LOGINChapitre 5
Lina
Trois jours que je suis enfermée dans cette chambre. Trois jours que je regarde la mer sans la voir vraiment, que j'écoute les vagues sans les entendre, que je tourne en rond dans cette suite trop grande comme un animal en cage qui aurait oublié comment on respire l'air libre. Le chat s'est habitué plus vite que moi à ce nouvel environnement, il a conquis chaque recoin de la pièce, chaque rayon de soleil sur le carrelage, chaque fauteuil dont il a fait son trône. Il vit, lui, avec cette simplicité que je lui envie, cette capacité à être pleinement présent dans l'instant sans se soucier du passé ni de l'avenir. Moi, je suis encore prisonnière de ce que j'ai laissé derrière moi, de ce que j'ai perdu, de ce que je croyais être et que je ne suis plus.
Les premiers jours ont été les pires. Je ne sortais même pas pour manger, je me contentais du plateau du room service que je grignotais sans appétit, assise sur le lit défait, les yeux dans le vide. Les draps sont froissés, les oreillers gardent l'empreinte de mes nuits agitées, et une odeur de renfermé commence à imprégner l'atmosphère malgré les fenêtres grandes ouvertes sur l'immensité marine. J'ai pleuré tout ce que mon corps pouvait contenir de larmes, j'ai hurlé dans les oreillers jusqu'à en perdre la voix, j'ai jeté des objets contre les murs dans des accès de rage qui me laissaient tremblante et vidée. Le personnel de l'hôtel doit me prendre pour une folle, une de ces riches excentriques qui viennent se terrer dans les palaces pour échapper à des démons que personne ne voit. Ils n'ont pas tout à fait tort.
Ce matin, pourtant, quelque chose a changé. Peut-être est-ce la lumière qui entre à flots par les persiennes entrouvertes, un soleil éclatant qui fait scintiller la mer comme un tapis de diamants. Peut-être est-ce le chant des cigales qui monte du jardin dans un vacarme assourdissant, ce bruit si caractéristique du Sud qui évoque les vacances, l'insouciance, la vie qui continue malgré tout. Ou peut-être est-ce simplement la lassitude, cette fatigue immense de ne rien faire d'autre que de ruminer ma douleur comme un bétail rumine son herbe. Quelle que soit la raison, je me lève, je me douche, je me coiffe, et je mets une robe propre pour la première fois depuis mon arrivée.
Le miroir de la salle de bain me renvoie une image moins effrayante que les jours précédents. Mes yeux sont encore cernés, mon teint est encore pâle, mais il y a dans mon regard une lueur qui n'y était pas hier, une étincelle de détermination qui ressemble à un sursaut de vie. Je me maquille légèrement, juste assez pour ne pas avoir l'air d'un fantôme, et je noue mes cheveux en un chignon lâche qui dégage mon visage. Ces gestes simples, ces rituels de féminité que j'avais complètement abandonnés, me procurent un réconfort inattendu, comme si prendre soin de mon apparence était une façon de prendre soin de mon âme.
Le chat m'observe depuis le lit, les yeux plissés, la queue battant doucement contre les draps.
_ Tu as raison, je lui dis en attrapant mon sac. Il est temps de redescendre parmi les vivants.
Le bar de l'hôtel est une vaste salle aux murs tapissés de velours bleu nuit, éclairée par des lustres en cristal qui jettent des reflets dorés sur les boiseries sombres. De grandes baies vitrées donnent sur la terrasse et sur la mer, et à cette heure de l'après-midi, l'endroit est presque désert. Quelques clients épars sont installés dans les fauteuils profonds, des femmes élégantes aux bijoux discrets, des hommes en costume clair qui parlent à voix basse, des couples qui se tiennent la main sans se regarder. Tout respire le luxe, le calme, l'argent discret et ancien qui n'a pas besoin de se faire remarquer pour exister.
Je m'installe au bar, sur un tabouret haut qui me permet de voir la mer tout en restant à distance respectable des autres clients. Le barman s'approche avec un sourire professionnel, un homme d'une cinquantaine d'années aux gestes précis et mesurés, vêtu d'une veste blanche impeccable.
_ Que puis-je vous servir, madame ?
