ANMELDEN
Chapitre 1
Lina
La lumière de cette fin d'après-midi caresse les façades bordelaises avec une douceur presque irréelle, et je me surprends à penser que le monde entier s'est mis en beauté pour moi. La robe est suspendue dans son écrin de soie, masse immaculée de tulle et de dentelle qui semble respirer dans la pénombre de ma chambre. Je passe mes doigts sur le corsage finement brodé, les perles minuscules qui dessinent des fleurs sur le bustier, et mon cœur se serre d'une émotion que je crois être du bonheur. Demain, je porterai cette robe. Demain, je marcherai jusqu'à Julien sous les voûtes séculaires de l'église Saint-Seurin, et ma vie basculera dans cette existence parfaite que nous avons construite ensemble depuis trois ans.
Le chat saute sur le lit et s'enroule sur lui-même en m'observant de ses grands yeux dorés, indifférent à l'effervescence silencieuse qui règne dans l'appartement. Je lui gratte machinalement le sommet du crâne tout en révisant mentalement la liste interminable des choses déjà accomplies : les fleurs, les musiciens, le traiteur choisi parmi les meilleurs de la ville, les cadeaux pour les invités emballés dans du papier de soie argenté. Chaque détail a été pensé, poli, caressé pendant des mois avec cette méticulosité que je mets dans tout ce que j'entreprends. Ma mère répète depuis des semaines que je suis une perfectionniste, que je devrais lâcher prise, profiter de ces derniers instants de fiançailles au lieu de courir après des broutilles. Mais je ne sais pas faire autrement. L'ordre me rassure, la beauté me console, et ce mariage est l'aboutissement de tout ce en quoi j'ai toujours cru : l'amour, la fidélité, la construction patiente d'un avenir à deux.
Julien est avocat, brillant, promis au plus bel avenir du barreau bordelais. Quand il m'a demandée en mariage l'année dernière, sur les quais de la Garonne, un soir de juin où la pierre blonde semblait s'embraser sous le soleil couchant, j'ai pleuré sans pouvoir m'arrêter. Il avait glissé la bague à mon doigt avec cette maladresse tendre qui contrastait tant avec son assurance habituelle, et j'avais senti que ma vie prenait enfin son sens. Ma vie. Je la vois désormais toute tracée, lisse et rassurante comme les allées de vignes qui entourent la propriété familiale de ses parents dans le Médoc. Je serai madame Julien Delorme, j'organiserai des dîners dans notre futur appartement haussmannien, je continuerai à travailler aux éditions que j'aime tant, et un jour, peut-être, nous aurons des enfants aux boucles brunes qui courront dans un jardin.
Je traverse l'appartement pieds nus, savourant la fraîcheur du parquet ancien sous ma peau. Les malles sont prêtes, les tenues pour le voyage de noces pliées avec soin dans des housses de lin, les billets d'avion rangés dans la pochette de cuir souple qui ne me quitte plus. Venise, puis les lacs italiens. Julien a tout organisé en secret, refusant de me révéler les détails avant le matin du départ. Ce mystère, cette attention, c'est tellement lui. Il est capable des plus grandes délicatesses quand il le veut, sous ses airs d'homme pressé et important. Il sait me surprendre, me faire rire aux larmes, me prendre dans ses bras au moment précis où je commence à douter de tout. C'est pour cela que je l'aime. Pour cette façon qu'il a de me retenir quand je vacille, d'être le roc sur lequel je peux m'appuyer sans crainte.
Le téléphone sonne, je le saisis machinalement. C'est ma mère, encore elle, qui veut vérifier que je n'ai pas oublié le voile chez la modiste.
_ Ne t'inquiète pas, maman, je passe le chercher ce soir, promis.
Sa voix est pleine d'une fébrilité joyeuse qui me touche et m'agace à la fois. Elle a tant investi dans ce mariage, peut-être plus encore que moi. Depuis que mon père est mort, elle reporte sur moi tous ses espoirs de bonheur, et je me suis laissé porter par cette attente sans jamais la questionner. Être une bonne fille, être une bonne fiancée, bientôt une bonne épouse, tout cela me semble aussi naturel que de respirer l'air doux de ce printemps bordelais.
