Ce n'est plus moi. Celle que je suis aujourd'hui a senti les barreaux sous le velours, a découvert le pendentif et la lettre, et ne se laissera plus enfermer. Je me lève, je me dirige vers la salle de bains d'un pas déterminé. Dans le miroir, mon reflet me fixe, pâle et résolu. Je jure en silence, la main serrée autour du médaillon, que je ne la trahirai plus.

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