LOGINAngèle
La voiture silencieuse qui me ramène chez moi est un sanctuaire roulant. Les lumières de la ville glissent sur la vitre comme des stries de néon. Je ferme les yeux, mais je ne vois pas la nuit. Je vois le regard de Néron, cette obscurité possessive. Je sens le contact brûlant de Rabis. Deux pôles opposés, deux dangers distincts que je dois équilibrer avec la précision d’un funambule.
Mon téléphone vibre. Un message d’un numéro inconnu.
Inconnu : « La pierre angulaire a une fissure. Regardez le dossier Helios. »
Mon cœur fait un bond. C’est mon contact. La mystérieuse source qui m’a approchée il y a des semaines, me fournissant juste assez d’informations pour orienter mes recherches sans jamais se révéler. Helios. C’est l’une des trois cibles que j’ai identifiées aujourd’hui. Une société d’investissement familiale, l’un des actionnaires historiques les plus fidèles de l’empire Néron.
Je range mon téléphone, le visage impassible. La "fissure". Je sais ce que cela signifie. Une faille éthique, un secret financier. Quelque chose que je peux utiliser pour faire basculer leur loyauté.
Le lendemain, je plonge dans les archives numériques d'Helios. Des années de rapports, de transactions, de contrats. C’est un travail de bénédictin, fastidieux et complexe. Mais la piste est là. Des transferts de fonds opaques vers une société écran basée dans un paradis fiscal. Rien d’illégal en apparence, mais une violation flagrante de leur propre charte éthique et des clauses de transparence exigées par le groupe Néron.
Néron a convoqué une réunion stratégique à 11h. Son bureau. Rabis est présent, adossé au mur, les bras croisés, un sourire narquois aux lèvres. Son regard me déshabille, puis me toise, un mélange de désir et de défi.
— Alors, cette liste ? entame Néron, direct.
Je prends la parole, la voix claire et neutre.
— J’ai avancé sur les trois cibles. La plus prometteuse est Helios. Leur participation est significative et leur vote est crucial pour le prochain conseil.
— Les frères Lemoine sont des dinosaures, lâche Rabis avec mépris. Ils suivent mon père comme des moutons. Ils ne sont pas une cible, ils sont une garantie.
Je lui adresse un regard froid.
— La loyauté a un prix. Et parfois, elle a une date de péremption. Selon mes informations, les frères Lemoine pourraient être sensibles à un… argument financier concurrent. Leur dernière acquisition dans les énergies renouvelables a mis à mal leur trésorerie. Ils ont besoin de liquidités.
Néron me dévisage, intrigué.
— Vous suggérez de leur proposer une offre de rachat ? C’est hors de question. Cela montrerait une faiblesse.
— Non, monsieur. Je suggère de leur montrer que leur loyauté est leur seul actif de valeur. Mais pour cela, il faut s’assurer qu’ils n’aient pas d’autre choix.
Je ne révèle pas la "fissure". Pas encore. Cette information est ma monnaie d'échange, mon avantage. La donner trop tôt, c’est perdre mon pouvoir.
Rabis se pousse du mur et s’approche de la table.
— Et ces "informations", vous les tenez d’où ? De vos longues nuits solitaires devant l’ordinateur ?
Son sous-entendu est clair. Néron observe l’échange, silencieux, comme un metteur en scène jaugeant ses acteurs.
— De mon travail, Rabis, rétorqué-je sans ciller. Quelque chose dont vous semblez avoir une notion assez vague.
La tension est palpable. Je viens de le frapper au seul endroit où cela peut faire mal : son inutilité supposée.
— Assez, gronde Néron, mais il n’y a pas de colère dans sa voix. Seulement une curiosité accrue. Angèle, développez un plan d’approche pour Helios. Je veux des projections, des scénarios. Pour demain.
— Bien, monsieur.
Je me lève pour partir. Rabis bloque brièvement mon passage vers la porte, son épaule frôlant la mienne.
— Vous jouez avec le feu, chuchote-t-il pour moi seule.
Je l’ignore et sors, laissant les deux hommes dans le bureau, chacun représentant une menace différente que je dois désamorcer.
