Mag-log inAngèle
La nuit ne m’a pas apporté le sommeil, mais une clarté terrible. Au petit jour, assise dans mon salon silencieux, je repasse chaque instant, chaque frôlement, chaque parole échangée avec Rabis. La peur rétrospective a cédé la place à une froide évaluation tactique. J’ai commis une erreur : j’ai sous-estimé l’animalité de Rabis, sa capacité à faire voler en éclats les règles non écrites de notre jeu. Je ne peux plus me contenter de danser à la lisière du précipice. Je dois apprendre à y construire une forteresse.
Mon téléphone vibre sur la table basse. Un email. L’expéditeur est une adresse cryptée. Mon contact.
Sujet : Matériel de construction.
Le message est court, laconique. Une pièce jointe. Un fichier audio. Aucune instruction. Juste un outil.
Je branche mes écouteurs, le cœur soudain lourd. J’appuie sur lecture.
D’abord, un grésillement, puis des voix. Celle de Rabis, immédiatement reconnaissable, épaisse de mépris et d’arrogance. Et une autre, plus jeune, plus nerveuse. Un de ses « associés », sans doute.
« — … elle se croit plus maline que tout le monde. Avec ses airs de sainte nitouche.
— Tu vas lui régler son compte, à la stagiaire de papa ?
— Stagiaire ? (Un rire gras.) Non. Elle a du cran. Et des courbes à faire perdre la tête à un saint. Le vieux la veut, c’est évident. Il collectionne les pièces uniques. Mais moi… moi, je préfère les user, les salir un peu. Les rendre… moins parfaites. »
Un silence. Le bruit d’un verre qu’on pose.
« — Et pour le projet Helios ? Elle a l’air d’y croire.
— Helios ? (Un reniflement de dédain.) Lemoine et son frère sont des fantômes. Le vieux s’en servira et les jettera. Comme il fait avec tout le monde. Comme il finira par la jeter, elle. Moi, je veux juste avoir goûté au fruit avant qu’il ne pourrisse. C’est ça, le vrai jeu. Prendre ce qu’il croit lui appartenir. »
La nausée me monte à la gorge, froide et métallique. Ce n’est pas une révélation. C’est une confirmation. Je ne suis qu’un trophée potentiel dans leur guerre intestine, un objet de conquête dans le conflit œdipien qui les oppose. Le mépris de Rabis pour son père est aussi viscéral que son désir de lui prendre ce qu’il a.
Mais ce fichier… c’est une arme. Une arme à double tranchant.
Je l’enregistre sur trois supports différents, le crypte, le cache dans les limbes de mon cloud. C’est mon assurance. Ma bombe à retardement.
9h00. Bureau de Néron.
Il est debout, tourné vers la baie vitrée, si immobile qu’il semble faire partie du paysage urbain. Je me tiens près de la porte, le dossier Helios sous le bras. L’air est froid, climatisé.
— J’ai le plan d’approche pour Helios, annoncé-je.
Il ne se retourne pas.
— Rabis vous a raccompagnée hier soir.
La phrase tombe comme une pierre dans un étang gelé. Il sait. Bien sûr qu’il sait. Ses yeux et ses oreilles sont partout.
— Oui. Nous avons discuté stratégie.
Enfin, il se tourne. Son visage est un masque de granit, mais ses yeux, ces yeux pâles et perçants, me traversent.
— De stratégie, répète-t-il, d’une voix où perce une nuance d’ironie dangereuse. Rabis a une conception… particulière de la stratégie. Il confond souvent l’échiquier avec le terrain de chasse.
Il s’approche, lentement, sans un bruit. L’espace entre nous se réduit, chargé d’une tension électrique.
— Il a essayé de vous toucher.
Ce n’est pas une question. C’est un constat. Un test.
Je soutiens son regard, sans ciller. Je ne dois ni nier, ni confirmer. Je dois redéfinir les termes.
— Votre fils croit que le pouvoir se prend par la possession, dis-je, ma voix étrangement calme. Il se trompe. Le vrai pouvoir, c’est l’influence. C’est de faire en sorte que les autres veuillent vous donner ce que vous désirez.
Néron s’arrête à un mètre de moi. Je peux sentir le faint parfum de son savon, un mélange de bois et de something almost medicinal.
— Et vous, Angèle ? Que désirez-vous ?
La question est la plus dangereuse qu’il m’ait jamais posée. Y répondre avec la vérité, c’est me perdre. Y répondre par un mensonge éhonté, c’est me démasquer.
— Je désire une place à cette table, dis-je en tenant son regard. Pas comme un jouet. Pas comme une décoration. Comme un architecte.
Un silence s’installe, lourd, épais comme du goudron. Son expression ne change pas, mais je perçois un infime changement dans son regard. La froideur analytique cède un millimètre. La curiosité devient… intérêt.
