LOGINAngèle
Le rapport a atterri dans la boîte de Néron à 11h58. Deux minutes d’avance. Un délai calculé pour montrer ma fiabilité, pas mon empressement. La journée s’est écoulée dans un bourdonnement feutré, chaque collègue me lançant des regards furtifs, une mixture de curiosité et de méfiance. La scène avec Rabis et l’intervention de son père m’ont placée sous les projecteurs. Je suis la nouvelle proie, et tout le monde attend de voir lequel des prédateurs fera la première prise.
18h00. L’open space se vide, les lumières s’éteignent une à une. Je reste, feignant de finaliser des notes. Je ne veux pas partir. Ici, dans le ventre de la bête, je me sens plus proche de mon but. Et je sais, viscéralement, que la vraie bataille ne se joue pas aux heures ouvrables.
Mon téléphone vibre, brisant le silence. Un message. Pas un numéro enregistré, mais je le reconnais. Celui de l’assistante, Élise.
M. Valesco senior souhaite vous voir dans son bureau. Maintenant.
Mon cœur fait un bond désagréable dans ma poitrine. Maintenant. 18h07. L’heure où les employés partent et où les secrets remontent à la surface.
— Je monte, je réponds par message.
Le trajet vers le dernier étage dans l’ascenseur de verre est une ascension vers l’inconnu. La ville s’allume en contrebas, un tapis de diamants noirs. Je me répète mes mantras. Contrôle. Retenue. Observation. Je ne suis pas une proie. Je suis un miroir. Je leur renvoie l’image qu’ils veulent voir.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent dans le silence absolu du penthouse. Plus de réceptionniste, plus d’assistante. Seule la lumière tamisée qui émane du bureau de Néron.
La porte est entrouverte. Je pousse.
Il n’est pas derrière son bureau. Il se tient devant la baie vitrée, dos à moi, un verre à pied contenant un liquide ambré à la main. La pièce est baignée dans la lueur orangée du couchant. Il semble immense, silencieux, maître de ce monde qu’il contemple.
— Fermez la porte, Angèle.
Sa voix est différente. Plus grave, moins veloutée. Plus directe. Elle résonne dans la pièce vide. J’obéis. Le clic de la serrure me semble irrévocable.
— Asseyez-vous.
Il se retourne enfin. Il a enlevé sa veste et desserré son nœud de cravate. La simplicité de la tenue le rend plus… humain. Plus dangereux. Ses yeux gris capturent la lumière mourante.
— Votre rapport, commence-t-il en se dirigeant lentement vers son bureau sans s’y asseoir. Il se poste plutôt devant, dominant l’espace entre nous. Il est brutal. Impitoyable. Exactement ce dont j’ai besoin.
Il prend une gorgée de son cognac.
— La plupart des nouveaux arrivants tentent de prouver leur valeur en proposant des solutions… éthiques. Ils veulent montrer qu’ils sont de « bons soldats ». Vous… vous avez identifié les points faibles de nos concurrents et vous avez suggéré des manœuvres pour les pousser à la faillite. Pourquoi ?
C’est l’épreuve. La vraie. Il ne teste pas mes compétences, il sonde mon âme.
Je croise les jambes, adoptant une posture assurée.
— La guerre économique n’a pas de place pour l’éthique, monsieur. Seuls les résultats comptent. Vous ne m’avez pas engagée pour être une bonne soldate, mais pour être une arme. Je suppose que c’est pour cela que vous m’avez choisie.
Un sourire lent, bien réel cette fois, étire ses lèvres. Il apprécie la réponse.
— Une arme, répète-t-il, comme pour lui-même. Oui. C’est exactement cela.
Il pose son verre et traverse la pièce pour se tenir devant mon fauteuil. Trop près. L’espace personnel n’existe pas pour lui. Je respire son parfum, un mélange de santal et de quelque chose de métallique, de froid. Le parfum du pouvoir.
— Et une arme doit être maniée avec précision. Rabis… maîtrise mal ses outils. Il les brise par enthousiasme.
— Je ne suis pas un outil, je rétorque, levant les yeux vers lui. Je suis une stratégie.
