INICIAR SESIÓNChapitre 7
Arielle
La thérapeute parle de patience.
Elle est assise en face de moi dans un fauteuil de velours taupe, les jambes croisées, un carnet posé sur les genoux, et elle parle de patience avec une voix douce et modulée, une voix de psy, une voix qui a l'habitude de calmer les angoisses et d'apprivoiser les terreurs. Elle s'appelle Madame Delcourt, elle a des lunettes fines et des cheveux gris coupés court, et elle vient au manoir trois fois par semaine depuis mon retour de l'hôpital, parce que Damien a insisté pour que je sois suivie, parce que Damien a dit qu'il fallait m'aider à retrouver la mémoire, parce que Damien a engagé la meilleure neuropsychologue de la région sans même me demander mon avis. Elle est compétente, j'en suis sûre, elle est même bienveillante, mais chaque fois qu'elle prononce le mot patience, j'ai envie de hurler.
— La mémoire est un mécanisme complexe, dit-elle en traçant un cercle sur son carnet. Le traumatisme que vous avez subi a provoqué une amnésie rétrograde, c'est-à-dire que les souvenirs antérieurs à l'accident sont inaccessibles, mais ils ne sont pas détruits. Ils sont là, quelque part, enfouis sous des couches de protection que votre cerveau a mises en place pour vous préserver. Avec du temps, avec de la patience, avec un environnement sécurisant, ces souvenirs peuvent remonter à la surface.
Patience. Environnement sécurisant. Les mots flottent dans l'air élégant du petit salon où nous nous tenons, et je les regarde se dissiper comme la fumée d'une bougie qu'on vient d'éteindre. Patience. Comment puis-je être patiente alors que chaque minute passée dans cette maison est une torture silencieuse, alors que chaque regard de mon mari me donne envie de fuir, alors que mon propre corps ne m'appartient plus tout à fait, habité par des peurs que je ne comprends pas et des réflexes que je ne contrôle pas ?
— Parlez-moi de votre quotidien, reprend-elle. Comment vous sentez-vous dans cette maison ?
Je cherche mes mots. Je ne veux pas mentir, je ne veux pas trahir, je ne veux pas lui dire que je me sens comme un oiseau en cage dans une volière trop luxueuse pour qu'on ose s'en plaindre. Mais les mots sortent quand même, plus sincères que je ne l'aurais voulu.
— Je me sens étrangère. Tout est beau, tout est parfait, mais rien ne m'appartient. Les meubles, les tableaux, les vêtements dans le dressing, même les photos de moi sur les murs. Rien ne me ressemble. Rien ne me parle.
Elle note quelque chose sur son carnet, un geste vif du poignet, et relève les yeux vers moi.
— Et votre mari ? Comment vivez-vous sa présence ?
La question est innocente, professionnelle, mais elle m'atteint comme une flèche en plein cœur. Comment je vis sa présence ? Je ne vis pas sa présence, je la subis. Je la redoute. Chaque fois qu'il entre dans une pièce, l'air se raréfie, l'atmosphère se charge d'électricité, et je me mets à respirer moins fort, à parler moins fort, à exister moins fort, comme si je devais me faire toute petite pour ne pas déclencher quelque chose, pour ne pas réveiller une tempête que je sens dormir sous la surface de ses sourires.
— Il est attentionné, je réponds prudemment. Trop attentionné. Chaque geste qu'il fait est parfait, chaque mot qu'il prononce est pesé, chaque cadeau qu'il m'offre est exactement ce que je devrais aimer. Mais cette perfection me met mal à l'aise. J'ai l'impression qu'il joue un rôle, qu'il récite un texte appris par cœur, et que derrière le masque, il y a quelqu'un d'autre, quelqu'un que je ne connais pas, quelqu'un qui me fait peur.
Madame Delcourt ne réagit pas. Son visage reste neutre, professionnel, mais ses doigts se crispent légèrement sur son stylo, et je sais qu'elle a noté mentalement ce que je viens de dire, qu'elle le rangera dans un dossier, qu'elle en parlera peut-être à Damien. Après tout, c'est lui qui la paie. C'est lui qui l'a choisie. Est-elle vraiment mon alliée, ou n'est-elle qu'un autre barreau de la cage ?