— Montrez-moi, dit-il enfin en tendant la main vers le dossier.
Je le lui tends. Nos doigts ne se frôlent pas. Il prend le dossier, le pose sur son bureau sans le regarder. Ses yeux sont toujours rivés sur moi.
— Rabis vous voit comme un défi. Un os à ronger. Moi… je commence à vous voir différemment. Vous avez tenu tête à mon fils. Vous avez supporté son… attention. Et vous êtes encore debout. Plus forte.
Il fait un pas de plus. Nous sommes maintenant si proches que je dois lever légèrement la tête pour maintenir son regard. L’autorité qui émane de lui est presque physique, une pression sur ma poitrine.
— Je ne collectionne pas les jouets, Angèle. Je collectionne les armes. Et je crois que vous pourriez en être une remarquable.
Sa main se lève, non pas pour me toucher le visage, mais pour effleurer une mèche de mes cheveux, un geste d’une intimité troublante, de propriétaire.
— Mais une arme doit avoir une garde. Un système pour ne pas blesser son possesseur. Vous me comprenez ?
Je retiens mon souffle. C’est le moment. Le point de non-retour.
— Parfaitement, murmuré-je.
Je ne recule pas. Je ne ferme pas les yeux. Je permets à son geste possessif d’exister, je l’accueille même, en y répondant par un calme absolu, une froideur qui est le parfait miroir de la sienne. Je ne suis pas la proie qui se soumet. Je suis l’arme qui accepte le fourreau.
C’est plus excitant pour lui que n’importe quelle étreinte. Je le vois dans l’obscurcissement de son regard, dans le léger durcissement de sa mâchoire. Il a cru trouver en moi un reflet de sa propre puissance.
— Bien, dit-il, en retirant sa main comme s’il se brûlait. Travaillez sur Helios. Utilisez ce que vous avez. Je veux des résultats.
Je hoche la tête, tourne les talons et sors. Le couloir me semble soudain immense, l’air plus facile à respirer.
Je ne me retourne pas. Je marche d’un pas ferme vers mon bureau, le corps parcouru d’un frisson qui n’est ni de la peur ni du désir, mais de la puissance. J’ai joué le tout pour le tout. Et j’ai gagné une manche cruciale.
Néron croit me tenir parce que je me suis laissé toucher. Rabis croit me conquérir parce que je lui ai résisté.
Ils ne voient pas la vérité.
L’arme qu’ils croient forger, l’incendie qu’ils croient contrôler… c’est moi qui en tiens le cœur. Et le fichier audio dans mon téléphone, la preuve du mépris de Rabis pour son père et son empire, est l’étincelle qui, le moment venu, réduira leur monde en cendres.
Le jeu a changé, une fois de plus. Je ne suis plus dans leur reflet. Je suis derrière le miroir. Et je regarde.
NéronLe refus de Rabis reste suspendu dans l'air du bureau, une particule toxique que je ne peux ni absorber ni expulser. Les murs en verre ne reflètent plus que mon propre visage, pâli par la lumière froide des écrans boursiers. Pour la première fois, ce reflet me semble étranger. Un stratège sans stratégie. Un architecte dont la plus belle construction — son héritier — se dresse soudain en ruine volontaire, magnifique et irrécupérable.Il a choisi les cendres.Cette pensée tourne en boucle, inepte, illogique. On ne choisit pas les cendres. On fuit l'incendie, ou on le déclare. On ne s'installe pas dans les débris fumants pour y bâtir une cabane.Et pourtant, c'est ce qu'il fait.Avec elle.Angèle Derval. Je revois son dossier, ses photos. La froide détermination dans ses yeux le jour de l'entretien. Je l'avais prise pour une ambitieuse ordinaire, affamée mais prévisible. J'avais sous-estimé la fureur froide d'une fille endeuillée. Elle n'a pas voulu séduire le pouvoir. Elle a voulu
NéronLe silence est plus assourdissant que les sirènes de la Bourse. Ce bureau, cette tour de verre et d’acier qui est le prolongement de ma volonté, semble étrangement vide. Vide de sa seule présence qui, malgré tout, l’habitait d’une forme de vie.La nouvelle est arrivée à l’aube, discrète, comme un chuchotement venant gâcher le triomphe. Ils n’ont pas pris les avions. Ils n’ont pas utilisé les comptes. L’appartement à Palermo est resté silencieux. Et l’appartement d’Angèle Derval… n’est pas vide.Mon scénario parfait. La fuite des amants traqués, se croyant libres alors que je tenais tous les fils. Un jeu que j’avais imaginé dans ses moindres détours. Leur rébellion, finalement, cadrée, contrôlée, devenue un divertissement pour moi.Ils ont brûlé les fils.Ils sont restés.Dans les ruines que j’avais moi-même créées. Cette pensée me traverse comme un courant électrique, désagréable, nouveau. Ce n’est pas de la colère. C’est… de l’incompréhension. Un mouvement que je n’avais pas an
Angèle J’ouvre les yeux. Il est sérieux.– Il s’attend à ce que nous partions. C’est son scénario. La fuite romantique des amants maudits, recommençant sur les ruines. Il se délecterait de cette idée. De nous contrôler jusqu’au dénouement.Il se lève, me tend la main. Je la prends. Il me relève. Mes jambes sont faibles, mais elles me portent.– Qu’est-ce qu’on fait, alors ?Rabis regarde autour de lui, son regard balayant le saccage. Il semble chercher quelque chose. Puis ses yeux se posent sur la cheminée, vide, propre.– On prend les vraies ruines. Pas celles qu’il nous donne. Pas un appartement à Buenos Aires. On prend celles-ci. Ici. Maintenant.Il marche vers la cheminée, s’accroupit. Il gratte le fond avec ses ongles. Une petite trappe en bois, presque invisible, s’ouvre. Un ancien conduit de cheminée condamné. Il y plonge la main, en sort un vieux coffret en fer rouillé que je n’avais jamais vu.– Qu’est-ce que c’est ?– Les seules choses que mon père n’a jamais pu contrôler.
