تسجيل الدخولAngèle
Son regard s’illumine. Je viens de prononcer les mots parfaits. Il tend une main et, avec une lenteur délibérée, effleure une mèche de mes cheveux qui a glissé sur mon épaule. Le contact est électrique. Ce n’est pas une caresse. C’est une inspection. Une évaluation tactile.
— C’est exactement ce que je me suis dit en vous lisant.
Soudain, un bruit sourd provenant de l’antichambre. Des pas lourds, précipités. La porte du bureau s’ouvre violemment.
Rabis.
Il est là, le visage légèrement empourpré, les cheveux en désordre. Il sent le whisky à distance. Ses yeux bleus, vitreux de colère ou d’alcool, balayent la pièce et se figent sur la scène : son père, debout, si près de moi. Sa main qui vient de quitter mes cheveux.
— Je savais que tu serais encore là, crache-t-il, son regard passant de son père à moi avec une haine palpable. Démarrer la nouvelle recrue en dehors des heures, père ? C’est un peu… cliché, non ?
Néron ne bouge pas d’un pouce. Son calme face à la tempête de son fils est terrifiant.
— Rabis. Tu es ivre. Rentres chez toi.
— Je ne suis pas ivre ! Je suis lucide ! hurle-t-il en s’avançant. Lucide sur tes manigances. Tu la veux pour toi tout seul. Comme tout le reste.
Il se tourne vers moi, son regard brûlant.
— Et toi ? Tu aimes jouer les proies dociles ? Tu crois qu’il te récompensera ? Il ne récompense personne. Il utilise, puis il jette.
— Rabis, ça suffit, la voix de Néron est un coup de fouet. Un avertissement.
Mais Rabis est hors de contrôle. Il ignore son père et se penche vers moi, posant ses deux mains sur les accoudoirs de mon faueuil, son visage à quelques centimètres du mien. L’odeur de l’alcool et de sa colère est étouffante.
— Tu veux voir comment ça se passe vraiment ici, petite ? Laisse-moi te montrer. Laisse-moi t’apprendre les vraies règles. Celles qui ne s’écrivent pas dans les rapports.
— Éloigne-toi d’elle, Rabis.
La voix de Néron n’a pas changé de volume, mais elle a changé de nature. Elle est devenue mortelle. Il a sorti son téléphone.
— Si tu ne quittes pas cette pièce immédiatement, j’appelle la sécurité. Et je m’assure que ton accès à cet étage soit révoqué pour un mois. Imagine. Un mois sans toucher à ton argent de poche.
La menace est précise, humiliante. Elle frappe Rabis au point le plus sensible : son ego et son portefeuille. La fureur dans ses yeux se mue en une haine pure et glacée. Il se redresse, recule de deux pas, son regard me transperçant une dernière fois.
— Ce n’est pas fini, murmure-t-il, la promesse sinistre destinée à moi seule.
Puis il tourne les talons et quitte le bureau, claquant la porte si fort que les vitres tremblent.
Le silence retombe, lourd, épais comme de la fumée. Néron pousse un soupir, un rare signe d’agacement.
— Mes excuses pour le comportement de mon fils. C’est un… désordre que je dois constamment contenir.
Il revient vers moi. L’incident a brisé la tension d’avant, mais l’a remplacée par quelque chose de plus sombre, de plus complice.
— Vous voyez la nature des défis ici, Angèle. Il ne s’agit pas seulement de chiffres. Il s’agit de gérer des forces incontrôlables.
— Je comprends, monsieur.
Il me regarde longuement, comme s’il pesait le pour et le contre d’une décision capitale.
— À partir de demain, vous travaillerez directement avec moi sur le projet Hélios. C’est confidentiel. Personne d’autre n’est au courant. Pas même mon fils.
Hélios. Le nom ne me dit rien. Un projet secret. C’est la brèche. La faille que je cherchais. Il me l’offre sur un plateau.
— Je suis honorée, monsieur.
— Ne soyez pas honorée. Soyez efficace.
Il se retourne vers la baie vitrée, signifiant que l’entretien est terminé. Je me lève et me dirige vers la porte, mes pas silencieux sur la moquette épaisse.
— Angèle.
Je me fige, ma main sur la poignée.
— Oui, monsieur ?
Il ne se retourne pas, contemplant les lumières de la ville.
— N’oubliez pas ce que vous êtes. Une stratégie. Les stratégies, je les garde toujours très, très près de moi.
Le message est clair. Je suis dans le piège. J’ai obtenu ce que je voulais : sa confiance, un projet secret. Mais le prix est de me mettre entre le tigre et son petit, devenant l’enjeu central de leur guerre.
Je sors du bureau, le corps tremblant d’adrénaline. La vengeance n’est plus un concept abstrait. C’est un chemin étroit et dangereux que je viens de m’engager à parcourir, et je sais, au plus profond de moi, que l’un d’entre eux, ou peut-être les deux, cherchera à me pousser vers le précipice.