_ Tu es heureuse, ma chérie ?
Sa question me surprend par sa gravité soudaine. Je marque un temps d'arrêt, le téléphone coincé entre l'oreille et l'épaule, les yeux fixés sur la robe qui luit doucement dans la pénombre.
_ Oui, maman. Je suis heureuse.
Le soir tombe lentement, nappant les toits d'ardoise de reflets mauves et orangés. Je m'accoude à la fenêtre, et je regarde la ville qui s'endort doucement dans la tiédeur du crépuscule. Les martinets tournoient dans le ciel en piaillant, les premières lumières s'allument aux fenêtres des immeubles voisins, et une étrange mélancolie s'empare de moi sans que je puisse vraiment l'expliquer. Peut-être est-ce le trac, cette inquiétude sourde qui précède les grands bouleversements, ou peut-être simplement la fatigue de ces derniers jours de préparatifs. Je chasse cette ombre d'un mouvement d'épaules. Rien ne peut assombrir ce qui m'attend. Rien.
Le chat se frotte contre mes chevilles, et je me baisse pour le prendre contre moi. Sa chaleur minuscule m'apaise, et je reste ainsi de longues minutes, immobile dans la pénombre grandissante, à caresser machinalement son pelage soyeux. Demain, je serai une femme mariée. Demain, tout sera différent, et pourtant exactement comme je l'ai toujours rêvé. Cette pensée aurait dû me remplir d'une joie sans mélange, mais quelque chose, une infime fêlure dans la perfection de ce tableau, m'empêche de sourire pleinement. Je ne sais pas encore que ce pressentiment, ce minuscule grincement dans la mécanique si bien huilée de mon existence, est le premier avertissement d'un monde qui s'apprête à s'effondrer.
La sonnerie de mon téléphone retentit de nouveau, m'arrachant à mes pensées. C'est Julien. Son nom s'affiche en lettres lumineuses sur l'écran, et mon cœur bondit dans ma poitrine avec cette joie familière que je ressens à chaque fois que je l'entends ou que je le vois.
_ Mon amour.
Sa voix est chaude, pressée, pleine de cette énergie qui le caractérise. Je l'imagine dans son appartement, probablement entouré de dossiers, sa cravate dénouée, ses cheveux en bataille comme ils le sont toujours quand il travaille tard.
_ Je voulais juste entendre le son de ta voix avant de me coucher. Tout est prêt ?
_ Tout est prêt. Je n'arrive pas à croire que c'est demain.
_ Moi non plus. Demain soir, tu seras ma femme.
Sa voix s'étrangle légèrement sur ces derniers mots, et je souris dans l'obscurité. Il m'aime. Il m'aime vraiment. Comment pourrais-je douter de quoi que ce soit quand il me parle avec cette douceur qui n'appartient qu'à lui ?
_ Dors bien, Lina. Je t'aime.
_ Je t'aime aussi, Julien. À demain.
Je repose le téléphone et je reste un long moment à regarder les lumières de la ville scintiller dans la nuit maintenant complète. La Garonne serpente au loin, ruban sombre piqué de reflets dorés, et les tours de la cathédrale se découpent sur le ciel d'encre avec une majesté silencieuse. Je ne sais pas que c'est la dernière fois que j'entends sa voix sans entendre le mensonge derrière. Je ne sais pas que dans quelques heures, tout ce que je croyais solide ne sera plus que poussière et souvenirs amers.
Pour l'instant, je suis encore Lina Valmont, jeune femme amoureuse à la veille de son mariage, et le monde entier me semble aussi parfait qu'une robe de dentelle dans son écrin de soie. Cette dernière soirée d'innocence, je la vis sans savoir que c'en est une. Je la savoure dans ma solitude, avec mon chat ronronnant contre moi et la ville de Bordeaux qui s'endort paisiblement de l'autre côté de la vitre, inconsciente elle aussi du tremblement de terre qui s'annonce.