Angèle Un bruit derrière moi me fait sursauter. Rabis est dans l’encadrement de la porte, pâle, les yeux écarquillés en prenant la mesure du désastre. Il n’est pas resté dans la voiture. Il est venu.– Putain, il souffle, la voix rauque.Il entre, referme la porte derrière lui. Ses pas sont lents, prudents, comme s’il marchait dans une chapelle profanée. Il s’accroupit près de moi, sa main se pose sur mon épaule. Le contact est brûlant à travers le tissu fin de ma robe.– Il est venu ici, je dis, sans reconnaître ma propre voix. Plate. Éteinte.– Ou il a envoyé quelqu’un.– Non. C’est lui. Je le sens.Rabis prend le post-it, le lit. Sa mâchoire se tend. Je vois les muscles saillir sous sa peau. Une colère familière, saine, brute. Pas encore complexe, pas encore empoisonnée par le doute.– Ce n’est qu’un jeu, Angèle. Un dernier coup. Il veut te briser. Te montrer qu’il contrôle tout, jusqu’à la fin.– Il a réussi, je murmure en désignant les dossiers noircis. Tout ce que j’avais. Tout
AngèleLa voiture s’arrête devant l’immeuble que je n’ai pas revu depuis trois jours. Depuis avant. Depuis que je suis entrée dans cette guerre sans savoir que je n’en sortirais pas la même. Le chauffeur, un homme silencieux engagé par Néron lui-même pour cette ultime course, hoche simplement la tête quand je le remercie. Il ne demande rien. Il ne regarde pas Rabis, assis à mes côtés, qui contemple le pare-brise d’un air lointain, l’enveloppe de notre nouvelle vie serrée dans sa main.– Je dois y aller, je dis, la voix plus ferme que je ne le sens. Prendre quelques affaires.Rabis tourne enfin la tête vers moi. Ses yeux, si féroces dans la salle des marchés, sont maintenant empreints d’une lassitude profonde, d’une confusion qui fait écho à la mienne.– Tu reviens ? La question est simple, mais elle pèse des tonnes. Il ne demande pas « viens-tu avec moi ? ». Il demande « reviens-tu ? ». Comme si mon départ était déjà une certitude, et mon retour un miracle improbable.– Oui. Attends-m
AngèleRabis serre les poings, mais il ne dit rien. Le regard fixe de son père semble le transpercer.– Alors c’est tout ? je finis par demander. Vous nous avez manipulés, trompés, joué avec nous… pour nous révéler cette… vérité ?Néron secoue lentement la tête.– Non. Je vous ai préparés.Il retourne à la baie vitrée, contemple la ville une dernière fois.– L’effondrement que vous avez vu sur les écrans n’était qu’un prélude. Dans vingt minutes, Valesco Enterprises déclarera faillite. Tous nos actifs seront gelés. L’empire que j’ai bâti s’effondrera, emportant avec lui des milliards, des carrières, des vies.Il se retourne, et son sourire est presque apaisé.– Mais vous deux, vous serez libres. Libres de mon héritage. Libres de ma folie. Libres de recommencer, si vous en avez le courage.– Pourquoi feriez-vous ça ? s’enquiert Rabis, méfiant.– Parce qu’après quarante ans à bâtir cet empire, j’ai compris une chose : on ne possède rien. On est seulement des gardiens temporaires. Et mon