— La peur est une émotion normale après un traumatisme, dit-elle finalement. Votre cerveau a enregistré un danger, et même s'il ne se souvient pas des circonstances exactes, il a conservé la trace émotionnelle de ce danger. Il est possible que votre mari soit associé, inconsciemment, à cette peur. Mais il est également possible que cette peur soit un simple symptôme de l'amnésie, une réaction de défense face à l'inconnu.
J'acquiesce machinalement, mais je sais qu'elle se trompe. Cette peur n'est pas un symptôme. Cette peur est une certitude ancienne, une vérité que mon corps a retenue quand mon esprit a tout oublié. La main de Damien sur mon épaule me donne envie de fuir, non pas parce qu'elle est celle d'un inconnu, mais parce qu'elle est celle d'un homme qui m'a déjà fait du mal, d'un homme que j'ai fui, d'un homme qui m'a poussée dans un ravin. Mon esprit ne s'en souvient pas, mais ma peau s'en souvient, mes muscles s'en souviennent, ce vide en moi a la forme exacte d'une terreur ancienne.
Quand la séance se termine, je raccompagne Madame Delcourt jusqu'à la porte du petit salon, et elle me serre la main avec un sourire encourageant.
— Soyez patiente, madame Ashford. La mémoire revient rarement d'un coup. Elle se manifeste par fragments, par sensations, par rêves. Accueillez ces fragments sans les juger, et un jour, le puzzle se reconstituera.
Patience. Encore ce mot. Je hoche la tête et je referme la porte derrière elle, puis je m'appuie contre le mur du couloir, les yeux fermés, les poings serrés. Patience. Comment puis-je être patiente alors que chaque jour passé dans cette maison est un jour volé à ma liberté, alors que chaque sourire que j'offre à mon mari est un mensonge qui me brûle les lèvres, alors que le médaillon caché sous mon oreiller me rappelle chaque nuit que je suis une prisonnière ?
Damien apparaît au bout du couloir, comme s'il avait attendu que la thérapeute parte pour venir me retrouver, et il s'avance vers moi de cette démarche élégante et mesurée qui le caractérise. Il me sourit, son sourire parfait, et pose une main légère sur mon épaule.
— Alors, cette séance ?
Sa main est chaude à travers le tissu de mon chemisier, et je sens mon corps tout entier se raidir, mes muscles se contracter, mes poumons se vider. Je voudrais reculer, je voudrais fuir, je voudrais hurler, mais je souris, je souris parce qu'il le faut, je souris parce que c'est la seule arme dont je dispose.
— Bien. Elle dit que je dois être patiente.
— Elle a raison. Nous avons tout notre temps.
Il ne retire pas sa main. Elle reste là, posée sur mon épaule, lourde et tiède, et je me dis que la patience est un luxe que je ne peux pas me permettre. Le temps joue contre moi, le temps m'enferme un peu plus chaque jour dans cette prison de velours, le temps efface les traces de la femme que j'étais et me transforme en la femme qu'il veut que je sois. Si j'attends trop longtemps, si je suis trop patiente, je finirai par oublier que je veux m'enfuir. Je finirai par me fondre dans le décor, par accepter les sourires et les caresses, par aimer cet homme qui me fait peur.
Et ce serait la pire des défaites.
Chapitre 83DamienJe lui ai offert un nouvel atelier. Pas une cage, un espace.Je l'ai préparé moi-même. La pièce la plus lumineuse du manoir, celle qui donne sur le jardin. Un parquet clair, des murs blancs, de grandes fenêtres qu'on peut ouvrir. Des chevalets, des pinceaux, des tubes de peinture, des toiles vierges. Pas de caméra, pas de garde devant la porte. Juste une clé, une seule, que je tiens dans ma main.Elle me suit sans un mot, méfiante. Je sens son regard dans mon dos, sa peur, cette distance qu'elle maintient entre nous depuis des semaines. Je ne me retourne pas. Je ne veux pas la brusquer.J'ouvre la porte. La lumière l'inonde. Elle s'arrête sur le seuil.— Qu'est-ce que c'est ? demande-t-elle.— Ton atelier. Un nouvel atelier. À toi.