Je finis par me coucher, épuisée mais incapable de trouver le sommeil. La robe de mariée est toujours suspendue dans la chambre d'à côté, et la lumière de la lune dessine des reflets argentés sur ses perles minuscules. Elle est belle, si belle qu'elle semble irréelle dans cette semi-obscurité, comme une promesse trop parfaite pour être tenue. Mon dernier regard avant de fermer les yeux est pour elle. Mon dernier sourire de jeune fille insouciante aussi. Demain, il ne restera plus rien de cette Lina-là.
Je ne le sais pas encore, mais le compte à rebours a déjà commencé. Dans quelques heures, le voile se déchirera, et je verrai le monde tel qu'il est vraiment : un théâtre d'ombres où les plus beaux sourires cachent les plus laides trahisons. Pour l'instant, je m'endors, bercée par mes illusions, et c'est peut-être la dernière nuit de paix que je connaîtrai avant longtemps.
Chapitre 33EliasElle est partie, et le silence qui suit son départ est plus assourdissant que tous les cris du monde. Je reste debout devant la fenêtre, les poings serrés, le souffle court, et je fixe la neige qui tombe sans la voir, l'esprit encombré de pensées qui s'entrechoquent dans un chaos indescriptible. Elle n'a rien nié, elle a tout avoué, et cet aveu, au lieu de m'apaiser, attise ma colère comme de l'huile sur un brasier. Pendant des semaines, elle a su, elle s'est tue, elle m'a regardé sans rien dire, et aujourd'hui elle voudrait que je la plaigne, que je comprenne, que je lui pardonne son silence comme s'il n'était qu'une peccadille sans importance ?Je ne peux pas. Je ne veux pas. Quelque chose en moi refuse de céder, refuse de croire à cette histoire de hasard et de coïncidence, refuse d'admettre que cett
Chapitre 32LinaLes mots d'Elias résonnent encore dans ma tête, et chaque syllabe est une lame qui s'enfonce un peu plus profondément dans ma chair. Une chasseuse de fortune, comme les autres. Voilà ce qu'il pense de moi, voilà ce qu'il voit quand il me regarde, voilà ce que je suis devenue à ses yeux après des semaines de silence et de dissimulation. Je suis restée debout au milieu de son bureau, les jambes tremblantes, les mains moites, le cœur battant à tout rompre, et je n'ai pas nié, je n'ai pas menti, je n'ai pas cherché à fuir. Il voulait la vérité, je la lui ai donnée, toute entière, sans fard et sans artifice._ Oui, c'était moi, ai-je répété, la voix plus ferme que je ne l'aurais cru possible. C'était moi, cette nuit-là, sur la C&oci
Chapitre 31EliasElle entre dans mon bureau avec cette démarche calme et mesurée qui la caractérise, les épaules droites, la tête haute, le visage impénétrable malgré la pâleur qui envahit ses joues dès qu'elle franchit le seuil. Elle sait, bien sûr, elle a dû sentir dans ma voix, au téléphone, que quelque chose avait changé, que l'heure des faux-semblants était révolue, que le moment de vérité était enfin arrivé. Et pourtant elle ne fuit pas, elle ne se dérobe pas, elle vient à moi avec cette dignité silencieuse qui me rend fou depuis le premier jour._ Vous vouliez me voir, monsieur Moreau ?Sa voix est égale, presque douce, et je sens mon cœur se serrer dans ma poitrine. Je me lève lentement, je contou
Chapitre 30EliasLa facture est là, sous mes yeux, et le monde entier semble s'être arrêté de tourner. Je l'ai retrouvée ce matin, enfouie au fond d'un tiroir de mon bureau, parmi des papiers que je n'avais pas pris la peine de classer depuis mon retour de la Côte d'Azur. Une vulgaire facture d'hôtel, imprimée sur du papier à en-tête du palace, avec le logo doré qui brille encore sous la lumière crue de mon bureau. Je ne sais même pas pourquoi je l'ai gardée, cette facture, pourquoi je ne l'ai pas jetée comme je jette tous les documents inutiles qui encombrent ma vie. Peut-être parce qu'elle était le seul souvenir tangible de cette nuit, le seul lien matériel avec cette inconnue dont je n'arrivais pas à me détacher.Mes doigts tremblent en la dépliant, et je la relis pour la troisième fois, pour la dixième fois, pour la centième fois peut-être. Les dates sont là, imprimées à l'encre noire sur le papier blanc, aussi claires et nettes que le jour où j'ai quitté l'hôtel. Arrivée le quin
