تسجيل الدخولChapitre 2
Lina
La matinée du mariage se lève sur Bordeaux dans une explosion de lumière dorée, comme si le ciel lui-même voulait me rappeler que tout devrait être parfait aujourd'hui. Je m'éveille avec cette sensation étrange qui précède les grands jours, ce mélange d'excitation et d'angoisse qui fait battre le cœur plus vite avant même d'avoir posé un pied hors du lit. Le chat dort encore, roulé en boule sur l'oreiller voisin, et je reste un long moment immobile à écouter les premiers bruits de la ville qui s'éveille derrière les volets entrouverts. Des pigeons roucoulent sur le rebord de la fenêtre, une voiture passe dans la rue pavée avec ce bruit caractéristique des pneus sur la pierre ancienne, et quelque part dans l'immeuble, une radio diffuse une chanson que je ne reconnais pas.
Ma robe est toujours là, suspendue dans son coin de la chambre, majestueuse et silencieuse comme une promesse qui n'attend que d'être tenue. Je la regarde longuement, cherchant dans ses plis immaculés la confirmation de tout ce que j'ai toujours cru vouloir. Elle est magnifique, absolument magnifique, et pourtant ce matin elle me semble presque étrangère, comme si elle appartenait à une autre femme, une version de moi qui n'existe pas encore et qui n'existera peut-être jamais. Je chasse cette pensée absurde d'un battement de cils et je me lève d'un bond, résolue à ne pas laisser les doutes gâcher ce qui doit être le plus beau jour de mon existence.
La journée s'écoule dans un tourbillon d'activités et de préparatifs. Ma mère arrive dès dix heures, les bras chargés de fleurs et de conseils de dernière minute, sa voix aiguë résonnant dans tout l'appartement avec cette autorité naturelle que je lui connais depuis l'enfance. Les demoiselles d'honneur ne tardent pas à la rejoindre, et bientôt la chambre se transforme en une ruche bourdonnante de rires, de frous-frous et de flacons de parfum. Je me laisse coiffer, maquiller, habiller avec une docilité qui me surprend moi-même, comme si mon corps était déjà celui de la mariée parfaite que tout le monde attend que je sois.
Le voile est posé sur mes cheveux avec des gestes presque religieux, et quand je me vois enfin dans le grand miroir de la chambre, je retiens mon souffle. La femme qui me fait face est belle, éclatante, rayonnante même, mais ses yeux ont une profondeur que je ne leur connaissais pas, une ombre infime qui danse au fond de ses prunelles noisette. Est-ce le trac ? L'émotion normale d'une future épouse ? Ou bien cette sensation tenace, ce minuscule grincement dans la mécanique parfaite de ma vie, qui refuse de se taire depuis hier soir ?
Je n'ai pas le temps d'approfondir. Ma mère me presse, mes amies s'extasient, et je me retrouve dans la voiture avant d'avoir pu prononcer un mot. Les rues de Bordeaux défilent derrière la vitre, belles et familières, et je les regarde avec une intensité nouvelle, comme si je les voyais pour la dernière fois. Peut-être est-ce le cas, d'une certaine manière. Après aujourd'hui, je ne serai plus tout à fait la même Lina Valmont qui arpentait ces trottoirs depuis son enfance. Je serai Lina Delorme, épouse, et ce changement de nom, si anodin en apparence, me semble soudain chargé de conséquences que je ne mesure pas encore.
L'église Saint-Seurin se dresse devant nous dans toute sa splendeur romane, ses pierres blondes chauffées par le soleil de midi. Les cloches sonnent à toute volée, et leur tintement grave se mêle au murmure de la foule qui se presse déjà sur le parvis. Des visages familiers, des sourires, des mains qui se tendent vers moi, et je traverse cette marée humaine avec l'impression étrange d'être à la fois au centre du monde et totalement absente de mon propre corps.
Et puis je le vois. Julien, debout près de l'entrée latérale de l'église, le téléphone collé à l'oreille. Il n'est pas encore habillé pour la cérémonie, sa veste jetée négligemment sur un muret de pierre, sa cravate absente. Il parle à voix basse, le dos tourné, et son attitude n'a rien de celle d'un homme sur le point de se marier. Il est tendu, concentré, ses épaules sont voûtées comme elles le sont toujours quand il traite une affaire difficile au cabinet. Mon cœur manque un battement, et sans savoir pourquoi, je m'arrête à quelques mètres de lui, dissimulée derrière un contrefort de pierre.
Je sais que je ne devrais pas écouter. Chaque fibre de mon éducation, de ma conscience, de mon amour pour lui me hurle de m'éloigner, de rejoindre mes demoiselles d'honneur, de faire comme si je n'avais rien vu. Mais mes pieds refusent de bouger, mes jambes sont de plomb, et je reste là, pétrifiée, tandis que sa voix s'élève dans l'air tiède de cette matinée de printemps.