La journée se passe dans un bourdonnement concentré. Je construis le dossier Helios, mélangeant les informations publiques et les détails confidentiels de ma source. Je crée un leurre, un scénario crédible sans révéler l’atout maître.
Alors que je m’apprête à partir, une main se pose sur mon épaule. Je sursaute. C’est Rabis.
— On dine, annonce-t-il. Ce n’est pas une invitation.
— J’ai du travail.
— Justement. On va parler de ce "travail". De vos sources. De votre soudaine expertise.
Son sourire est dangereux. Refuser, c’est éveiller ses soupçons. Accepter, c’est marcher dans la gueule du loup.
Je soutiens son regard. Le jeu devient de plus en plus serré. Le mirage doit être parfait.
— D’accord, dis-je finalement. Un dîner. Professionnel.
— Bien sûr, ricane-t-il. Professionnel.
Alors qu’il s’éloigne, mon téléphone vibre à nouveau.
Inconnu : « Méfiez-vous du chien de garde. Il sent la peur. N’oubliez pas : vous n’êtes pas la proie. Vous êtes la chasseuse. »
Un frisson me parcourt l’échine. Ma source me surveille. Elle sait tout. Ou presque.
Ce soir, face à Rabis, je ne dois pas être Angèle, la femme qui veut se venger. Je dois être le reflet qu’il désire : un défi à relever, un mystère à percer. Pendant qu’il croira me séduire, je devrai le sounder, glaner des informations sur les faiblesses de son père, sur les fissures de l’empire.
Je regarde par la fenêtre. La nuit est tombée. Un jeu dans le jeu. Un reflet dans le reflet.
Je suis entrée dans la danse. Maintenant, il faut que je mène le ballet.
NéronLe refus de Rabis reste suspendu dans l'air du bureau, une particule toxique que je ne peux ni absorber ni expulser. Les murs en verre ne reflètent plus que mon propre visage, pâli par la lumière froide des écrans boursiers. Pour la première fois, ce reflet me semble étranger. Un stratège sans stratégie. Un architecte dont la plus belle construction — son héritier — se dresse soudain en ruine volontaire, magnifique et irrécupérable.Il a choisi les cendres.Cette pensée tourne en boucle, inepte, illogique. On ne choisit pas les cendres. On fuit l'incendie, ou on le déclare. On ne s'installe pas dans les débris fumants pour y bâtir une cabane.Et pourtant, c'est ce qu'il fait.Avec elle.Angèle Derval. Je revois son dossier, ses photos. La froide détermination dans ses yeux le jour de l'entretien. Je l'avais prise pour une ambitieuse ordinaire, affamée mais prévisible. J'avais sous-estimé la fureur froide d'une fille endeuillée. Elle n'a pas voulu séduire le pouvoir. Elle a voulu
NéronLe silence est plus assourdissant que les sirènes de la Bourse. Ce bureau, cette tour de verre et d’acier qui est le prolongement de ma volonté, semble étrangement vide. Vide de sa seule présence qui, malgré tout, l’habitait d’une forme de vie.La nouvelle est arrivée à l’aube, discrète, comme un chuchotement venant gâcher le triomphe. Ils n’ont pas pris les avions. Ils n’ont pas utilisé les comptes. L’appartement à Palermo est resté silencieux. Et l’appartement d’Angèle Derval… n’est pas vide.Mon scénario parfait. La fuite des amants traqués, se croyant libres alors que je tenais tous les fils. Un jeu que j’avais imaginé dans ses moindres détours. Leur rébellion, finalement, cadrée, contrôlée, devenue un divertissement pour moi.Ils ont brûlé les fils.Ils sont restés.Dans les ruines que j’avais moi-même créées. Cette pensée me traverse comme un courant électrique, désagréable, nouveau. Ce n’est pas de la colère. C’est… de l’incompréhension. Un mouvement que je n’avais pas an
Angèle J’ouvre les yeux. Il est sérieux.– Il s’attend à ce que nous partions. C’est son scénario. La fuite romantique des amants maudits, recommençant sur les ruines. Il se délecterait de cette idée. De nous contrôler jusqu’au dénouement.Il se lève, me tend la main. Je la prends. Il me relève. Mes jambes sont faibles, mais elles me portent.– Qu’est-ce qu’on fait, alors ?Rabis regarde autour de lui, son regard balayant le saccage. Il semble chercher quelque chose. Puis ses yeux se posent sur la cheminée, vide, propre.– On prend les vraies ruines. Pas celles qu’il nous donne. Pas un appartement à Buenos Aires. On prend celles-ci. Ici. Maintenant.Il marche vers la cheminée, s’accroupit. Il gratte le fond avec ses ongles. Une petite trappe en bois, presque invisible, s’ouvre. Un ancien conduit de cheminée condamné. Il y plonge la main, en sort un vieux coffret en fer rouillé que je n’avais jamais vu.– Qu’est-ce que c’est ?– Les seules choses que mon père n’a jamais pu contrôler.
