LOGINAlexandro Cruz faisait les cent pas, lentement, comme un prédateur enfermé dans une cage trop étroite. Autour de lui, l’air était lourd. Leon Vortex restait légèrement en retrait, attentif au moindre geste de son patron. Carlos Vega et Ousmy Gomez, droits comme des statues, surveillaient sans vraiment bouger. Gabriel Moreau, lui, serrait nerveusement son carnet contre sa poitrine.
Alexandro ne souriait pas. Pas un seul instant. Sa mâchoire était crispée, ses dents serrées au point de blanchir. Quand il parla, sa voix était basse… mais chaque mot frappait comme un coup sec.
– Depuis quelques jours, les chiffres chutent.
Il marqua une pause, continuant de marcher, les mains derrière le dos.
– Les marchandises mettent du temps à sortir. Trop de temps. Et pourtant… nos clients nous font confiance.
Il s’arrêta net.
– Alors dites-moi… qui est en train de tout foutre en l’air ici ?
Le silence tomba d’un coup. Pesant. Étouffant.
Personne ne répondit. Les regards se croisaient, se fuyaient aussitôt. Chacun cherchait à lire sur le visage de l’autre une faute… ou une peur.
Alexandro reprit sa marche, la tête légèrement baissée, comme s’il comptait les secondes.
– Je parle à des murs ?
Cette fois, sa voix monta, tranchante.
– N’est-ce pas à vous que je parle ?!
Leon inspira profondément avant de s’avancer d’un pas.
– S’il te plaît, maître… dit-il avec prudence. On va régler ça. Je te le promets. Tout va rentrer dans l’ordre, dès maintenant.
Alexandro releva lentement la tête. Son regard sombre se posa sur Leon, lourd, perçant, presque dangereux.
– C’est la dernière fois que je répète ça.
Il s’approcha, juste assez pour que personne ne doute de ce qu’il allait dire.
– La prochaine fois… je vous fais disparaître. Un par un. Et je vous remplace sans même y penser.
Un frisson parcourut la pièce.
– Dégagez.
Personne ne discuta. Ils se dirigèrent vers la sortie presque en silence, pressés d’échapper à cette pression suffocante.
La porte claqua.
Et aussitôt, une autre silhouette apparut dans l’encadrement.
Emilio Torres.
Calme. Direct. Il traversa la pièce sans hésiter, s’approcha du bureau et posa une grosse enveloppe dessus.
– Deux cent cinquante mille dollars.
Alexandro jeta un rapide coup d’œil, sans même toucher l’enveloppe.
– Bien.
Il se redressa légèrement.
– Mais la livraison n’est pas terminée. Deux autres clients attendent encore leur part.
Emilio hocha la tête.
– La marchandise est prête ?
– Déjà. Tu passes au dépôt, tu récupères tout, et tu leur livres.
Alexandro marqua une courte pause, puis ajouta, d’un ton plus froid encore :
– Comme d'habitude… évite d’attirer l’attention. Surtout celle de la police.
– Compris.
Emilio se tourna à moitié, puis hésita.
– Les autres clients… c’est qui ?
Alexandro eut un léger mouvement, comme s’il venait seulement d’y penser.
— Ah… oui, j’allais oublier. La grande boîte est pour Salvatore Mancini. La moyenne, pour Dante Moretti.
Emilio inclina légèrement la tête, sans poser de question.
— Bien entendu, maître.
Il attrapa les paquets déjà soigneusement emballés, les cala sous son bras et prit aussitôt la direction de la sortie. Son pas était rapide, précis comme celui de quelqu’un qui sait que la moindre erreur peut coûter cher.
À peine avait-il franchi le seuil que le téléphone d’Alexandro vibra sur la table.
Une sonnerie sèche. Insistante.
Alexandro jeta un coup d’œil à l’écran, décrocha sans se presser.
— Juste quelques minutes.
Sa voix était courte, tranchante. Il raccrocha aussitôt, sans laisser le temps à l’autre de répondre.