Rabis arrive derrière moi. Il n'est pas parti au bureau, finalement. Il a fait semblant. Il m'enlace par la taille, pose son menton sur mon épaule, son souffle chaud dans mon cou.— Qu'est-ce que tu regardes ? demande-t-il doucement.— Rien. Tout. Notre vie. Ce jardin, cette maison, ce ciel. Tout ce qu'on a construit.Je regarde les arbres, les fleurs, les jouets éparpillés, les traces de nos enfants partout. Et je pense à mon père. Pierre Moreau. L'homme doux et aimant qui m'a élevée seule, qui m'a appris à lire, à compter, à aimer la justice. Je lui parle, parfois, quand je suis seule, dans le silence de la maison. Je lui raconte mes enfants, leurs progrès, leurs bêtises, leurs rires. Je lui raconte mon mari, cet homme qui est tout ce qu'il aurait voulu pour moi. Je lui dis que je vais bien, que je suis heureuse, que je pense à lui tous les jours. Je sais qu'il veille. Quelque part. D'une manière ou d'une autre.Je pense à Néron. L'homme que j'ai haï de toutes mes forces, que j'ai c
On reste enlacés, à écouter le silence du matin, ce silence particulier qui précède le réveil complet de la maison. Puis les bruits s'intensifient, comme chaque matin. Des pas précipités dans le couloir, le plancher qui grince sous un poids léger. Des voix d'enfants, ou plutôt des voix de pré-adolescents maintenant. Des rires étouffés, des chuchotements complices.— MAMAN ! PAPA ! RÉVEILLEZ-VOUS ! IL EST L'HEURE !Léo. Dix ans maintenant. Toujours une tornade, mais une tornade qui a grandi, qui s'est affirmée. Il déboule dans la chambre sans frapper, comme tous les matins, et saute sur le lit de tout son poids, atterrissant entre nous dans un grand bruit de ressorts et de rires. Ses cheveux bruns sont en bataille, hérissés dans tous les sens par le sommeil. Ses yeux bleus, les mêmes que les miens, pétillent de malice et de vie. Il porte un pyjama de super-héros, bien trop petit pour lui, dont les manches lui arrivent aux coudes.— Il est l'heure ! Debout les paresseux ! J'ai faim ! Un
Je me tourne vers Rabis. Nos regards se croisent, se soudent. Le reste de la salle disparaît.— Et je voudrais remercier mon mari. Rabis. Sans toi, rien de tout ça n'existerait. Sans ton amour, je serais encore prisonnière de ma haine, de ma colère, de mon désir de vengeance. Tu m'as libérée. Tu m'as sauvée de moi-même. Tu as fait de moi une femme meilleure, une mère meilleure, un être humain meilleur. Chaque jour, tu me montres ce que signifie aimer vraiment. Chaque jour, tu me donnes la force de continuer. Je t'aime. Pour tout. Pour toujours.Les applaudissements éclatent, plus forts que jamais, une tempête de bruit qui emplit la salle, qui fait vibrer les murs. La salle entière est debout. Rabis pleure sans retenue, le visage dans ses mains. Louise et Léo applaudissent de toutes leurs petites forces, sautillant sur place.Je descends de scène, je retourne à ma place. Rabis se lève, me prend dans ses bras, me serre si fort que j'ai du mal à respirer. Il enfouit son visage dans mon c
ANGÈLELa salle est immense.Le Palais des Congrès de Paris, cette cathédrale moderne de verre et d'acier, est plein à craquer. Des centaines de personnes, habillées pour l'occasion, robes de soirée et costumes sombres, qui bruissent, qui chuchotent, qui attendent. La cérémonie annuelle des Prix de l'Engagement Social bat son plein, cette grand-messe de la philanthropie où l'on récompense ceux qui consacrent leur vie, leur fortune, leur énergie à rendre le monde un peu moins pire. Des discours vibrants, des remises de médailles, des remerciements émus, des standing ovations. Et au milieu de tout ce barnum, moi.Je suis assise au premier rang, une place réservée, un petit carton à mon nom. Rabis à ma gauche, sa main posée sur ma cuisse, une présence chaude et rassurante. Louise et Léo à ma droite, endimanchés, sages pour une fois. Même Léo, d'habitude si remuant, est hypnotisé par la solennité du lieu, suçant son pouce en regardant autour de lui avec des yeux écarquillés. Louise tient
Il sourit. Ce sourire fatigué, heureux, qui me fait fondre depuis le premier jour, depuis la haine, depuis tout. Ce sourire qui dit "je suis rentré, je suis chez moi, je suis heureux".— J'ai raté quelque chose ? demande-t-il d'une voix douce, amusée.— Papa ! PAPA ! crie Léo en se jetant sur lui, s'accrochant à sa jambe. Je suis un chevalier ! Le chevalier Léo ! Je protège le château contre les dragons !— Je vois ça. Un très beau chevalier. Un chevalier redoutable. Mais il manque l'épée. Un chevalier sans épée, c'est comme un papa sans câlin. Ça ne marche pas.Il attrape une cuillère en bois sur le plan de travail de la cuisine, la tend solennellement à Léo. Mon fils pousse un cri de joie strident, brandit sa nouvelle arme, et repart à l'assaut du couloir en hurlant des "en garde" et des "à l'attaque".Rabis s'approche de moi. Il pose ses mains sur mes hanches, m'attire contre lui, m'embrasse. Un baiser doux, tendre, qui goûte le café du bureau, le stress de la journée, et l'envie i
ANGÈLETrois ans plus tard.La maison est un champ de bataille. Un joyeux, bruyant, épuisant champ de bataille. Le genre de chaos qui fait lever les sourcils des visiteurs sans enfants, qui font "ah oui, quand même" avec un air à la fois horrifié et fasciné. Le genre de désordre qui est devenu notre normal, notre quotidien, notre vie.Des jouets éparpillés partout, comme les vestiges d'une civilisation miniature qui aurait été frappée par un cataclysme soudain. Des cubes en bois, des poupées aux cheveux emmêlés, des voitures miniatures renversées, des dinosaures en plastique aux poses menaçantes. Des dessins d'enfants aimantés sur le frigo avec des aimants en forme de fruits, une galerie d'art naïve et colorée : des soleils jaunes avec des rayons qui dépassent dans tous les sens, des bonhommes bâtons avec des têtes énormes et des bras qui partent des oreilles, des "MAMAN JE T'AIME" en lettres maladroites et touchantes, des "PAPA" écrit avec le P à l'envers. Des chaussettes orphelines