Angèle Un bruit derrière moi me fait sursauter. Rabis est dans l’encadrement de la porte, pâle, les yeux écarquillés en prenant la mesure du désastre. Il n’est pas resté dans la voiture. Il est venu.– Putain, il souffle, la voix rauque.Il entre, referme la porte derrière lui. Ses pas sont lents, prudents, comme s’il marchait dans une chapelle profanée. Il s’accroupit près de moi, sa main se pose sur mon épaule. Le contact est brûlant à travers le tissu fin de ma robe.– Il est venu ici, je dis, sans reconnaître ma propre voix. Plate. Éteinte.– Ou il a envoyé quelqu’un.– Non. C’est lui. Je le sens.Rabis prend le post-it, le lit. Sa mâchoire se tend. Je vois les muscles saillir sous sa peau. Une colère familière, saine, brute. Pas encore complexe, pas encore empoisonnée par le doute.– Ce n’est qu’un jeu, Angèle. Un dernier coup. Il veut te briser. Te montrer qu’il contrôle tout, jusqu’à la fin.– Il a réussi, je murmure en désignant les dossiers noircis. Tout ce que j’avais. Tout
AngèleLa voiture s’arrête devant l’immeuble que je n’ai pas revu depuis trois jours. Depuis avant. Depuis que je suis entrée dans cette guerre sans savoir que je n’en sortirais pas la même. Le chauffeur, un homme silencieux engagé par Néron lui-même pour cette ultime course, hoche simplement la tête quand je le remercie. Il ne demande rien. Il ne regarde pas Rabis, assis à mes côtés, qui contemple le pare-brise d’un air lointain, l’enveloppe de notre nouvelle vie serrée dans sa main.– Je dois y aller, je dis, la voix plus ferme que je ne le sens. Prendre quelques affaires.Rabis tourne enfin la tête vers moi. Ses yeux, si féroces dans la salle des marchés, sont maintenant empreints d’une lassitude profonde, d’une confusion qui fait écho à la mienne.– Tu reviens ? La question est simple, mais elle pèse des tonnes. Il ne demande pas « viens-tu avec moi ? ». Il demande « reviens-tu ? ». Comme si mon départ était déjà une certitude, et mon retour un miracle improbable.– Oui. Attends-m
AngèleRabis serre les poings, mais il ne dit rien. Le regard fixe de son père semble le transpercer.– Alors c’est tout ? je finis par demander. Vous nous avez manipulés, trompés, joué avec nous… pour nous révéler cette… vérité ?Néron secoue lentement la tête.– Non. Je vous ai préparés.Il retourne à la baie vitrée, contemple la ville une dernière fois.– L’effondrement que vous avez vu sur les écrans n’était qu’un prélude. Dans vingt minutes, Valesco Enterprises déclarera faillite. Tous nos actifs seront gelés. L’empire que j’ai bâti s’effondrera, emportant avec lui des milliards, des carrières, des vies.Il se retourne, et son sourire est presque apaisé.– Mais vous deux, vous serez libres. Libres de mon héritage. Libres de ma folie. Libres de recommencer, si vous en avez le courage.– Pourquoi feriez-vous ça ? s’enquiert Rabis, méfiant.– Parce qu’après quarante ans à bâtir cet empire, j’ai compris une chose : on ne possède rien. On est seulement des gardiens temporaires. Et mon