AngèleIl se rapproche, autant que ses chaînes le lui permettent. Son souffle chaud caresse ma tempe.— Mais il ne voit pas ce qui se passe vraiment entre nous. Il ne voit pas que chaque coup, chaque humiliation, chaque chose qu’il nous arrache… ça nous lie davantage. Ça attise notre feu. À nous deux.Je frissonne. Ses paroles sont une incantation. Une promesse terrible et enivrante.— Rabis… soufflé-je, le désir se mêlant à la terreur, créant un mélange explosif, addictif.— Il veut nous voir désespérés, chuchote-t-il, ses lèvres si près de mon oreille que je sens leur mouvement. Montrons-lui autre chose. Montrons-lui ce dont la chair est capable. Même enchaînée. Même face à l’abîme.Sa main, enchaînée elle aussi, trouve la mienne. Nos doigts se cherchent, s’entrelacent dans l’étroit espace permis par les menottes. Ce n’est pas une étreinte, c’est une prise. Une union. Sa paume est chaude, callleuse, vivante. Un ancre dans la tempête que Néron est en train de déchaîner sur les écrans
AngèleLes menottes sont froides, métalliques, cruelles. Elles mordent la peau fine de mes poignets, les serrent jusqu’à me rappeler, à chaque mouvement, que je suis captive. Prisonnière. Mais le froid du métal n’est rien comparé au gel qui s’est installé dans mes veines depuis que j’ai vu le carnet de mon père disparaître dans le gouffre de la nuit. Ce n’était pas du papier et du cuir qu’il jetait. C’était le dernier souffle de mon père. Sa dernière confidence. Et Néron l’a traitée comme un déchet.Les gardes nous poussent dans un ascenseur qui descend, descend encore. Plus bas que le niveau -7. L’air se fait plus froid, plus stérile. Rabis est à côté de moi, enchaîné lui aussi. Je sens la chaleur de son bras frôler le mien, un point de feu dans ce désert de glace. Son silence est tendu, électrique. Je tourne la tête, juste un peu. Son profil est dur, sa mâchoire contractée, le sang séché sur sa lèvre inférieure lui donne un air sauvage, vaincu mais loin d’être dompté. Il sent mon re
AngèleÀ l’intérieur,pas de disques durs. Juste un simple carnet, en cuir usé. Celui de mon père.Je le saisis.Il est lourd, palpable, réel. Une larme de rage et de triomphe me brûle la paupière. Je n’ai pas le temps de lire.Des pas résonnent au bout de l’allée.Rapides. Lourds. Sécurité.La diversion n’a pas duré assez longtemps.Ou c’était un piège.Je fourre le carnet dans la ceinture de ma jupe,sous mon chemisier. Je me retourne, le visage un masque d’incompréhension professionnelle.Deux gardes apparaissent,menés par… Marcus, le chef de la sécurité personnelle de Néron. Son visage est une pierre tombale.—Mademoiselle Derval. Vous êtes dans une zone de sécurité maximum non autorisée.—Mon badge a été validé. J’effectuais une vérification des intégrités de données suite aux anomalies du test, dis-je d’une voix que je veux ferme.—Votre autorisation a été révoquée il y a quarante secondes. Venez avec nous, s’il vous plaît. Monsieur Valesco souhaite vous voir.Pas de discussion possi
AngèleLa tempête arrive.Je la sens dans l'air climatisé du bâtiment,une vibration nouvelle sous les faux plafonds et les parquets silencieux. Janus, monstrueux enfant dont je suis la nourrice empoisonnée, perçoit lui aussi le changement de pression. Ses prévisions se font plus erratiques, plus agressives. Il recommande des ventes massives sur des fondations saines, des achats frénétiques sur des titres pourris. C’est comme observer un cerveau génial sombrer dans la paranoïa.Mon test de résistance est en cours.J’y injecte, goutte à goutte, la variable "panique". Des rumeurs cryptées, des flux de données falsifiés émanant de sources fantômes. De la poudre aux yeux pour un être fait de lumière et de logique.Néron observe,fasciné. Il voit les oscillations, les surajustements. Il croit assister à l’adolescence tumultueuse de sa création. Il ne voit pas le scalpel dans la main de la chirurgienne.— L’indice de confiance global a chuté de cinq points en quarante-huit heures, annonce-t-il
AngèleNéron me dévisage longuement. Je crois voir une lueur d’excitation dans ses yeux glacés. Le scientifique face à une expérience dangereuse et sublime.— Mettez-le en œuvre. Supervisez tout. Je veux un rapport détaillé de chaque oscillation.— Bien, Monsieur Valesco.— Rabis, ajoute-t-il sans se retourner. Vous allez assister Angèle. Vous avez une compréhension… intuitive des systèmes chaotiques. Votre récente période de réflexion a dû aiguiser ce don.L’ordre est clair. C’est un test. Pour lui. Pour nous. Nous travaillerons ensemble, sous son œil omniprésent.Rabis se lève, lentement.— Comme tu voudras, père.— Bien. Maintenant, sortez. J’ai d’autres affaires à régler.Nous quittons le bureau, côte à côte, sans un regard. L’air entre nous est aussi dense et chargé que celui avant un orage. Les portes se referment derrière nous avec un soupir étouffé.Nous marchons en silence dans le couloir aveuglant. Au moment de bifurquer vers les ascenseurs, son bras effleure le mien. Un con
AngèleLe sourire sur mes lèvres est un spectre, une chose fragile et carnassière qui ne doit voir la lumière que dans l’obscurité de mon crâne. Je l’efface, méticuleusement, avant de croiser le regard de quiconque dans l’open space stérile. Je redeviens la pierre. Lisse, impassible, utile.Mais à l’intérieur, je suis une forge.Chaque interaction avec Janus est désormais une opération à double tranchant. Je nourris le monstre, comme Néron l’exige, mais je lui glisse aussi, dans son régime de données, des miettes de verre pilé. Des incohérences infinitésimales dans des algorithmes secondaires, des retards de traitement insignifiants, des variables environnementales bruitées. Rien qui ne puisse déclencher une alerte. Juste de la poussière dans les engrenages. La patience est mon arme la plus neuve, et la plus acérée.Néron me surveille. Je le sens. Ce n’est plus seulement la froideur de ses caméras et de ses senseurs biométriques. C’est son regard physique, pesant, qui me suit lors des







