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Chapitre 10 : Le Festin des Ombres

Penulis: Darkness
last update Tanggal publikasi: 2025-11-03 18:04:42

Angèle 

Le restaurant est un lieu que Rabis a choisi avec une intention évidente : un endroit intimiste, aux lumières basses, où les tables sont séparées par des voilages de soie et où le murmure des conversations se perd dans le son feutré d'un piano. L'air est chargé d'un parfum d'épices et de richesse. C'est le territoire du prédateur, un décor conçu pour la séduction et l'abandon.

Je m'y rends vêtue d'une arme : une robe noire simple, mais qui épouse mes courbes avec une fidélité cruelle. Ma seule concession à la parure est des boucles d'oreilles en argent froid qui capturent la lumière par éclats discrets. Je ne suis pas là pour lui plaire. Je suis là pour être un objet de désir si parfaitement taillé qu'il en oublie toute prudence.

Il est déjà attablé, un verre de whisky ambré à la main. Son regard, luisant dans la pénombre, me déshabille lentement tandis que je m'approche.

— Je commençais à croire que vous aviez eu plus peur que je ne le pensais, dit-il, sa voix un ronronnement caressant.

Je glisse sur la banquette en face de lui, croisant les jambes avec une lenteur calculée.

— La peur est un luxe que je ne peux pas me permettre, Rabis. Contrairement à certains.

Il sourit, appréciant la pointe. Le serveur vient. Je commande un verre de vin rouge, sec et tannique. Une boisson qui a du caractère, qui ne s'excuse pas d'être là.

Le dîner est un duel masqué. Entre les bouchées d'un foie gras fondant et les saveurs complexes d'un magret de canard, nous échangeons des paroles aiguisées. Il interroge mes compétences, mes antécédents, avec une insistance qui frôle l'interrogatoire. Je réponds par des demi-vérités, des récits soigneusement construits, détournant ses questions avec un sourire ou une question à mon tour.

— Vous êtes différente des autres, finit-il par lâcher, son regard s'attardant sur la ligne de mon cou. Elles ont généralement déjà cédé à ce stade. Ou elles ont fui.

— Peut-être que vous avez l'habitude de chasser du gibier trop facile, rétorqué-je en portant mon verre à mes lèvres. Où est le plaisir sans la traque ?

Sous la table, son pied effleure le mien. Je ne le retire pas. Je permets au contact de s'établir, un point de chaleur intense dans l'espace confiné. C'est un champ de bataille, et ce simple contact est une escarmouche.

— Et quel est votre plaisir, Angèle ? chuchote-t-il en se penchant. Qu'est-ce qui fait battre le cœur de la glaciale assistante de mon père ? Le pouvoir ? L'argent ?

Je le fixe, permettant à un voile de mystère, teinté d'une promesse feinte, de passer dans mon regard.

— La maîtrise, dis-je d'une voix basse et posée. Savoir que l'on contrôle le jeu. C'est un aphrodisiaque bien plus puissant que tout le reste.

Son sourire s'élargit. J'ai touché une corde sensible. J'ai parlé son langage primal.

Il commande une bouteille de champagne, un vintage d'une obscène extravagance. Les bulles pétillent dans les flûtes, légères et trompeuses. À mesure que le niveau de la bouteille baisse, ses gestes deviennent plus possessifs. Sa main "effleure" accidentellement la mienne en saisissant son verre. Son genou presse contre le mien sous la table. Je tolère chaque intrusion, y répondant même par de légères pressions, de brefs regards soutenus qui promettent tout et rien à la fois.

— Mon père vous désire, vous savez, lance-t-il soudain, les yeux rivés sur moi pour observer ma réaction. Il collectionne les choses rares. Les choses qu'il ne comprend pas tout à fait.

Je feins une légère surprise, puis un dédain amusé.

— Votre père me désire comme il désire un tableau de maître ou une acquisition stratégique. Ce n'est pas de la convoitise. C'est de l'avidité.

— Et ma convoitise, à moi ? De quelle nature est-elle ?

Sa voix est devenue rauque. Il a posé sa main à plat sur la table, si près de la mienne que je sens la chaleur qui en émane.

Je baisse les yeux vers sa main, puis relève lentement mon regard vers le sien. J'y mets toute la chaleur factice que je peux mobiliser, un mélange de défi et de consentement imminent.

— Plus simple, sans doute. Plus animale. Moins… réfléchie.

