Se connecterPOV Alima
Je regarde ses ongles avant de regarder son visage.
C'est un réflexe que j'ai pris cette semaine sans m'en rendre compte, comme on prend celui de chercher la sortie dans une pièce où l'on a eu peur. À neuf heures du matin, dans la chambre trois cent douze de Sklifosovski, Andreï Rjevski est assis dans son lit, adoss&eac
POV AlimaIl tient le pistolet comme un stylo.C'est la première chose que je remarque. Il le serre entre le pouce et l'index, pointé vers le sol, avec la grâce un peu maladroite d'un homme qui n'a jamais appris à tirer et à qui l'on a expliqué, une fois, comment faire semblant. Je le regarde. Je ne regarde pas l'arme.— Posez ça, dit une voix derrière moi.Elle est faible. Elle vient du canapé, de sous le masque d'oxygène que le vieil homme a repoussé d'un doigt. Fiodor Bariatinski s'est redressé de quelques centimètres sur ses coussins. Il respire mieux. Ses lèvres sont presque roses. Ses yeux dorés, fixés sur Kirill, n'ont rien perdu de leur du
POV NikolaiJe ne cours pas.C'est la chose la plus difficile que j'aie jamais faite, et personne ne la verra. Il est midi vingt, dans le salon d'accueil de la dacha de Peredelkino, rempli de chaises renversées et de tasses brisées, et je me tiens debout au milieu des chefs de famille, appuyé sur une canne que Pacha a trouvée dans un porte-parapluies. Mon flanc brûle. Dans ma main gauche, serrée si fort que le métal marque ma paume, une montre de gousset bat doucement. Je la regarde. Elle indique midi seize. Il est donc midi vingt.Quelque part, à l'ouest, dans une forêt de sapins, une voiture noire roule sans phares. Dedans, une femme que j'ai juré de ne pas lâcher.— Il y a une rou
POV AlimaLe salon du pavillon de chasse est une pièce basse, lambrissée de pin, éclairée par une cheminée où brûlent trois bûches de bouleau. Des têtes de cerfs empaillées pendent aux murs, leurs yeux de verre luisant dans la lueur des flammes. Au milieu, sur un canapé de cuir fendillé, un vieillard est renversé en arrière, la bouche ouverte, les mains crispées sur son plaid. Fiodor Bariatinski.Je reconnais le tableau avant d'avoir franchi le seuil, avec cette lucidité glacée qui me prend aux urgences. Cyanose des lèvres et des ongles. Tirage sus-sternal, creux du cou qui se creuse à chaque inspiration. Sueurs. Un râle humide, bruyant, qui s'entend de la porte, comme un bruit de bulles dans une casserole. Du coin de
POV AlimaIl y a une odeur de laine mouillée dans le sac qu'on m'a mis sur la tête.Je la reconnais avant toute autre chose : suint, neige fondue, tabac froid. Le tissu est épais, rugueux, collé à mes lèvres par mon propre souffle. Mes poignets sont liés devant moi par un lien de plastique qui me mord la peau. Je suis assise sur une banquette de cuir, entre deux corps durs, dont l'un sent l'huile à fusil. La voiture roule vite, sur une route qui monte, descend, tourne. Je ne vois rien. J'entends tout.Compte.C'est le dernier mot que j'ai dit à mon père, et je me l'applique à moi-même. Je compte mon pouls, d'abord. Quatre-vingt-seize. Trop vite. Je ralentis ma respiration, comme on le fait avant de piquer une veine difficile : inspirer sur quatre temps, retenir deux, expirer sur six. Quatre-vingt-dix. Quatre-vingt-cinq. Je compte les minutes ensuite, en m'appuyant sur ce battement régulier qui devient mon horloge. À chaque virage à gauche, un doigt levé. À chaque virage à droite, un a
POV NikolaiLe noir tombe dans mon casque comme une dalle.Un claquement sec, très net. Puis rien. Plus de souffle, plus de grésillement, plus de voix, plus de cloche. Seulement, au fond de l'oreille, ce bourdonnement de mer qu'on entend après le silence d'un orage. Je tire le casque de mes cheveux, je le jette sur la caisse. Ma main tremble. Je ne m'en suis pas aperçu.— Vadim, dis-je dans le micro. Vadim.Rien.Pacha s'est dressé comme un ressort. Grigori a pris le volant, sans un mot, la clef de contact déjà dans la main. Vania, voûté sur son ordinateur, fixe un écran qui ne montre plus qu'une ligne droite, d'un vert laiteux. Dans la for&ec
POV AlimaIls avancent sans hâte.Trente hommes en noir se détachent des rayonnages, un à un, en demi-cercle, avec la lenteur calculée de ceux qui savent que la peur est plus efficace que la course. Leurs bottes claquent sur le parquet, dans le silence de la salle des Clefs. Je vois les chefs de famille se rejeter en arrière dans leurs fauteuils. Une femme porte la main à sa bouche. Tatiana Golitsyne serre le pommeau de sa canne comme une épée. Au fond, derrière un rideau de bougies, Andreï se redresse, très blanc, les doigts crispés sur le rebord de la table.Je ne bouge pas. J'ai la clef dans ma main droite, la chaîne enroulée autour de mon poignet. Dans ma poche, la montre de Nikolai bat son petit cœur de







