LOGINLe déjeuner dominical chez Judith était devenu, sans qu'aucune des deux ne l'ait décrété, une institution — la seule institution de la vie d'Élise qui ne cherchât ni à la juger, ni à l'exproprier, ni à la faire signer quoi que ce soit.
Ce dimanche-là,
L'insomnie qui travaille finit toujours par avoir soif.À trois heures dix, Élise renonça officiellement à dormir, enfila son peignoir et descendit — une tisane, peut-être, ou juste le rituel de la tisane, l'eau qui chauffe, la tasse entre les mains, ce théâtre minuscule qu'on se joue pour convaincre le corps que tout est normal. L'escalier connaissait ses pieds par cœur. Elle traversa le vestibule dans le noir.La cuisine n'était pas vide.Adrien était là, adossé au comptoir, dans la seule lumière du frigo entrouvert — en tee-shirt et pantalon de pyjama,
Il l'attendait devant la Méridienne.Élise le vit en sortant de la porte à tambour, à dix-neuf heures quarante, dans la lumière déclinante qui rendait le parvis orange — une silhouette adossée à un lampadaire, à l'écart du flot des costumes pressés, les mains dans les poches, avec cette immobilité particulière des gens qui attendent depuis longtemps. Son corps le reconnut avant elle, comme au supermarché : quelque chose se serra sous les côtes, à l'endroit exact des archives.Gabriel.Elle envisagea une seconde de passer sans s'arrê
Il faut d'abord raconter ce qu'Élise ne vit pas.Quand la porte de la grande salle à manger se referma sur elle — son pas décroissant dans le vestibule dallé, la lourde porte d'entrée, puis, insolent, le petit chant d'un moteur qui démarre — le clan Chevalier-Dumas resta exactement dans la position où elle l'avait laissé : aligné sur un côté de table, face à une chaise vide et à un rond de serviette abandonné. Longtemps. Le café refroidissait dans les tasses. Une mouche, quelque part, faisait sa vie.Ce fut le banquier qui craqua le premier — les rapportés craquent toujours les premiers :
La convocation arriva le mercredi, et le mot n'est pas trop fort : ce n'était pas une invitation, c'était une citation à comparaître, calligraphiée sur le bristol crème de la Maison. « Hubert et Éliane Chevalier-Dumas vous prient de venir déjeuner dimanche, à treize heures. Présence souhaitée. » Pas de « chère Élise ». Pas de formule affectueuse. Et ce « présence souhaitée » qui, en langage Chevalier-Dumas, se traduisait : les absents seront jugés par contumace.— N'y va pas, dit Judith au téléphone. C'est un guet-apens avec du gigot.— Justement, dit É
Le déjeuner dominical chez Judith était devenu, sans qu'aucune des deux ne l'ait décrété, une institution — la seule institution de la vie d'Élise qui ne cherchât ni à la juger, ni à l'exproprier, ni à la faire signer quoi que ce soit.Ce dimanche-là, il y avait un poulet rôti, du vin blanc pour une seule des deux convives — Élise déclina, l'estomac en mode prudence depuis quelques jours, et nota distraitement que c'était la deuxième fois — et une Judith d'humeur inquisitrice, installée en tailleur sur son canapé, qui exigea le rapport complet de la semaine :— Tout. Dans l'ordre. Et ne me r&
Adrien mit une semaine à s'apercevoir que sa femme avait disparu.C'était toute l'ironie de son dispositif : à force d'organiser l'effacement d'Élise — les repas séparés, les étages évités, la vie en pointillé — il avait cessé de la voir, et donc cessé de voir qu'il ne la voyait plus. Le lundi, il nota distraitement que la voiture d'Élise n'était pas là au petit-déjeuner. Le mercredi, qu'elle n'était pas là non plus au dîner. Le jeudi soir, rentrant tôt d'un conseil, il trouva la maison vide — vide de Vanessa, partie à son cours de yoga aérien, mais surtout vide d'Élise, ce qui était anormal : Élise était le meuble de cette mai