_ Un thé glacé, s'il vous plaît.
Je n'ai pas bu d'alcool depuis mon arrivée, et ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer. L'alcool rend les larmes plus faciles, et j'ai déjà assez pleuré comme ça. Le barman prépare mon verre avec des gestes élégants, ajoutant une tranche de citron et une feuille de menthe fraîche qui parfume délicatement la boisson. Je le remercie d'un signe de tête et je porte le verre à mes lèvres, laissant la fraîcheur du thé glacé couler dans ma gorge.
Autour de moi, la vie continue, feutrée et luxueuse. Un homme d'affaires pianote sur son ordinateur portable en fronçant les sourcils, une femme en tailleur Chanel feuillette un magazine d'art contemporain, un couple âgé se partage une coupe de champagne en échangeant des sourires complices qui en disent long sur des décennies de vie commune. Je les observe à la dérobée, fascinée malgré moi par cette normalité qui m'est devenue étrangère. Ces gens ont des vies, des familles, des projets, des joies et des peines ordinaires qui ne font pas la une des journaux. Ils ne savent pas ce que c'est que de tout perdre en une fraction de seconde, de voir son avenir s'effondrer comme un château de cartes sous le souffle d'une trahison.
Je bois mon thé à petites gorgées, les yeux fixés sur la mer qui scintille derrière les baies vitrées. Les vagues viennent mourir doucement sur le rivage, dans un mouvement perpétuel et apaisant qui me rappelle que le monde continue de tourner, que la nature ne s'arrête pas pour nos drames personnels. Le soleil entame sa descente vers l'horizon, nappant la surface de l'eau de reflets cuivrés et dorés qui dansent au gré du courant. C'est beau, incroyablement beau, et cette beauté me fait mal en même temps qu'elle me console.
Je repense à Bordeaux, à l'appartement que j'ai quitté, à la bague que j'ai laissée sur la table de l'entrée. Je me demande si Julien a trouvé mon mot, s'il a compris, s'il a seulement cherché à me joindre avant de retourner à sa double vie et à ses mensonges. Mon téléphone est toujours éteint, enfoui au fond de mon sac comme une grenade dégoupillée que je n'ose pas toucher. Je sais que des dizaines de messages m'attendent, des appels de ma mère, de mes amies, peut-être même de lui, mais je ne suis pas prête. Je ne sais pas si je le serai un jour.
Le barman passe devant moi et me sourit à nouveau.
_ Un autre thé glacé, madame ?
_ Non, merci. Je vais rester encore un peu, si ça ne vous dérange pas.
_ Faites donc, madame. Prenez tout votre temps.
Sa voix est douce, presque paternelle, et je me demande s'il voit en moi une cliente ordinaire ou une femme au bord du gouffre qui essaie de faire bonne figure. Peut-être les deux. Peut-être que dans ce genre d'endroit, les gens comme moi sont plus nombreux qu'on ne le croit, des âmes brisées qui se cachent derrière des robes de soie et des sourires polis.
Je finis mon verre et je me lève, laissant un billet sur le comptoir. Le bar s'est un peu rempli, l'heure de l'apéritif approchant, et les conversations montent en un bourdonnement feutré qui emplit la salle. Des femmes rient doucement, des hommes discutent affaires, des couples se retrouvent après une journée passée au soleil. Je traverse cette foule élégante avec l'impression d'être un fantôme, invisible et transparente, une ombre qui glisse entre les vivants sans les toucher.
Le hall de l'hôtel est immense, dallé de marbre blanc veiné de gris, avec des colonnes qui montent vers un plafond peint de fresques allégoriques représentant des scènes mythologiques. Des fauteuils profonds sont disposés autour de tables basses chargées de livres d'art et de vases remplis de fleurs fraîches. Je m'arrête un instant devant une orchidée blanche, sa tige gracile et ses pétales parfaits, et je la regarde comme si elle détenait la réponse à toutes mes questions. Elle est belle, fragile, précieuse, et elle ne sait pas qu'elle est coupée, qu'elle va faner dans quelques jours, qu'elle n'est qu'un décor éphémère dans le théâtre du monde. Comme moi, peut-être. Comme nous tous.
