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Chapitre 5

last update Date de publication: 2026-06-10 18:49:30

Chapitre 5

Lina

Trois jours que je suis enfermée dans cette chambre. Trois jours que je regarde la mer sans la voir vraiment, que j'écoute les vagues sans les entendre, que je tourne en rond dans cette suite trop grande comme un animal en cage qui aurait oublié comment on respire l'air libre. Le chat s'est habitué plus vite que moi à ce nouvel environnement, il a conquis chaque recoin de la pièce, chaque rayon de soleil sur le carrelage, chaque fauteuil dont il a fait son trône. Il vit, lui, avec cette simplicité que je lui envie, cette capacité à être pleinement présent dans l'instant sans se soucier du passé ni de l'avenir. Moi, je suis encore prisonnière de ce que j'ai laissé derrière moi, de ce que j'ai perdu, de ce que je croyais être et que je ne suis plus.

Les premiers jours ont été les pires. Je ne sortais même pas pour manger, je me contentais du plateau du room service que je grignotais sans appétit, assise sur le lit défait, les yeux dans le vide. Les draps sont froissés, les oreillers gardent l'empreinte de mes nuits agitées, et une odeur de renfermé commence à imprégner l'atmosphère malgré les fenêtres grandes ouvertes sur l'immensité marine. J'ai pleuré tout ce que mon corps pouvait contenir de larmes, j'ai hurlé dans les oreillers jusqu'à en perdre la voix, j'ai jeté des objets contre les murs dans des accès de rage qui me laissaient tremblante et vidée. Le personnel de l'hôtel doit me prendre pour une folle, une de ces riches excentriques qui viennent se terrer dans les palaces pour échapper à des démons que personne ne voit. Ils n'ont pas tout à fait tort.

Ce matin, pourtant, quelque chose a changé. Peut-être est-ce la lumière qui entre à flots par les persiennes entrouvertes, un soleil éclatant qui fait scintiller la mer comme un tapis de diamants. Peut-être est-ce le chant des cigales qui monte du jardin dans un vacarme assourdissant, ce bruit si caractéristique du Sud qui évoque les vacances, l'insouciance, la vie qui continue malgré tout. Ou peut-être est-ce simplement la lassitude, cette fatigue immense de ne rien faire d'autre que de ruminer ma douleur comme un bétail rumine son herbe. Quelle que soit la raison, je me lève, je me douche, je me coiffe, et je mets une robe propre pour la première fois depuis mon arrivée.

Le miroir de la salle de bain me renvoie une image moins effrayante que les jours précédents. Mes yeux sont encore cernés, mon teint est encore pâle, mais il y a dans mon regard une lueur qui n'y était pas hier, une étincelle de détermination qui ressemble à un sursaut de vie. Je me maquille légèrement, juste assez pour ne pas avoir l'air d'un fantôme, et je noue mes cheveux en un chignon lâche qui dégage mon visage. Ces gestes simples, ces rituels de féminité que j'avais complètement abandonnés, me procurent un réconfort inattendu, comme si prendre soin de mon apparence était une façon de prendre soin de mon âme.

Le chat m'observe depuis le lit, les yeux plissés, la queue battant doucement contre les draps.

_ Tu as raison, je lui dis en attrapant mon sac. Il est temps de redescendre parmi les vivants.

Le bar de l'hôtel est une vaste salle aux murs tapissés de velours bleu nuit, éclairée par des lustres en cristal qui jettent des reflets dorés sur les boiseries sombres. De grandes baies vitrées donnent sur la terrasse et sur la mer, et à cette heure de l'après-midi, l'endroit est presque désert. Quelques clients épars sont installés dans les fauteuils profonds, des femmes élégantes aux bijoux discrets, des hommes en costume clair qui parlent à voix basse, des couples qui se tiennent la main sans se regarder. Tout respire le luxe, le calme, l'argent discret et ancien qui n'a pas besoin de se faire remarquer pour exister.

Je m'installe au bar, sur un tabouret haut qui me permet de voir la mer tout en restant à distance respectable des autres clients. Le barman s'approche avec un sourire professionnel, un homme d'une cinquantaine d'années aux gestes précis et mesurés, vêtu d'une veste blanche impeccable.

_ Que puis-je vous servir, madame ?

_ Un thé glacé, s'il vous plaît.

Je n'ai pas bu d'alcool depuis mon arrivée, et ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer. L'alcool rend les larmes plus faciles, et j'ai déjà assez pleuré comme ça. Le barman prépare mon verre avec des gestes élégants, ajoutant une tranche de citron et une feuille de menthe fraîche qui parfume délicatement la boisson. Je le remercie d'un signe de tête et je porte le verre à mes lèvres, laissant la fraîcheur du thé glacé couler dans ma gorge.