Un léger silence retomba dans la pièce.
Salvatore Mancini. Bien sûr. Toujours pressé. Toujours exigeant.
Alexandro soupira à peine, puis composa rapidement un autre numéro. Il porta le téléphone à son oreille, le regard déjà ailleurs, comme s’il anticipait la suite.
— Oui. Tu files comme une ambulance. Tu commences par Salvatore. Immédiatement.
À l’autre bout, Emilio répondit, déjà en mouvement :
— D’accord, maître, tu as ma par…
Mais Alexandro avait déjà raccroché.
Chez lui, les conversations ne duraient jamais longtemps. Pas par impatience… mais par principe.
Chaque seconde avait un prix.
Et dans son monde, parler trop, c’était déjà perdre.
Une dizaine de minutes plus tard, le silence avait repris ses droits.
Un silence épais, presque oppressant.
Alexandro était assis derrière son bureau, les yeux rivés sur l’écran de son ordinateur. Ses doigts bougeaient avec précision, mais son esprit semblait ailleurs, tendu, comme prêt à exploser à la moindre étincelle.
Soudain, il s’arrêta.
Lentement, il tourna la tête… et croisa le regard de Carlos Vega.
— Va me chercher Leon.
Aucun mot en retour. Carlos hocha à peine la tête et sortit aussitôt.
Quelques secondes plus tard, Leon Vortex apparut dans l’encadrement de la porte. Il entra, droit, mais on devinait déjà une certaine tension dans sa posture.
— Me voici, maître.
Alexandro ne leva même pas les yeux tout de suite.
— Leon, prends de l’argent. Va racheter les produits pour la production.
Un léger flottement.
— Il y en a encore plein en stock…
La phrase n’était même pas terminée.
— Arrête de discuter mes ordres. C’est clair ?
Le ton était tombé d’un coup. Froid. Tranchant.
Alexandro se leva brusquement. En quelques pas, il fut sur lui. Sa main attrapa le col de Leon, le tirant vers lui avec une violence sèche.
— Ici… c’est moi qui décide.
Sa voix n’était plus forte. Elle était pire que ça : basse, chargée de menace.
— Tu exécutes… ou tu disparais.
Il le repoussa violemment. Leon recula sans pouvoir se retenir et alla heurter le mur dans un bruit sourd.
Personne n’osa bouger.
Alexandro, déjà, lui tournait le dos. Il retourna vers son bureau comme si rien ne s’était passé.
Et c’est à ce moment précis que son téléphone vibra.
Il répondit aussitôt.
— Oui, Emilio ?
À l’autre bout, la voix était différente. Plus tendue. Pressée.
— Maître… le temps est grave.
Alexandro se figea.
— Qu’y a-t-il ?
— Je viens de voir quelqu’un sortir de chez Moretti… avec une cargaison.
Un silence.
Lourd.
— Quoi ?
Sa voix monta, brusquement.
— Tu racontes quoi, là ? Quelqu’un ?
— Oui, maître. Un élément… il transportait de la drogue.
Les mâchoires d’Alexandro se contractèrent.
— Reviens. Tout de suite. Je veux te voir ici.
Il raccrocha sans attendre.
Cette fois, il ne resta pas debout.
Il se laissa tomber lourdement dans son fauteuil. Ses coudes trouvèrent la table, et pendant quelques secondes, il baissa la tête, immobile.
Puis lentement… il releva le visage.
Ses yeux avaient changé.
Rouges.
Pas de fatigue. Pas de peur.
De la colère.
Une colère profonde. Silencieuse. Presque douloureuse.
Chez Alexandro Cruz, ce n’était jamais un simple accès de rage.
C’était quelque chose de plus sombre.
Quelque chose qui annonçait… que quelqu’un allait payer.