_ Tu sais très bien que c'est toi que j'aime. Ce mariage, c'est pour ma carrière, tu le sais. Son père avait des relations, et même mort, il reste des portes que seul son nom peut ouvrir. Lina est un moyen, pas une fin. Toi, tu es celle que je veux vraiment. Sois patiente encore un peu.
Les mots tombent dans le silence comme des pierres dans l'eau noire d'un puits. Je les entends, je les comprends, mais ils refusent de faire sens dans mon esprit. Mon père. Mon père mort depuis cinq ans, dont il utilise le souvenir et les relations posthumes pour justifier son mariage avec moi. Ma poitrine se serre si fort que je crois que mon cœur va s'arrêter, que mes poumons vont cesser de fonctionner, que mes jambes vont céder sous mon poids. Je m'appuie contre la pierre froide, les doigts agrippés aux aspérités du mur comme si ma vie en dépendait.
_ Je t'en supplie, ne fais pas de scène aujourd'hui. Tout est en place, il faut juste que la cérémonie ait lieu, et après ce sera plus facile. Une fois marié, j'aurai accès à tout ce dont j'ai besoin, et on pourra se voir comme avant, peut-être même plus. Elle ne saura jamais rien, je te le promets.
Elle ne saura jamais rien. Je ne saurai jamais rien. La naïveté de cette promesse, l'arrogance de cet homme qui croit pouvoir disposer de ma vie comme d'un pion sur un échiquier dont je ne connais même pas les règles, tout cela m'explose au visage avec une violence qui me laisse sans voix. Je reste immobile, le dos contre la pierre, les yeux grands ouverts sur le ciel bleu qui continue de sourire au-dessus de nos têtes comme si le monde ne venait pas de s'effondrer.
La conversation se termine, j'entends le bruit du téléphone qu'on raccroche, puis les pas de Julien qui s'éloigne vers l'intérieur de l'église sans m'avoir vue. Il ne m'a pas vue. Il ne sait pas que je sais. Cette pensée tourne en boucle dans ma tête tandis que je reprends lentement mon souffle, les mains tremblantes, le voile de travers sur mes cheveux. Autour de moi, les invités continuent d'affluer, insouciants et joyeux, les enfants jettent des pétales de fleurs sur les marches, l'organiste commence à jouer les premières notes de la cérémonie. Tout suit son cours normal, comme si de rien n'était, comme si le sol ne s'était pas ouvert sous mes pieds.
Ma mère s'approche, radieuse dans sa robe de soie bleu pâle, les yeux brillants de larmes contenues.
_ Tu es magnifique, ma chérie. Ton père serait si fier de toi.
Mon père. Ces mots résonnent étrangement après ce que je viens d'entendre, et je sens quelque chose se briser définitivement dans ma poitrine. Mon père, dont Julien a utilisé le nom et les relations pour arriver jusqu'ici. Mon père, qui n'est plus là pour me protéger des hommes comme lui. Mon père, qui m'a appris à reconnaître le vrai du faux, le juste de l'injuste, l'amour véritable de ses contrefaçons intéressées.
_ Maman, il faut que je te parle.
Ma voix est plus ferme que je ne l'aurais cru possible. Elle ne tremble pas, elle ne vacille pas, elle est droite et claire comme une lame bien aiguisée.
_ Après la cérémonie, ma puce. Tout le monde t'attend. C'est l'heure.
Je la regarde, et je vois dans ses yeux toute la fierté qu'elle a mise dans ce mariage, tous les espoirs qu'elle a placés en moi depuis la mort de mon père, et je comprends que je vais la décevoir. Que je vais briser son rêve en même temps que le mien. Mais il est trop tard pour reculer. Trop tard pour faire semblant. Trop tard pour être la fille parfaite, la fiancée docile, la future épouse comblée.
Je me penche vers elle et je murmure, assez bas pour que personne d'autre ne puisse entendre :
_ Il n'y aura pas de cérémonie, maman.
Son visage se fige, son sourire s'éteint, et je vois l'incompréhension envahir ses traits.
_ Qu'est-ce que tu racontes ? Lina, qu'est-ce qui se passe ?
_ Pas maintenant. Plus tard. Je te promets que je t'expliquerai tout, mais pour l'instant, il faut que je parte.
Elle veut me retenir, sa main se tend vers mon bras, mais je me dégage avec une douceur que je ne me connaissais pas. Je me retourne une dernière fois vers l'église qui se dresse dans le soleil comme un reproche de pierre, et j'aperçois Julien qui entre par la porte principale, enfin vêtu de son costume, le visage lisse et souriant du parfait futur époux. Il ne voit rien. Il ne sait rien. Il croit que son plan se déroule sans accroc, que sa naïve petite fiancée l'attend à l'intérieur, prête à lui obéir jusqu'à la fin de ses jours.
