MasukChapitre 82LinaChaque victoire que je remportais contre Elias était une lame qui s'enfonçait un peu plus profondément dans mon propre cœur, et pourtant je ne pouvais pas m'arrêter, je ne pouvais pas renoncer, je ne pouvais pas faire marche arrière. La machine que j'avais mise en marche était trop puissante, trop implacable, et elle me dépassait autant qu'elle le dépassait. Phénix grandissait de jour en jour, attirant à elle les auteurs les plus talentueux, les textes les plus audacieux, les contrats les plus prestigieux, et chaque succès de ma maison d'édition était un coup porté à l'empire Moreau, une fissure dans cette forteresse que j'avais fuie en pleine nuit et qui m'avait tant fait souffrir.J'orchestrais ma vengeance avec une méthode que je ne me connaissais pas, une précision chirurgicale qui m'effrayait autant qu'elle me fascinait. Je savais exactement quels auteurs approcher, quels contrats débaucher, quelles failles exploiter dans le dispositif que les Moreau avaient mis
Chapitre 71NathanJe ne dormais pas quand on frappa à ma porte, cette nuit-là. Je ne dormais plus beaucoup depuis que Lina était entrée dans ce mariage absurde avec Elias Moreau, depuis que je l'avais vue dépérir dans ce manoir sinistre où on la traitait comme une intruse, depuis que je savais qu'elle portait l'enfant d'un homme qui ne la méritait pas et qui ne la voyait même pas. Mon appartement de Montréal, perché au dix-huitième étage d'une tour moderne qui dominait le fleuve Saint-Laurent, était plongé dans l'obscurité, éclairé seulement par les lumières de la ville qui scintillaient à travers les baies vitrées, et je me tenais dans le salon, un verre de whisky à la main, à regarder la neige tomber sur les toits en me demandant quand tout cela finirait par éclater.Quand j'ouvris la porte, je crus d'abord que j'avais une hallucination. Lina se tenait sur le seuil, le visage pâle comme un linge, les yeux rougis par les larmes et par le froid, les cheveux collés aux tempes par l'hu
Chapitre 70EliasLe silence du manoir, ce matin-là, avait une qualité différente, une texture particulière que je ne parvenais pas à définir mais qui s'insinuait en moi comme un pressentiment funeste. Je m'étais levé à l'aube, après une nuit blanche passée à arpenter ma chambre comme un fauve en cage, à ressasser les mots de Diane, à revoir le visage défait de Lina, à me haïr pour ce que je lui avais dit et pour ce que je n'avais pas eu le courage de lui dire. La neige avait cessé de tomber, et le parc s'étendait sous mes fenêtres comme un linceul immaculé, d'une beauté parfaite et glacée qui ne faisait qu'accentuer le vide que je sentais grandir en moi depuis la veille.Je descendis au rez-de-chaussée, traversai le hall désert où les domestiqu
Chapitre 69LinaLes heures qui suivirent le départ d'Elias s'écoulèrent dans un brouillard de larmes et de silence, un brouillard si épais, si opaque, que je n'aurais pas su dire si c'était le jour ou la nuit, si le soleil brillait encore sur le parc enneigé ou si la lune avait déjà pris sa place dans le ciel d'hiver. Je restai longtemps effondrée sur le tapis du bureau, le visage enfoui dans mes mains, le corps secoué de sanglots que je ne pouvais plus retenir, que je ne voulais plus retenir, comme si chaque larme versée pouvait effacer un peu de la douleur qui me dévorait de l'intérieur. Le carnet de croquis gisait toujours à côté de moi, ouvert à la page du premier dessin, celui qu'il avait tracé cette nuit-là, sur la Côte d'Azur, quand il m'avait regardée dormir avec des yeux pleins d'une tendr
Chapitre 68LinaLes mots d'Elias résonnaient encore dans ma tête, et chaque syllabe était un coup de poignard qui s'enfonçait un peu plus profondément dans ma chair. Le sang de votre père a détruit ma famille. Cette phrase, prononcée de sa voix froide et distante, tournait en boucle dans mon esprit comme un verdict sans appel, une condamnation que je ne pouvais ni comprendre ni accepter. Je restai debout au milieu du bureau, les bras ballants, le carnet de croquis à mes pieds, abandonné sur le tapis persan comme un objet sans valeur, et je le regardais, lui, Elias, mon mari, l'homme que j'aimais et qui venait de m'arracher le cœur en quelques mots glacials.Il s'était tourné vers la fenêtre, me présentant son dos, ses épaules raides et tendues sous le tissu de sa chemise blanche, ses poings serrés le long
Chapitre 67EliasLa porte se referma derrière Diane avec un claquement sec qui résonna dans le silence du bureau comme un coup de tonnerre, et je restai là, debout au milieu de la pièce, incapable de bouger, incapable de parler, incapable de faire autre chose que de regarder Lina comme si je la voyais pour la première fois. Les mots de Diane tournaient dans ma tête en une ronde infernale, chaque syllabe se répercutant contre les parois de mon crâne avec la violence d'un marteau-pilon. Victor D'Aubigny. Le père de Lina était Victor D'Aubigny. L'homme qui avait failli détruire ma famille, l'homme que mon propre père avait combattu pendant des années, l'homme dont la ruine avait été la plus grande victoire des Moreau. Et cette femme, cette femme que j'avais épousée, que j'avais installée dans mon manoir, qui portait mon e
Chapitre 1LinaLa lumière de cette fin d'après-midi caresse les façades bordelaises avec une douceur presque irréelle, et je me surprends à penser que le monde entier s'est mis en beauté pour moi. La robe est suspendue dans son écrin de soie, masse immaculée de tulle et de dentelle qui semble resp
Chapitre 5LinaTrois jours que je suis enfermée dans cette chambre. Trois jours que je regarde la mer sans la voir vraiment, que j'écoute les vagues sans les entendre, que je tourne en rond dans cette suite trop grande comme un animal en cage qui aurait oublié comment on respire l'air libre. Le ch
Chapitre 3LinaLa pluie commence à tomber au moment précis où la voiture s'arrête devant mon immeuble, comme si le ciel avait attendu cet instant pour se mettre en accord avec mon âme. De grosses gouttes tièdes s'écrasent sur le pare-brise, brouillant la façade familière de cette maison qui était
Chapitre 2LinaLa matinée du mariage se lève sur Bordeaux dans une explosion de lumière dorée, comme si le ciel lui-même voulait me rappeler que tout devrait être parfait aujourd'hui. Je m'éveille avec cette sensation étrange qui précède les grands jours, ce mélange d'excitation et d'angoisse qui