Je remonte dans ma chambre sans croiser personne, le chat m'accueille avec un miaulement plaintif qui me tire un sourire. Il a faim, il veut des caresses, il veut que je m'occupe de lui, et cette exigence simple et immédiate est la chose la plus réelle de ma vie en cet instant. Je remplis sa gamelle de croquettes, je change son eau, je lui gratte le dessus du crâne comme il aime, et je m'assois sur le lit en le regardant manger avec appétit.
La nuit tombe lentement sur la Méditerranée, et je reste là, immobile, à écouter le bruit des vagues et le ronronnement du chat. Je ne sais pas combien de temps je vais rester ici, combien de temps je vais fuir avant d'affronter la réalité, combien de temps il me faudra pour me reconstruire. Mais ce soir, pour la première fois, je me sens un peu moins vide, un peu moins seule, un peu moins morte. Ce n'est pas encore de l'espoir, ce n'est pas encore de la joie, mais c'est un début. Un minuscule début.
Demain, je descendrai peut-être à la plage. Demain, je parlerai peut-être à quelqu'un. Demain, je commencerai peut-être à vivre. Mais ce soir, je dors, et c'est déjà une victoire. La
première depuis longtemps. La première de toutes.
Chapitre 32LinaLes mots d'Elias résonnent encore dans ma tête, et chaque syllabe est une lame qui s'enfonce un peu plus profondément dans ma chair. Une chasseuse de fortune, comme les autres. Voilà ce qu'il pense de moi, voilà ce qu'il voit quand il me regarde, voilà ce que je suis devenue à ses yeux après des semaines de silence et de dissimulation. Je suis restée debout au milieu de son bureau, les jambes tremblantes, les mains moites, le cœur battant à tout rompre, et je n'ai pas nié, je n'ai pas menti, je n'ai pas cherché à fuir. Il voulait la vérité, je la lui ai donnée, toute entière, sans fard et sans artifice._ Oui, c'était moi, ai-je répété, la voix plus ferme que je ne l'aurais cru possible. C'était moi, cette nuit-là, sur la C&oci
Chapitre 31EliasElle entre dans mon bureau avec cette démarche calme et mesurée qui la caractérise, les épaules droites, la tête haute, le visage impénétrable malgré la pâleur qui envahit ses joues dès qu'elle franchit le seuil. Elle sait, bien sûr, elle a dû sentir dans ma voix, au téléphone, que quelque chose avait changé, que l'heure des faux-semblants était révolue, que le moment de vérité était enfin arrivé. Et pourtant elle ne fuit pas, elle ne se dérobe pas, elle vient à moi avec cette dignité silencieuse qui me rend fou depuis le premier jour._ Vous vouliez me voir, monsieur Moreau ?Sa voix est égale, presque douce, et je sens mon cœur se serrer dans ma poitrine. Je me lève lentement, je contou
Chapitre 30EliasLa facture est là, sous mes yeux, et le monde entier semble s'être arrêté de tourner. Je l'ai retrouvée ce matin, enfouie au fond d'un tiroir de mon bureau, parmi des papiers que je n'avais pas pris la peine de classer depuis mon retour de la Côte d'Azur. Une vulgaire facture d'hôtel, imprimée sur du papier à en-tête du palace, avec le logo doré qui brille encore sous la lumière crue de mon bureau. Je ne sais même pas pourquoi je l'ai gardée, cette facture, pourquoi je ne l'ai pas jetée comme je jette tous les documents inutiles qui encombrent ma vie. Peut-être parce qu'elle était le seul souvenir tangible de cette nuit, le seul lien matériel avec cette inconnue dont je n'arrivais pas à me détacher.Mes doigts tremblent en la dépliant, et je la relis pour la troisième fois, pour la dixième fois, pour la centième fois peut-être. Les dates sont là, imprimées à l'encre noire sur le papier blanc, aussi claires et nettes que le jour où j'ai quitté l'hôtel. Arrivée le quin