Je ne pleure pas. Les larmes viendront plus tard, quand le choc sera passé, quand l'adrénaline retombera, quand je serai seule face à l'ampleur du désastre. Pour l'instant, je suis tout entière tendue vers un seul but : partir. Disparaître. Ne pas lui donner la satisfaction de voir ma douleur, de constater les dégâts de sa trahison sur mon visage défait.
Je traverse la foule sans courir, d'un pas rapide mais digne, ma robe de mariée traînant derrière moi sur les pavés séculaires. Les gens me regardent sans comprendre, certains m'appellent, d'autres se retournent sur mon passage, mais je ne réponds à personne. Je suis déjà ailleurs, déjà loin, déjà en train de construire une autre vie derrière mes yeux fixes.
La voiture est là, garée à l'angle de la rue, celle qui devait m'emmener vers mon nouveau bonheur. Je m'y engouffre sans réfléchir, je claque la portière, et je donne une adresse au chauffeur médusé : mon appartement. Rien que mon appartement. Le seul endroit où je peux encore être moi-même avant que le monde ne s'écroule définitivement.
Le moteur ronronne, les rues défilent, et Bordeaux disparaît lentement dans le rétroviseur. Mon voile est tombé sur la banquette arrière, la bague de fiançailles serre toujours mon doigt comme un étau, et je reste immobile, les mains croisées sur mes genoux, le regard perdu dans le vide. Je ne sais pas encore ce que je vais faire, où je vais aller, comment je vais survivre à cette humiliation. Je sais seulement que je ne peux plus rester, que je ne peux plus faire semblant, que je ne peux plus être cette femme qui ignore tout de la trahison de celui qu'elle aime.
Cette femme-là est morte sur les marches de l'église Saint-Seurin, sous le regard aveugle des saints de pierre. Celle qui prend sa place dans cette voiture est une inconnue, une étrangère, une survivante qui ne sait même pas encore si elle aura la force de se relever.
Le soleil continue de briller sur Bordeaux, indifférent à ma douleur, et je le regarde disparaître derrière les toits avec la certitude glaciale que plus rien, jamais, ne sera comme avant.
Chapitre 32LinaLes mots d'Elias résonnent encore dans ma tête, et chaque syllabe est une lame qui s'enfonce un peu plus profondément dans ma chair. Une chasseuse de fortune, comme les autres. Voilà ce qu'il pense de moi, voilà ce qu'il voit quand il me regarde, voilà ce que je suis devenue à ses yeux après des semaines de silence et de dissimulation. Je suis restée debout au milieu de son bureau, les jambes tremblantes, les mains moites, le cœur battant à tout rompre, et je n'ai pas nié, je n'ai pas menti, je n'ai pas cherché à fuir. Il voulait la vérité, je la lui ai donnée, toute entière, sans fard et sans artifice._ Oui, c'était moi, ai-je répété, la voix plus ferme que je ne l'aurais cru possible. C'était moi, cette nuit-là, sur la C&oci
Chapitre 31EliasElle entre dans mon bureau avec cette démarche calme et mesurée qui la caractérise, les épaules droites, la tête haute, le visage impénétrable malgré la pâleur qui envahit ses joues dès qu'elle franchit le seuil. Elle sait, bien sûr, elle a dû sentir dans ma voix, au téléphone, que quelque chose avait changé, que l'heure des faux-semblants était révolue, que le moment de vérité était enfin arrivé. Et pourtant elle ne fuit pas, elle ne se dérobe pas, elle vient à moi avec cette dignité silencieuse qui me rend fou depuis le premier jour._ Vous vouliez me voir, monsieur Moreau ?Sa voix est égale, presque douce, et je sens mon cœur se serrer dans ma poitrine. Je me lève lentement, je contou
Chapitre 30EliasLa facture est là, sous mes yeux, et le monde entier semble s'être arrêté de tourner. Je l'ai retrouvée ce matin, enfouie au fond d'un tiroir de mon bureau, parmi des papiers que je n'avais pas pris la peine de classer depuis mon retour de la Côte d'Azur. Une vulgaire facture d'hôtel, imprimée sur du papier à en-tête du palace, avec le logo doré qui brille encore sous la lumière crue de mon bureau. Je ne sais même pas pourquoi je l'ai gardée, cette facture, pourquoi je ne l'ai pas jetée comme je jette tous les documents inutiles qui encombrent ma vie. Peut-être parce qu'elle était le seul souvenir tangible de cette nuit, le seul lien matériel avec cette inconnue dont je n'arrivais pas à me détacher.Mes doigts tremblent en la dépliant, et je la relis pour la troisième fois, pour la dixième fois, pour la centième fois peut-être. Les dates sont là, imprimées à l'encre noire sur le papier blanc, aussi claires et nettes que le jour où j'ai quitté l'hôtel. Arrivée le quin
