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CHAPITRE 3 : La femme sans nom

Author: Zuzu
last update publish date: 2026-07-01 09:19:45

L’ascenseur monta sans bruit.

Alena s’appuya contre la paroi de verre fumé et fixa les étages qui s’allumaient l’un après l’autre. À cette heure-là, le Kronen Club vivait encore en bas, dissimulé dans sa lumière ambrée et ses conversations feutrées. Ici, tout semblait déjà loin, comme si l’immeuble entier s’était refermé sur eux.

L’homme ne parlait pas.

Il se tenait à sa droite, une main dans la poche de son manteau, l’autre le long du corps. Le reflet de la cabine doublait son visage dans la vitre sombre, deux profils tendus, deux silences parfaitement distincts.

Alena sentait sa présence avec une acuité absurde. Non seulement le parfum sec de sa peau, le grain grave de sa respiration, mais aussi cette réserve étrange qui le retenait désormais. Au bar, il avait été tranchant, presque autoritaire. Dans l’ascenseur, il semblait concentrer toute son énergie à ne pas la toucher.

— Vous regrettez déjà ? demanda-t-il soudain.

Elle tourna légèrement la tête.

— D’être montée ?

— D’avoir accepté de me suivre.

— Je réserve généralement mes regrets au lendemain.

Le coin de sa bouche remua à peine.

— C’est prudent.

— Je fais de mon mieux.

Il la détailla un instant.

— Vous ne m’avez pas l’air prudente.

— Et vous, vous m’avez l’air trop habitué à ce qu’on vous croie sur parole.

L’ascenseur s’arrêta. Les portes s’ouvrirent sur un couloir privé, silencieux, recouvert d’un tapis épais qui étouffait tout. Il sortit le premier, attendit qu’elle le suive, puis l’entraîna jusqu’à une porte au bout du couloir. Une carte magnétique. Un déclic. La suite s’ouvrit.

La pièce sentait le bois ciré, le cuir et l’air climatisé. Un vaste salon aux lignes sobres, une baie vitrée donnant sur Munich noyée de lumières, un bar discret, une table basse, une chambre ouverte plus loin dans l’ombre. Le luxe y était partout, mais sans ostentation. Le genre de richesse qui n’avait plus besoin de prouver quoi que ce soit.

— Asseyez-vous, dit-il.

— Vous avez un vocabulaire très varié.

— Et vous un talent particulier pour parler alors que vous devriez récupérer.

— Peut-être parce que me taire ici serait une très mauvaise idée.

— Vous pensez que je compte profiter de la situation ?

Elle leva un sourcil.

— Je pense qu’un homme qui possède une suite privée dans ce club n’a pas l’habitude qu’on lui résiste.

Il referma lentement la porte derrière eux.

— Vous résistez beaucoup ?

— À ce qui m’ennuie, oui.

Leur regard se heurta une seconde. Puis il ôta son manteau, le jeta sur le dossier d’un fauteuil et alla ouvrir le minibar. Il en sortit une bouteille d’eau et un petit flacon de sels minéraux qu’il vida dans deux verres.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.

— De quoi limiter les dégâts.

— Vous semblez avoir une certaine expérience des soirées mal construites.

— Des soirées, oui. Des erreurs de service, moins.

Il lui tendit un verre. Elle le prit sans le remercier. Le mélange avait un goût neutre, vaguement amer. Elle en but plusieurs gorgées.

L’effet du whisky trafiqué ne l’écrasait pas ; il la déliait par vagues. Sa fatigue restait là, lourde et dense, mais elle était traversée de pointes de chaleur, de conscience aiguë, presque d’électricité. Ce n’était pas seulement physique. C’était comme si chaque détail autour d’elle s’imposait avec plus de netteté : le blanc de ses mains, le creux de sa gorge, la manière dont lui la regardait pour essayer de ne pas trop la regarder.

— Vous pouvez encore appeler quelqu’un, dit-il.

— Vous insistez.

— Parce que je n’ai pas envie de découvrir demain que j’ai laissé une inconnue repartir mal en point.

— Votre conscience vous travaille ?

— Ma conscience, non. Mon irritation, oui.

— Charmant.

Il prit enfin place dans le fauteuil en face d’elle, jambes légèrement écartées, le verre intact entre les doigts. Même assis, il paraissait maîtriser la pièce. Cette simple constatation suffisait à réveiller en elle son instinct de contradiction.

— Puisque nous devons supporter cet étrange tête-à-tête, dit-elle, j’impose une règle.

— Vous en avez déjà plusieurs, visiblement.

— Pas de nom.

Un silence bref suivit.

— Pas de nom ? répéta-t-il.

— Ni de profession, ni de famille, ni d’origine précise. Rien qui survive au-delà de cette nuit.

Il la fixa avec une intensité plus sombre.

— Vous parlez comme quelqu’un qui prépare déjà sa fuite.

— Je parle comme quelqu’un qui préfère les frontières nettes.

— Les frontières sont rarement nettes.

— Chez moi, si.

— Je plains les gens qui vivent chez vous.

Malgré elle, un sourire effleura la bouche d’Alena.

— Vous êtes toujours aussi désagréable ou c’est votre manière de vous montrer serviable ?

— Je m’adapte à la compagnie.

Il but enfin une gorgée d’eau et se renversa légèrement dans le fauteuil. La fatigue commençait elle aussi à le rattraper, pensa-t-elle. Pas physiquement, pas encore. Mais il y avait dans ses épaules une tension de quelqu’un qui avait passé la journée à retenir quelque chose de violent.