C'est ce qu'il veut entendre. Qu'il est l'instinct, la passion sauvage, face à la froide calculatrice de son père.

Il paie l'addition sans quitter mon regard, d'un geste négligent. Nous sortons. La nuit est fraîche. Il me prend par le bras, non pas avec brutalité, mais avec une autorité qui n'admet pas de refus.

— Ma voiture est là.

— Je peux rentrer seule.

— Non, insiste-t-il, son visage si près du mien que je sens son souffle, chaud et chargé d'alcool et de désir. Vous ne le pouvez pas.

À l'intérieur de la luxueuse voiture, l'espace semble se contracter. L'habitacle est un cocon de cuir et d'obscurité, bercé par le ronronnement du moteur. Il ne donne pas d'adresse au chauffeur. Nous roulons en silence. Sa main se pose sur mon genou, la paume brûlante à travers le fin tissu de ma robe. Les doigts se referment, serrant légèrement la chair.

Je tourne la tête pour regarder par la vitre, feignant une nervosité qui n'est pas complètement feinte. La situation échappe à mon contrôle. Le feu que j'ai attisé menace de devenir un incendie.

— Vous avez peur, maintenant ? murmure-t-il, ses lèvres frôlant mon oreille.

— Non, mens-je, ma voix un peu étranglée. Je suis… concentrée.

Il rit, un son bas et victorieux. Sa main remonte le long de ma cuisse, d'un mouvement lent, inexorable. Chaque parcelle de ma peau hurle sous ce contact, non pas de plaisir, mais d'alarme. Mon corps se raidit, une réaction instinctive que je lutte pour maîtriser. Je dois jouer le jeu. Je dois permettre cela. C'est le prix à payer pour sa confiance, pour l'aveugler.

Je ferme les yeux, invoquant le visage de mon père. Sa bonté. Son injustice. La froide colère qui en découle est mon armure. Je me détends délibérément, permettant à mes muscles de céder sous sa caresse intrusive. Je laisse échapper un léger souffle, un son ambigu qui peut passer pour un début de consentement.

Sa main s'immobilise, pressant contre mon entrejambe à travers la soie de ma robe. Le contact est brutal, possessif, réducteur. C'est le geste d'un homme qui marque son territoire.

— Arrêtez, chuchoté-je.

Le mot est sorti, faible, sans conviction.

— Vous ne le pensez pas, ricane-t-il, enfouissant son visage dans mon cou, inhalant mon parfum.

La panique monte, acide, dans ma gorge. J'ai perdu. Le jeu a dépassé les limites. Je suis sur le point d'être violée dans le dos d'une voiture par le fils de l'homme que je hais, une simple proie après tout.

Soudain, la voiture ralentit et s'arrête. Nous sommes devant mon immeuble. Le chauffeur, impassible, a suivi un ordre non dit.

Le sortilège est rompu. Rabis se redresse, lissant son costume d'une main qui tremble légèrement. Son regard est encore sombre de désir, mais une lueur de frustration y brille. Je lui ai échappé. De justesse.

— À demain, Angèle, dit-il, sa voix tendue.

Je sors de la voiture sans un mot, les jambes flageolantes. Je ne me retourne pas. Je traverse le hall, appuie sur le bouton de l'ascenseur, le cœur battant à tout rompre.

Une fois derrière la porte close de mon appartement, je m'effondre. Les larmes ne viennent pas. À la place, un tremblement incontrôlable me secoue. Ce n'est pas de la peur. C'est de la rage. Une rage froide, absolue, qui glace mes os. J'ai frôlé l'abîme. J'ai senti la vraie nature de leur pouvoir : un pouvoir qui prend, qui viole, qui détruit.

Je me lève et me dirige vers la salle de bain. Je me regarde dans le miroir. La femme qui me fixe a les lèvres gonflées, les yeux brillants d'un éclat fiévreux. Sa robe est froissée. Mais dans ses prunelles, il n'y a ni honte, ni défaite. Il n'y a qu'une résolution d'acier trempée dans la haine.

J'ai failli être possédée. Mais je n'appartiens qu'à ma vengeance.

Et demain, le jeu reprendra. Mais les règles viennent de changer. Rabis a cru me toucher, m'atteindre. Il ne sait pas qu'il vient de forger lui-même l'arme de sa perte. Ce contact, cette humiliation, je les transformerai en combustible.

Je ne suis plus seulement le feu.

Je suis l'incendie qui ne s'éteindra qu'une fois leur monde réduit en cendres.

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