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Chapitre 8

last update Tanggal publikasi: 2026-07-08 14:15:09

Chapitre 8

Damien

Je l'observe lire, regarder par la fenêtre, errer dans les couloirs comme une âme en peine qui cherche une sortie qu'elle ne trouvera pas.

Je l'observe depuis le seuil de la bibliothèque où elle s'est installée ce matin, recroquevillée dans le fauteuil en velours bleu, un livre ouvert sur les genoux qu'elle ne lit pas vraiment. Ses yeux glissent sur les pages sans les voir, ses doigts tournent les feuilles machinalement, et de temps en temps son regard s'échappe vers la fenêtre, vers les jardins, vers les grilles du domaine qu'on aperçoit au loin, et je sais qu'elle pense à l'extérieur, au monde qui existe au-delà de ces murs, à la liberté qui l'attend peut-être quelque part, loin de moi, loin de cette maison, loin de cette vie que j'ai construite pour elle.

Elle cherche. Je le vois dans la façon dont elle explore les pièces une à une, ouvrant les placards, effleurant les meubles, fouillant du regard les moindres recoins comme si elle espérait y trouver un indice, une preuve, une explication. Elle cherche la femme qu'elle était avant l'accident, celle qui a écrit une lettre de divorce, celle qui a fui sous la pluie, celle qui a préféré la mort à ma tendresse. Elle cherche les traces de sa colère, de sa révolte, de sa haine, et elle ne les trouve pas parce que je les ai effacées, parce que j'ai tout nettoyé, tout rangé, tout réécrit. Les murs de cette maison sont les murs de mon monde, et elle gratte, elle gratte, elle gratte, mais elle ne trouvera rien.

Qu'elle gratte. Je suis le seul horizon possible. Chaque porte qu'elle ouvre donne sur une pièce que j'ai décorée pour elle, chaque fenêtre donne sur un jardin que j'ai planté pour elle, chaque visage qu'elle croise est celui d'un domestique que j'ai engagé pour elle. Elle est dans mon monde, elle respire mon air, elle vit de ma lumière, et même si elle refuse de l'admettre, même si elle continue à me regarder avec cette politesse glacée, elle n'a nulle part où aller. Le monde extérieur est vaste, mais il ne l'accueillera pas. Ses amis l'ont oubliée, sa famille est dispersée, son atelier a été vidé, et moi, je suis là, inébranlable, patient, aimant. Je suis le seul port dans la tempête, le seul refuge dans la nuit, le seul homme qui l'aimera jamais comme elle mérite d'être aimée.

Je l'aime à en étouffer.

C'est un amour qui n'a rien de raisonnable, rien de mesuré, rien de sain. C'est un amour qui consume, qui dévore, qui ne laisse rien derrière lui. Je l'aime comme on aime une chose que l'on a perdue et retrouvée, une chose que l'on a failli voir disparaître et que l'on garde serrée contre soi, quitte à la briser. Je l'aime avec la violence d'un homme qui a grandi sans amour, qui a appris à aimer en regardant son père enfermer sa mère, qui ne sait pas aimer autrement qu'en possédant, en contrôlant, en étouffant. Je l'aime mal, je le sais, je le sais depuis le début, mais je ne peux pas m'en empêcher, je ne peux pas me changer, je ne peux pas devenir cet homme sain et équilibré qu'elle mérite.

Alors je l'observe, et je l'aime, et j'attends. Elle repose le livre sur l'accoudoir du fauteuil, elle se lève, elle s'approche de la fenêtre, elle pose sa main sur la vitre froide comme si elle voulait toucher le monde extérieur, et je vois son reflet dans la transparence du verre, pâle et mélancolique, si belle, si fragile, si désespérément inaccessible. Je voudrais m'approcher d'elle, poser mes mains sur ses épaules, lui dire que tout ira bien, que je la protégerai, que je l'aimerai jusqu'à la fin des temps. Mais je reste immobile dans l'embrasure de la porte, les bras croisés, le regard fixé sur sa silhouette, et je retiens mon souffle pour ne pas briser le silence.

Elle se retourne soudain, comme si elle avait senti ma présence, et ses yeux croisent les miens. L'espace d'une seconde, je vois passer dans son regard quelque chose qui ressemble à du défi, à de la rébellion, à une étincelle de la femme qu'elle était avant. Puis elle baisse les yeux, et la politesse revient, le masque se remet en place, le sourire se dessine sur ses lèvres.

— Tu étais là ? demande-t-elle.

— Je passais.

Elle hoche la tête et retourne à son fauteuil, à son livre, à sa lecture silencieuse. Je reste encore un instant sur le seuil, puis je m'éloigne dans le couloir, le cœur lourd et léger à la fois. Elle a senti ma présence. Elle a croisé mon regard. Elle ne m'a pas fui. C'est une victoire minuscule, une conquête dérisoire, mais c'est une victoire quand même, et je la savoure comme on savoure une gorgée d'eau dans le désert.

Elle gratte les murs de mon monde. Qu'elle gratte. Elle finira par se lasser, par accepter, par m'aimer de nouveau, et ce jour-là, tous les murs tomberont, toutes les prisons s'ouvriront, et nous serons libres ensemble, dans un monde qui n'appartiendra qu'à nous.

Je l'aime à en étouffer, et je ne la laisserai jamais partir.

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