LOGINPOV : Alima
Je me réveille tard le lendemain, la lumière grise de Moscou filtrant à travers les rideaux, et je reste un long moment immobile, cherchant à rassembler les fragments de cette nuit qui continue de me sembler, par endroits, presque irréelle. La place à côté de moi est vide, les draps froids depuis un moment déjà, et sur l'oreiller, l'empreinte de sa t&e
POV AlimaJ'ouvre l'enveloppe à minuit, assise sur le bord de notre lit, avec Nikolai à côté de moi.Nous n'avons rien dit. Nous sommes montés après le départ des invités, nous avons éteint le plafonnier, allumé la lampe de chevet, sorti l'enveloppe du coffre. Elle est là, entre mes mains, d'un papier crème épais, scellée de cire rouge, portant en lettres penchées : Famille Vetrov. Pour la Gardienne seule. Je la retourne. Je regarde le faucon, la clef, imprimés dans la cire.— Je peux sortir, dit Nikolai.— Reste.— C'est écrit : pour la Gardienne seule.— Je sais ce qui est écrit. Je te dis de rester.Il reste. Il s'assoit un peu plus près, sa main contre mon dos, sans rien dire.Je rompts le sceau. La cire craque, d'un petit bruit sec. Je tire l'enveloppe en deux parties. À l'intérieur, trois choses.Un acte, d'abord. Deux feuilles de papier timbré, enduites d'un cachet de notaire, rédigées en lettres serrées, que je parcours d'un coup d'œil. Acte de restitution. La maison sise rue
POV NikolaiJe fais mettre douze couverts, et ma belle-mère me regarde comme si je lui avais demandé de cuire un éléphant.— Douze ?— Douze.— Vous avez invité huit personnes dans cette maison, un mardi soir, alors que vous sortez à peine d'un hôpital avec un drain...— Le drain est retiré depuis lundi.— ... et vous voulez que je cuisine pour douze, dont Artiom, qui ne tient pas une fourchette, et monsieur Rjevski, qui ne mange plus que du bouillon ?— Oui.Elle soupire, essuie ses mains sur son tablier. Elle a l'air de réfléchir à une grave question de stratégie. Puis elle hoche la tête, avec la dignité des gens qui acceptent une mission impossible.— Il me faudra de la betterave, dit-elle.Voilà comment, un mardi soir de décembre, à dix-neuf heures trente, je me retrouve devant la table de ma salle à manger, que je n'ai jamais vue pleine.Elle l'est. Les bougies brûlent dans leurs chandeliers d'argent. La nappe blanche a été repassée par trois mains. Au milieu, la soupière de ma b
POV NikolaiIl me demande de l'accompagner. Je dis oui avant d'avoir réfléchi, et je passe la nuit à me demander pourquoi.Gleb Lavrov m'a appelé à dix heures du soir, sur la ligne de la maison, d'une voix sourde, hachée, où l'on devinait la présence d'une femme qui chuchotait derrière lui et d'un enfant qui ne voulait pas dormir. Il a dit : je veux le voir demain. Je ne veux pas y aller seul. Votre femme est occupée, je ne peux pas lui demander. Vous. J'ai répondu : à quelle heure ? Il a raccroché sans merci. Je crois que c'est la plus belle chose qu'on m'ait jamais dite.À onze heures du matin, nous marchons côte à côte dans le couloir du quatrième étage de Botkine, devant des portes grises numérotées. Gleb porte sa veste de travail, une chemise propre, le col boutonné jusqu'au menton, comme pour une cérémonie. Dans ses mains, un bonnet de laine qu'il tord sans y penser. Derrière nous, à une dizaine de mètres, Katia pousse doucement une poussette où Macha, enveloppée dans son mantea
POV AlimaJe me tiens debout devant cinq personnes qui ont le pouvoir de décider si j'ai le droit de porter une blouse, et je ne pense à rien.C'est un état que je connais. Je l'ai découvert aux urgences, la première nuit, devant un homme dont le cœur venait de s'arrêter : une sorte de vide lumineux, très propre, où il n'y a plus de place pour la peur parce que le temps est devenu trop étroit. La salle des soutenances de la faculté est un petit amphithéâtre de pierre grise, aux gradins de bois ciré, éclairé par trois fenêtres hautes qui laissent entrer une lumière de décembre, pâle comme du lait. Un écran. Un pupitre. Une table en fer à cheval, derrière laquelle siège mon jury : le professeur Gromov, ventre en avant, mains croisées dessus, qui m'observe comme on observe un cas ; la professeure Nazarova, lunettes sur le front ; la doyenne, une dame sèche aux cheveux gris tirés en arrière ; un inconnu de l'ordre des médecins, en cravate rouge ; et, au bout, les bras croisés, les sourcil
POV AlimaIl a maigri.C'est la première chose que je pense, avec cette bêtise des évidences qui nous saisissent quand le cœur n'est pas prêt. Mon frère, sur le seuil de la chambre de réanimation, a dix kilos de moins que dans mon souvenir. Ses épaules flottent dans son blouson de cuir. Ses joues se sont creusées. Il a sous les yeux les mêmes cernes que mon père, et cette façon de tenir son bonnet de laine à deux mains, comme on tient un objet pour ne pas en tenir un autre.Il a vingt-sept ans. Il en paraît quarante.— Alima.— Igor.Nous restons ainsi, de chaque côté d'un chambranle, comme deux personnes qui se seraient quittées sur un quai et ne sauraient plus laquelle doit parler la première. Dans mon dos, le moniteur de Nikolai égrène son petit chiffre régulier. Derrière Igor, dans le couloir, j'entends mon père se lever, le grincement d'une chaise.— Je ne savais pas où te trouver, dit Igor. Je suis passé chez maman. Elle m'a tout dit. Le monastère, la neige, l'embuscade. J'ai pr
POV NikolaiLe premier son qui me revient est un bip.Régulier, aigu, patient, comme un grillon dans une pièce vide. Il dure depuis longtemps. Je ne sais pas combien. Il y en a d'autres, derrière lui : un soufflet, un sifflement doux, le clapotis d'un liquide qui coule dans un tube. Une pompe qui bat. Je comprends, très lentement, que ces bruits sont à moi. Qu'ils viennent d'un corps que j'habite et que je ne reconnais plus.Je n'ouvre pas les yeux. Je les écoute.Il y a une odeur d'éther et de linge chaud. Une main, très légère, serrée autour de la mienne. Une respiration, tout près, calme, profonde, d'une personne qui dort assise. Je sais qui c'est avant d'avoir bougé. J