— Votre soirée a commencé comment ? demanda-t-elle.

Il haussa légèrement les sourcils.

— Vous venez d’interdire les questions personnelles.

— Ce n’est pas personnel. C’est stratégique. J’essaie d’évaluer le degré de danger.

— Et votre verdict ?

— Vous donnez l’impression d’avoir envie de frapper quelqu’un depuis plusieurs heures.

Cette fois, il sourit franchement, mais ce sourire ne dura pas.

— C’est assez juste.

— Un rival ?

— Pire.

— Un frère ?

— Non.

— Un père.

Le mot tomba avec trop de précision pour être hasardeux.

Pendant un instant, il ne bougea pas. Puis il posa son verre, leva légèrement le menton et demanda :

— Comment avez-vous deviné ?

— La colère froide. Le silence après. Les hommes qui sortent d’un conflit avec leur père ont toujours l’air d’avoir gagné quelque chose qu’ils détestent.

Il la regarda comme s’il la découvrait d’un coup autrement.

— Vous dites ça par expérience ?

Alena voulut répondre sèchement. À la place, elle se surprit à hausser une épaule.

— Disons que j’ai de bonnes connaissances en matière de familles dysfonctionnelles bien habillées.

Quelque chose se détendit entre eux. Pas assez pour devenir de la confiance. Juste assez pour que l’air semble moins dur.

— Très bien, dit-il. Oui. Mon père.

— Une désapprobation classique ou une guerre de succession ?

— Vous classez vraiment vos conflits de cette façon ?

— Tout se classe.

— C’est inquiétant.

— C’est pratique.

Il eut un bref rire. Pas grand-chose. Un son bas, presque incrédule, qui modifia encore son visage. Alena aurait préféré ne pas le remarquer.

— Et vous ? demanda-t-il. Votre soirée a commencé par quoi ? En dehors de l’envie évidente d’avaler le premier whisky venu pour oublier votre propre vie.

Elle le fixa.

— Vous faites des diagnostics très vite.

— Vous cachez très mal votre épuisement.

Elle regarda son verre, fit tourner le liquide une seconde.

— Mon père parle en résultats, dit-elle enfin. Jamais en sentiments. Ma journée a commencé par ses exigences et s’est terminée par les conséquences de ses exigences.

Il ne répondit pas immédiatement. Peut-être parce qu’il reconnaissait trop bien le paysage. Peut-être parce qu’il ne s’attendait pas à ce qu’elle dise vrai.

— Le mien parle comme s’il rendait des verdicts, dit-il à voix basse. Même quand il vous félicite, on a l’impression d’être condamné à recommencer.

Alena releva les yeux. Leurs regards se croisèrent, plus nus que tout ce qu’ils avaient échangé jusqu’ici.

Le silence n’était plus un jeu.

Elle se leva pour couper court à cette proximité. Très mauvaise idée. Le sang lui monta trop vite à la tête. Elle vacilla à peine, mais il fut debout avant elle.

— Ne bougez pas si vite.

— Ne me tenez pas.

— Je ne vous tiens pas.

Pourtant il était là, juste devant elle, assez près pour que sa voix frôle presque sa bouche. Sa main s’était posée sur le dossier du canapé derrière elle, non sur elle, mais la distance avait disparu.

Alena sentit son pouls cogner plus vite. La chaleur du verre d’ambre n’était plus seule à l’œuvre désormais. Il y avait sa présence. Son regard. Le fait insupportable qu’il paraisse la voir à travers tout ce qu’elle montrait au reste du monde.

— Vous devriez vous rasseoir, murmura-t-il.

— Vous devriez arrêter de me parler comme si j’étais fragile.

— Vous l’êtes peut-être moins que moi ce soir.

Le mot la surprit.

— Vraiment ?

— Vous tenez encore debout. Moi, j’en suis à inviter une inconnue dans ma suite pour éviter de penser à ce que j’ai envie de détruire.

— Ce n’est pas flatteur.

— Ce n’est pas censé l’être.

Elle aurait dû reculer. À la place, elle leva légèrement le menton, comme si le défier restait le seul moyen de ne pas céder à cette attraction devenue trop claire.

— Et si je vous disais que je peux encore partir ?

— Je vous ouvrirais la porte.

— Vous mentiriez.

— Probablement.

Leurs souffles se croisaient maintenant. Dans la ville immense sous eux, des milliers de vies continuaient sans savoir que, dans cette suite, deux êtres élevés pour contrôler leurs désirs se trouvaient soudain incapables de gouverner même une minute de silence.

— Vous avez des règles pour ça aussi ? demanda-t-il.

— Pour quoi ?

— Pour les erreurs.

Elle sentit sa bouche s’assécher.

— Oui.

— Et elles disent quoi ?

— Qu’on les évite.

Son regard glissa une seconde sur ses lèvres avant de revenir au sien.

— Il est peut-être un peu tard.

Alena le sut au moment précis où elle cessa d’argumenter intérieurement.

La pièce n’avait pas bougé. Lui non plus. Pourtant tout avait déjà basculé.

— Pas de nom, dit-elle dans un souffle.

— Pas de nom.

— Pas de promesse.

— Aucune.

Elle posa une main à plat contre sa poitrine, sentit sous sa paume la tension vive de son cœur, puis fit ce qu’elle n’aurait jamais cru faire une heure plus tôt.

Elle l’embrassa.

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