Autour de moi, la vie continue, feutrée et luxueuse. Un homme d'affaires pianote sur son ordinateur portable en fronçant les sourcils, une femme en tailleur Chanel feuillette un magazine d'art contemporain, un couple âgé se partage une coupe de champagne en échangeant des sourires complices qui en disent long sur des décennies de vie commune. Je les observe à la dérobée, fascinée malgré moi par cette normalité qui m'est devenue étrangère. Ces gens ont des vies, des familles, des projets, des joies et des peines ordinaires qui ne font pas la une des journaux. Ils ne savent pas ce que c'est que de tout perdre en une fraction de seconde, de voir son avenir s'effondrer comme un château de cartes sous le souffle d'une trahison.

Je bois mon thé à petites gorgées, les yeux fixés sur la mer qui scintille derrière les baies vitrées. Les vagues viennent mourir doucement sur le rivage, dans un mouvement perpétuel et apaisant qui me rappelle que le monde continue de tourner, que la nature ne s'arrête pas pour nos drames personnels. Le soleil entame sa descente vers l'horizon, nappant la surface de l'eau de reflets cuivrés et dorés qui dansent au gré du courant. C'est beau, incroyablement beau, et cette beauté me fait mal en même temps qu'elle me console.

Je repense à Bordeaux, à l'appartement que j'ai quitté, à la bague que j'ai laissée sur la table de l'entrée. Je me demande si Julien a trouvé mon mot, s'il a compris, s'il a seulement cherché à me joindre avant de retourner à sa double vie et à ses mensonges. Mon téléphone est toujours éteint, enfoui au fond de mon sac comme une grenade dégoupillée que je n'ose pas toucher. Je sais que des dizaines de messages m'attendent, des appels de ma mère, de mes amies, peut-être même de lui, mais je ne suis pas prête. Je ne sais pas si je le serai un jour.

Le barman passe devant moi et me sourit à nouveau.

_ Un autre thé glacé, madame ?

_ Non, merci. Je vais rester encore un peu, si ça ne vous dérange pas.

_ Faites donc, madame. Prenez tout votre temps.

Sa voix est douce, presque paternelle, et je me demande s'il voit en moi une cliente ordinaire ou une femme au bord du gouffre qui essaie de faire bonne figure. Peut-être les deux. Peut-être que dans ce genre d'endroit, les gens comme moi sont plus nombreux qu'on ne le croit, des âmes brisées qui se cachent derrière des robes de soie et des sourires polis.

Je finis mon verre et je me lève, laissant un billet sur le comptoir. Le bar s'est un peu rempli, l'heure de l'apéritif approchant, et les conversations montent en un bourdonnement feutré qui emplit la salle. Des femmes rient doucement, des hommes discutent affaires, des couples se retrouvent après une journée passée au soleil. Je traverse cette foule élégante avec l'impression d'être un fantôme, invisible et transparente, une ombre qui glisse entre les vivants sans les toucher.

Le hall de l'hôtel est immense, dallé de marbre blanc veiné de gris, avec des colonnes qui montent vers un plafond peint de fresques allégoriques représentant des scènes mythologiques. Des fauteuils profonds sont disposés autour de tables basses chargées de livres d'art et de vases remplis de fleurs fraîches. Je m'arrête un instant devant une orchidée blanche, sa tige gracile et ses pétales parfaits, et je la regarde comme si elle détenait la réponse à toutes mes questions. Elle est belle, fragile, précieuse, et elle ne sait pas qu'elle est coupée, qu'elle va faner dans quelques jours, qu'elle n'est qu'un décor éphémère dans le théâtre du monde. Comme moi, peut-être. Comme nous tous.

Je remonte dans ma chambre sans croiser personne, le chat m'accueille avec un miaulement plaintif qui me tire un sourire. Il a faim, il veut des caresses, il veut que je m'occupe de lui, et cette exigence simple et immédiate est la chose la plus réelle de ma vie en cet instant. Je remplis sa gamelle de croquettes, je change son eau, je lui gratte le dessus du crâne comme il aime, et je m'assois sur le lit en le regardant manger avec appétit.

La nuit tombe lentement sur la Méditerranée, et je reste là, immobile, à écouter le bruit des vagues et le ronronnement du chat. Je ne sais pas combien de temps je vais rester ici, combien de temps je vais fuir avant d'affronter la réalité, combien de temps il me faudra pour me reconstruire. Mais ce soir, pour la première fois, je me sens un peu moins vide, un peu moins seule, un peu moins morte. Ce n'est pas encore de l'espoir, ce n'est pas encore de la joie, mais c'est un début. Un minuscule début.

Demain, je descendrai peut-être à la plage. Demain, je parlerai peut-être à quelqu'un. Demain, je commencerai peut-être à vivre. Mais ce soir, je dors, et c'est déjà une victoire. La

première depuis longtemps. La première de toutes.

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