Chapitre 82ArielleIl a choisi moi contre son sang. J'en tremble encore.Je le regarde, debout près de la fenêtre du manoir, les épaules droites, le visage fermé. Il vient de raccrocher avec son père. Cornelius a hurlé, menacé, supplié. Damien n'a pas cédé. Il a dit non. Il a dit que j'étais sa famille, que Liam était sa famille, et que le reste pouvait brûler. J'ai entendu chaque mot, chaque silence, chaque respiration. Et maintenant, je tremble.Pas de froid. Pas de peur. De vertige. Un homme vient de choisir de tout perdre pour moi. Un homme qui m'a enfermée, traquée, brisée, vient de renier son nom, son héritage, son père, pour me garder. Je devrais être bouleversée, reconnaissante, heureuse. Je ne suis qu'une femme blessée qui regarde un homme essayer de réparer l'irréparable.— Arielle.Sa voix me fait sursauter. Il s'est retourné, il me regarde. Ses yeux gris sont fatigués, mais clairs. Il n'y a plus de masque, plus de calcul. Juste un homme qui attend.— Je t'ai entendue entr
Chapitre 81DamienMon père a tenté de la manipuler. Je l'ai jeté dehors. Le vieux serpent a sifflé : « Tu es comme moi. » Mais non. Je ne veux plus être comme lui. Arielle m'a pris la main. Un geste mince, un monde d'espoir.La chambre d'hôpital sent l'éther et la maladie. Mon père est adossé à ses oreillers, le teint cireux, mais ses yeux, ces mêmes puits de glace, sont plus vivants que jamais. Il n'a pas perdu une seconde. Dès qu'Arielle a franchi le seuil, il a incliné la tête, ce sourire mielleux que je déteste, et il a parlé.— Approchez, ma chère. Vous devez savoir la vérité. Damien vous a enfermée, il vous a traquée, il a causé votre accident. Tout ce qu'il a fait, c'est par amour, mais un amour destructeur. Comme le mien. Il e
Chapitre 80ArielleNous travaillons ensemble pour comprendre le passé. Je le vois affronter son père, ses mensonges. Mon respect renaît, fragile. Mais je garde mes distances, effrayée de replonger. Chaque baiser est un pari.Le bureau de Cornelius est une pièce sombre que je n'aurais jamais pensé explorer avec Damien. Et pourtant, nous y sommes, côte à côte, plongés dans des cartons de documents que lui-même a sortis de l'armoire forte. Il fouille, lit, jette. Ses gestes sont brusques, sa mâchoire serrée. Je l'observe en silence, partagée entre l'envie de l'aider et la peur de m'approcher trop.— Regarde ça, dit-il en me tendant une liasse. Les preuves de l'internement de ma mère. Signées, datées. Tout y est.Je prends les feuilles, je les parcours. Les
Chapitre 79DamienPour la première fois, je me dis que je pourrais la perdre pour de bon, et que je devrais l'accepter. Cette pensée me terrifie. Mais c'est peut-être la seule preuve d'amour véritable que je puisse lui offrir.Je suis dans mon bureau, les coudes sur la table, la tête entre les mains. Arielle est quelque part dans le manoir, silencieuse, et je sais qu'elle m'échappe déjà, même si elle est encore là. Depuis cette nuit, depuis ses mots « On essaie », je sens en elle une distance nouvelle, non plus de la haine, mais une lucidité qui me glace. Elle ne me fuit plus, elle m'observe, elle attend, comme si elle cherchait la faille qui confirmera ses peurs.— Damien.Sa voix me fait sursauter. Elle est entrée sans bruit
Chapitre 78ArielleJe l'aime. C'est une certitude hideuse et belle. Je l'aime, et je sais qu'il m'aime. Mais son amour a failli me tuer. Puis-je construire quelque chose sur ces ruines ? Je n'ai plus aucune boussole.— Arielle.Sa voix me fait sursauter. Il est sur le seuil, une tasse de café à la main.— Je t'ai préparé ton café.— Merci.Il s'assied à côté de moi, à distance prudente.— Je n'ai pas dormi, avoue-t-il. J'avais peur de te brusquer.— Moi non plus.Un silence. Puis je me lance, sans filet.— Je t'aime, Damien.Il relève brusquement la tête.— Quoi ?— Je t'a