Il releva la tête, les larmes aux yeux.– Je suis désolé, maître. Je ne vous demande pas de me pardonner. Je veux juste… je veux juste que vous sachiez.Alexandro se leva, lentement. Il contourna son bureau, s’approcha d’Emilio. Sa main se leva.Emilio ferma les yeux, attendant le coup.La gifle claqua, sèche, violente. Sa tête partit sur le côté, du sang perla à sa lèvre.– Tu m’as trahi, dit Alexandro d’une voix calme. Tu as causé la mort de mes hommes. Tu as failli tuer Yvana.– Je sais, maître. (Emilio ne se protégea pas.) Je sais.– Je devrais te tuer. Ici, maintenant.– Tuez-moi. Je ne me défendrai pas.Alexandro le regarda longuement. Il vit sa peur, sa honte, son repentir. Il vit un homme brisé, qui n’attendait que la mort.– Non, dit-il enfin.Emilio leva les yeux, surpris.– Non ?– Je ne vais pas te tuer. (Alexandro recula, s’adossa à son bureau.) Tu vas vivre. Et tu vas me servir. Jusqu’à la fin de tes jours. (Il marqua une pause.) Tu me devras la vie, Emilio. Chaque secon
Alexandro déploya une carte de la ville sur la table, planta une punaise rouge sur chaque position connue de Marco.– Il a frappé chez moi, dit-il. Il a pris ma sœur. Il a failli tuer Yvana. (Il leva les yeux vers ses hommes.) Je vais le tuer. De mes mains. Mais avant, je vais lui prendre tout ce qu’il a. Ses hommes, ses laboratoires, son argent. Je vais le réduire à rien.– Maître, dit l’un des lieutenants, un homme âgé nommé Sergio, on est fatigués. On a perdu beaucoup d’hommes. Les gars commencent à parler de partir.Alexandro le regarda, les yeux durs.– Ceux qui veulent partir peuvent partir. (Il marqua une pause.) Mais ils laissent leurs armes et leur loyauté à la porte. Et ils ne remettent plus jamais les pieds ici.Un silence pesant tomba sur la salle. Personne ne bougea.– Je reste, dit Leon.– Moi aussi, dit Emilio.Un par un, les autres hochèrent la tête. Ils restaient. Par peur, par loyauté, par habitude – peu importait. Ils restaient.– Bien, dit Alexandro. Alors voici le
Minuit. Le pont était désert, éclairé par la lune et par quelques lampadaires vacillants. Le vent soufflait fort, soulevant des tourbillons de poussière. En dessous, la rivière n’était plus qu’un filet d’eau entre des pierres grises.Alexandro gara sa voiture à l’entrée du pont, sortit, les mains vides. Il portait une veste noire, un pantalon sombre, des chaussures de marche. Pas d’armes visibles – mais un couteau à la cheville, un petit calibre dans la doublure de sa veste. Il n’était pas fou.Il avança sur le pont, ses pas résonnant sur l’asphalte. Au milieu, Marco l’attendait, entouré de trois hommes armés. Lucia était à genoux, les mains liées, le visage en sang. Elle avait peur – il voyait ses yeux briller dans la pénombre.– Alexandro, dit Marco. Tu es venu. Je suis presque déçu. J’espérais que tu me résisterais un peu.– Lâche ma sœur, dit Alexandro.– D’abord, les territoires. J’ai amené un contrat. Tu signes, je la libère.Marco sortit une feuille de sa poche, la posa sur le
La salle d’attente sentait le désinfectant, la peur et l’attente. Alexandro était assis sur une chaise en plastique blanc, les coudes sur les genoux, la tête baissée. Ses vêtements étaient encore tachés du sang d’Yvana – séché, brun, macabre. Il n’avait pas voulu se changer. Il n’avait pas voulu quitter l’hôpital. Il était là depuis six heures, sans dormir, sans manger, sans parler.Leon était venu, malgré sa jambe brisée, s’asseoir à côté de lui. Il n’avait pas parlé non plus. Parfois, le silence était la seule forme de réconfort possible.Les médecins étaient sortis deux fois, des visages graves, des réponses évasives. « Elle a perdu beaucoup de sang. La balle a traversé le poumon. Elle est sous respiration artificielle. On fait tout notre possible. » Alexandro avait hoché la tête, sans poser de questions. Il n’aurait pas supporté la réponse.Il repensait au moment où elle s’était jetée devant lui. Ce geste, si rapide, si instinctif. Elle n’avait pas hésité. Elle avait pris la balle