Chapitre 29EliasJe les ai vus partir ensemble, et cette image s'est gravée dans ma mémoire comme une brûlure au fer rouge. Nathan Keller, l'auteur à succès, le confident, l'ami proche, a passé la tête par la porte du bureau de Lina en fin de journée, un sourire éclatant aux lèvres, et il lui a proposé de dîner ensemble avec cette familiarité qui me hérisse le poil à chaque fois que je les vois ensemble. Elle a levé les yeux vers lui, elle a souri, ce sourire doux et lumineux qu'elle ne m'a jamais adressé, et elle a accepté d'un signe de tête avant de ranger ses affaires et de se lever pour le rejoindre.Je suis resté figé derrière la baie vitrée de mon bureau, les poings serrés dans les poches, les mâchoires si crispées que mes dents grinçaient les unes contre les autres. Nathan a posé sa main sur le bas du dos de Lina, un geste léger, presque anodin, mais qui m'a frappé comme une gifle en plein visage. Pourquoi ce geste m'affectait-il autant ? Pourquoi la vue de ces deux silhouette
Chapitre 28LinaLes roses sont arrivées ce matin, alors que je buvais mon thé dans la cuisine, le chat roulé en boule sur mes genoux. Un livreur a frappé à ma porte, m'a tendu un bouquet somptueux de roses pourpres, et il est reparti sans me laisser le temps de lui demander qui les envoyait. Le bouquet était lourd, magnifique, composé de deux douzaines de roses d'un rouge si profond qu'elles en paraissaient presque noires au cœur des pétales, nouées par un large ruban de soie ivoire qui retombait en cascade sur ma main tremblante. Aucune carte, aucun mot, aucune signature. Rien qui puisse m'indiquer l'identité de l'expéditeur.J'ai posé le bouquet sur la table, les doigts glacés, le cœur battant à tout rompre, et j'ai fixé ces roses comme si elles étaient des créatures venues d'un autre monde, belles et menaçantes à la fois. Des roses pourpres, la couleur de la passion, du désir, du sang qui coule dans les veines et des secrets qu'on ne peut pas dire. Qui pouvait bien m'envoyer un te
Chapitre 27EliasLe sommeil me fuit depuis des jours, et je sais que je devrais m'en inquiéter, consulter un médecin, prendre ces cachets que Martine laisse discrètement sur mon bureau sans que je les lui aie demandés. Mais je ne peux pas m'y résoudre, parce que l'insomnie est devenue ma seule alliée, la seule compagne fidèle de ces nuits interminables passées à tourner en rond dans mon appartement vide, un verre de whisky à la main, le regard perdu sur les lumières de la ville qui scintillent au loin comme autant de reproches muets. Chaque fois que je ferme les yeux, je la vois. Lina Valmont, debout dans la pénombre de mon bureau, les bougies qui dansent dans ses prunelles, sa voix qui tremble quand elle me dit que je ne sais rien d'elle, qu'elle s'est battue toute sa vie, qu'elle a tout perdu et qu'elle a dû tout recommencer. Cette femme est une énigme, un mystère que je n'arrive pas à résoudre, une équation dont les termes refusent de s'aligner pour former une réponse cohérente.C
Chapitre 4LinaLe train s'ébranle dans un chuintement métallique, et je regarde Bordeaux disparaître derrière la vitre avec la sensation étrange de me détacher de ma propre vie. Les premiers rayons du soleil percent la brume matinale qui s'accroche aux toits de la ville endormie, nimbant les façad
Chapitre 3LinaLa pluie commence à tomber au moment précis où la voiture s'arrête devant mon immeuble, comme si le ciel avait attendu cet instant pour se mettre en accord avec mon âme. De grosses gouttes tièdes s'écrasent sur le pare-brise, brouillant la façade familière de cette maison qui était
Chapitre 1LinaLa lumière de cette fin d'après-midi caresse les façades bordelaises avec une douceur presque irréelle, et je me surprends à penser que le monde entier s'est mis en beauté pour moi. La robe est suspendue dans son écrin de soie, masse immaculée de tulle et de dentelle qui semble resp
Chapitre 2LinaLa matinée du mariage se lève sur Bordeaux dans une explosion de lumière dorée, comme si le ciel lui-même voulait me rappeler que tout devrait être parfait aujourd'hui. Je m'éveille avec cette sensation étrange qui précède les grands jours, ce mélange d'excitation et d'angoisse qui