Chapitre 29EliasJe les ai vus partir ensemble, et cette image s'est gravée dans ma mémoire comme une brûlure au fer rouge. Nathan Keller, l'auteur à succès, le confident, l'ami proche, a passé la tête par la porte du bureau de Lina en fin de journée, un sourire éclatant aux lèvres, et il lui a proposé de dîner ensemble avec cette familiarité qui me hérisse le poil à chaque fois que je les vois ensemble. Elle a levé les yeux vers lui, elle a souri, ce sourire doux et lumineux qu'elle ne m'a jamais adressé, et elle a accepté d'un signe de tête avant de ranger ses affaires et de se lever pour le rejoindre.Je suis resté figé derrière la baie vitrée de mon bureau, les poings serrés dans les poches, les mâchoires si crispées que mes dents grinçaient les unes contre les autres. Nathan a posé sa main sur le bas du dos de Lina, un geste léger, presque anodin, mais qui m'a frappé comme une gifle en plein visage. Pourquoi ce geste m'affectait-il autant ? Pourquoi la vue de ces deux silhouette
Chapitre 28LinaLes roses sont arrivées ce matin, alors que je buvais mon thé dans la cuisine, le chat roulé en boule sur mes genoux. Un livreur a frappé à ma porte, m'a tendu un bouquet somptueux de roses pourpres, et il est reparti sans me laisser le temps de lui demander qui les envoyait. Le bouquet était lourd, magnifique, composé de deux douzaines de roses d'un rouge si profond qu'elles en paraissaient presque noires au cœur des pétales, nouées par un large ruban de soie ivoire qui retombait en cascade sur ma main tremblante. Aucune carte, aucun mot, aucune signature. Rien qui puisse m'indiquer l'identité de l'expéditeur.J'ai posé le bouquet sur la table, les doigts glacés, le cœur battant à tout rompre, et j'ai fixé ces roses comme si elles étaient des créatures venues d'un autre monde, belles et menaçantes à la fois. Des roses pourpres, la couleur de la passion, du désir, du sang qui coule dans les veines et des secrets qu'on ne peut pas dire. Qui pouvait bien m'envoyer un te
Chapitre 5LinaTrois jours que je suis enfermée dans cette chambre. Trois jours que je regarde la mer sans la voir vraiment, que j'écoute les vagues sans les entendre, que je tourne en rond dans cette suite trop grande comme un animal en cage qui aurait oublié comment on respire l'air libre. Le ch
Chapitre 4LinaLe train s'ébranle dans un chuintement métallique, et je regarde Bordeaux disparaître derrière la vitre avec la sensation étrange de me détacher de ma propre vie. Les premiers rayons du soleil percent la brume matinale qui s'accroche aux toits de la ville endormie, nimbant les façad
Chapitre 3LinaLa pluie commence à tomber au moment précis où la voiture s'arrête devant mon immeuble, comme si le ciel avait attendu cet instant pour se mettre en accord avec mon âme. De grosses gouttes tièdes s'écrasent sur le pare-brise, brouillant la façade familière de cette maison qui était
Chapitre 2LinaLa matinée du mariage se lève sur Bordeaux dans une explosion de lumière dorée, comme si le ciel lui-même voulait me rappeler que tout devrait être parfait aujourd'hui. Je m'éveille avec cette sensation étrange qui précède les grands jours, ce mélange d'excitation et d'angoisse qui