Il appela Emilio – même blessé, Emilio était son homme de confiance. Il lui ordonna de préparer une équipe, des armes, des plans.– Il a dit seul, sans armes, dit Emilio.– Je m’en fous. Je ne vais pas me laisser tuer.– Et Lucia ?– Je vais la sortir de là. Même si je dois y laisser ma peau.Il raccrocha, monta dans sa voiture, et fonça vers la villa. Il devait prévenir Yvana. Il devait la voir, une dernière fois, au cas où.Yvana était dans sa chambre, à lire. Quand il entra, elle leva les yeux, vit son visage défait, et comprit.– Qu’est-ce qui se passe ?– Marco a ma sœur. Il veut m’échanger.– Non, dit-elle en se levant. Tu ne vas pas y aller.– Je n’ai pas le choix.– Si. Envoie tes hommes.– Il a dit seul. Si je viens avec des hommes, il la tue.– Alors laisse-moi y aller à ta place.– Quoi ? (Il la regarda, incrédule.) Non.– Je connais Marco. Je peux le négocier. Je peux le distraire pendant que tes hommes interviennent.– Et s’il te tue ?– Alors je mourrai. Mais Lucia vivra
Il baissa la tête. Pour la première fois de sa vie, il ne savait pas quoi dire. Il avait tué des hommes sans remords, trahi des alliés sans scrupule, mais devant elle, il était nu. Désarmé.– Je ne l’ai jamais fait, avoua-t-il. M’excuser. Je ne sais pas comment on fait.– On dit « je suis désolé » et on ne recommence pas.– Je ne recommencerai pas.– Tu en es sûr ?– Je le jure.Elle le regarda longuement, cherchant le mensonge dans ses yeux. Elle n’en trouva pas. Mais la confiance était brisée, comme une assiette qu’on recolle – on voit toujours les fêlures.– Je te pardonne, dit-elle. Mais je vais garder mes distances. Un temps.– Combien de temps ?– Je ne sais pas. (Elle se leva, posa sa tasse dans l’évier.) Jusqu’à ce que j’arrête d’avoir peur de toi.Elle sortit de la cuisine sans se retourner.Il resta seul, assis à la table, à regarder la place vide en face de lui.Il avait gagné des guerres, perdu des batailles, survécu à des trahisons. Mais cette petite mort – celle de la co
Emilio attrapa la main de Giorgio, sortit un couteau.— Attendez ! cria Giorgio. Attendez… Je ne sais pas d’où ça vient exactement. Mais j’ai entendu parler d’un laboratoire. Quelque part dans le nord. C’est tout ce que je sais. Je vous jure.Alexandro le regarda longuement.— Tu vas me dire autre
La nuit était une plaie ouverte.Les trois véhicules d’Alexandro glissaient dans l’ombre, phares éteints, moteurs ronronnant à peine. Emilio tenait la tête du convoi, les doigts blancs sur le volant. Devant lui, la grosse voiture noire roulait sans se douter de rien.Plaque B-Z1324-5.La cible.— I
Quelques heures plus tard.Emilio Torres n’avait pas quitté son téléphone des yeux.L’écran s’éteignait, se rallumait, encore et encore. Rien. Toujours rien.Il tira une longue bouffée de cigarette, les nerfs tendus, puis se mit à faire les cent pas dans la pièce. Le silence pesait lourd, presque é
Alors qu’Alexandro regagnait son bureau, la mâchoire serrée, une colère froide lui collait à la peau. Dans la pièce, ses hommes ; impeccables, droits comme des statues, échangeaient de brefs regards, mais personne n’osait ouvrir la bouche.Leon Vortex, son bras droit, savait reconnaître ces moments






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