Chapitre 29EliasJe les ai vus partir ensemble, et cette image s'est gravée dans ma mémoire comme une brûlure au fer rouge. Nathan Keller, l'auteur à succès, le confident, l'ami proche, a passé la tête par la porte du bureau de Lina en fin de journée, un sourire éclatant aux lèvres, et il lui a proposé de dîner ensemble avec cette familiarité qui me hérisse le poil à chaque fois que je les vois ensemble. Elle a levé les yeux vers lui, elle a souri, ce sourire doux et lumineux qu'elle ne m'a jamais adressé, et elle a accepté d'un signe de tête avant de ranger ses affaires et de se lever pour le rejoindre.Je suis resté figé derrière la baie vitrée de mon bureau, les poings serrés dans les poches, les mâchoires si crispées que mes dents grinçaient les unes contre les autres. Nathan a posé sa main sur le bas du dos de Lina, un geste léger, presque anodin, mais qui m'a frappé comme une gifle en plein visage. Pourquoi ce geste m'affectait-il autant ? Pourquoi la vue de ces deux silhouette
Chapitre 28LinaLes roses sont arrivées ce matin, alors que je buvais mon thé dans la cuisine, le chat roulé en boule sur mes genoux. Un livreur a frappé à ma porte, m'a tendu un bouquet somptueux de roses pourpres, et il est reparti sans me laisser le temps de lui demander qui les envoyait. Le bouquet était lourd, magnifique, composé de deux douzaines de roses d'un rouge si profond qu'elles en paraissaient presque noires au cœur des pétales, nouées par un large ruban de soie ivoire qui retombait en cascade sur ma main tremblante. Aucune carte, aucun mot, aucune signature. Rien qui puisse m'indiquer l'identité de l'expéditeur.J'ai posé le bouquet sur la table, les doigts glacés, le cœur battant à tout rompre, et j'ai fixé ces roses comme si elles étaient des créatures venues d'un autre monde, belles et menaçantes à la fois. Des roses pourpres, la couleur de la passion, du désir, du sang qui coule dans les veines et des secrets qu'on ne peut pas dire. Qui pouvait bien m'envoyer un te
Chapitre 27EliasLe sommeil me fuit depuis des jours, et je sais que je devrais m'en inquiéter, consulter un médecin, prendre ces cachets que Martine laisse discrètement sur mon bureau sans que je les lui aie demandés. Mais je ne peux pas m'y résoudre, parce que l'insomnie est devenue ma seule alliée, la seule compagne fidèle de ces nuits interminables passées à tourner en rond dans mon appartement vide, un verre de whisky à la main, le regard perdu sur les lumières de la ville qui scintillent au loin comme autant de reproches muets. Chaque fois que je ferme les yeux, je la vois. Lina Valmont, debout dans la pénombre de mon bureau, les bougies qui dansent dans ses prunelles, sa voix qui tremble quand elle me dit que je ne sais rien d'elle, qu'elle s'est battue toute sa vie, qu'elle a tout perdu et qu'elle a dû tout recommencer. Cette femme est une énigme, un mystère que je n'arrive pas à résoudre, une équation dont les termes refusent de s'aligner pour former une réponse cohérente.C
Chapitre 5LinaTrois jours que je suis enfermée dans cette chambre. Trois jours que je regarde la mer sans la voir vraiment, que j'écoute les vagues sans les entendre, que je tourne en rond dans cette suite trop grande comme un animal en cage qui aurait oublié comment on respire l'air libre. Le ch
Chapitre 4LinaLe train s'ébranle dans un chuintement métallique, et je regarde Bordeaux disparaître derrière la vitre avec la sensation étrange de me détacher de ma propre vie. Les premiers rayons du soleil percent la brume matinale qui s'accroche aux toits de la ville endormie, nimbant les façad
Chapitre 3LinaLa pluie commence à tomber au moment précis où la voiture s'arrête devant mon immeuble, comme si le ciel avait attendu cet instant pour se mettre en accord avec mon âme. De grosses gouttes tièdes s'écrasent sur le pare-brise, brouillant la façade familière de cette maison qui était
Chapitre 1LinaLa lumière de cette fin d'après-midi caresse les façades bordelaises avec une douceur presque irréelle, et je me surprends à penser que le monde entier s'est mis en beauté pour moi. La robe est suspendue dans son écrin de soie, masse immaculée de tulle et de dentelle qui semble resp







