MasukAngèle
La nuit a été courte, peuplée de chiffres, de regards gris acier et de sourires bleus électrique. Le projet Hélios. Le nom tourne en boucle dans ma tête, une clé dont j’ignore encore la serrure. Mais c’est mon entrée. Ma brèche. Et pour la consolider, pour m’y enfoncer jusqu’à la moelle, je dois devenir plus qu’une arme. Je dois devenir un fantasme.
Mon plan ne naît pas du désir, mais d’un calcul froid. Une équation à deux variables : Néron et Rabis. Le père et le fils. Le contrôle et le chaos. Je ne peux pas les affronter frontalement. Je dois les diviser, jouer de leurs faiblesses, de leur rivalité. Je dois devenir l’objet de leur convoitise, le prix qui les poussera à se détruire l’un l’autre.
Je me regarde dans le miroir de mon dressing. Ce n’est plus la fille en deuil ni la conseillère en tailleur strict. Je suis un caméléon. Aujourd’hui, pour Néron, je choisi une robe chemisier en soie ivoire, sévère dans sa coupe mais trahie par la façon dont elle épouse mes courbes. Des talons hauts mais discrets. Une apparence de fragilité et de grâce qui cache une lame. Pour lui, je serai l’épouse parfaite qu’il n’a jamais eue : intelligente, efficace, et d’une beauté à son image, froide et contrôlée.
Pour Rabis, le code est différent. Un tailleur, mais la jupe est plus courte, la veste laissée ouverte sur un chemisier dont le premier bouton est dégrafé. Des escarpins qui claquent avec autorité sur le marbre. Je serai pour lui la proie qui ose défier le chasseur, la tentation interdite qui excite son instinct de possession.
Mon arme n’est pas mon corps. C’est leur perception de mon corps. C’est le reflet de leurs propres désirs que je leur renvoie.
—
09h00. Réunion Hélios.
Le bureau de Néron. Nous sommes seuls. Il fait sombre, seuls les écrans d’ordinateur et la lumière du jour filtrant through les stores vénitiens éclairent la pièce.
— Hélios est une opération de reprise hostile, commence-t-il, ses doigts effleurant le clavier pour projeter des données sur le mur. Silencieuse. Rapide. Nous devons être des fantômes.
Je hoche la tête, prenant des notes sur une tablette. Je suis concentrée, professionnelle. Mais je me tiens plus près de lui que nécessaire, à une distance qui frôle l’intime sans y entrer. Quand je me penche pour pointer un détail sur l’écran, je laisse un sillage de mon parfum, un iris et cuir, discret mais tenace. Je sens son regard sur ma nuque.
— Les actionnaires minoritaires sont la clé, je fais remarquer, ma voix un murmure réfléchi. Une pression ciblée pourrait les faire flancher sans alerter la direction.
— Une pression ciblée, répète-t-il, son regard quittant l’écran pour se poser sur moi. Expliquez.
Je me redresse, croisant son regard. Je souris, légèrement. Pas un sourire de séduction, un sourire de complicité. Le sourire de quelqu’un qui partage un secret sordide.
— Le PDG a un fils. Des dettes de jeu considérables. Une information qui, si elle était divulguée à ses créanciers… pourrait le rendre très… coopératif pour convaincre son père.
Le silence qui suit est lourd d’approbation. Ses yeux gris parcourent mon visage, comme s’il voyait pour la première time la véritable étendue de ma froideur.
— Impitoyable, murmure-t-il. J’aime ça.
Je baisse les yeux un instant, feignant une modestie qui n’existe pas. — Je ne fais que servir votre vision, monsieur.
Je laisse la phrase en suspens, pleine de sous-entendus. Votre vision. Votre empire. Vous.
12h30. La cantine exécutive.
Rabis est là, entouré de ses sbires, riant trop fort. Je le vois me repérer immédiatement alors que je cherche une place. Je choisis une table isolée, près de la baie vitrée. Je mange seule, lisant un rapport sur ma tablette, affichant une indifférence totale.
Je n’ai pas à aller vers lui. Je sais qu’il viendra.
Cinq minutes plus tard, une ombre s’abat sur ma table.
— Manger seule ? Quel gaspillage.
Marchand blêmit. Littéralement. Son teint passe du rose au gris en une fraction de seconde. Il sait. Il sait qu'elle a les preuves. Les relevés bancaires. Les montages juridiques. Les noms des paradis fiscaux. Les dossiers qu'elle a compilés nuit après nuit, pendant que je massais ses pieds gonflés et que je lui préparais du riz blanc.— Alors, monsieur Marchand, quand vous parlez d'expérience, vous parlez de quoi au juste ? De l'expérience du vol ? De l'expérience de la trahison ? De l'expérience du mépris des autres, des petits, des employés qui font tourner cette boutique pendant que vous vous gobergez dans vos conseils d'administration ?Elle pose ses deux mains sur son ventre. Un geste protecteur,
RABISL'assemblée générale extraordinaire se tient dans la même salle que d'habitude. La grande salle du conseil, au dernier étage de la tour Faubert. La table en verre qui reflète la lumière crue des néons. Les vingt-quatre chaises en cuir noir disposées autour comme des pions sur un échiquier. Les murs en acajou sombre, les rideaux lourds, l'odeur de cire et de vieux cigares. Rien n'a changé.Et pourtant, tout a changé.Je suis assis à la droite d'Angèle. Pas à la place du président. La place du bras droit, du soutien indéfectible, du roc sur lequel on s'appuie. Elle préside la séance. Elle occupe
Le monde s'arrête.Sur l'écran, une forme. Une petite forme recroquevillée sur elle-même, comme un trésor caché. Une tête ronde, disproportionnée. Un corps minuscule, recroquevillé. Des bourgeons de membres, des petits points blancs qui seront des doigts, des orteils. Et au centre, au milieu de cette abstraction de chair, un battement. Rapide, régulier, frénétique. Un petit point blanc qui clignote, qui pulse, qui s'allume et s'éteint à une cadence folle. Comme une étoile lointaine, inaccessible, qui émet son signal de vie à travers l'immensité du cosmos.Le cœur.Le cœur de mon enfant.
Il inspire. Un souffle rauque, saccadé. Il expire. Sa poitrine se soulève et s'abaisse. Sa pomme d'Adam monte et descend.— J'ai peur, avoue-t-il.Sa voix est un souffle. Une confidence arrachée à sa fierté.— De quoi ? Dis-moi.— De tout. Qu'il y ait un problème. Que le bébé ne soit pas... pas normal. Qu'il lui manque quelque chose. Que ce soit de ma faute.— Pourquoi ce serait de ta faute ?— Mon sang. Le sang des Faubert. Il est pourri. Mon p
Elle prend ma main et la pose délicatement sur son ventre. Il a grossi. Ce n'est plus une simple bosse, c'est une rondeur ferme, tangible, qui pousse contre ma paume avec une douce insistance. Je retiens mon souffle. À chaque fois, c'est la même émotion. Vertigineuse. Terrifiante. Merveilleuse.— Il est là, je murmure.— Oui. Il est là. Il grandit. Il prend de la place.Je me penche et j'embrasse son ventre. À travers le tissu de son t-shirt, je sens sa chaleur, la tension de la peau. Je ferme les yeux et j'imagine. J'imagine ce petit corps recroquevillé dans le noir tiède de son utérus. Ce petit cœur qui bat la chamade. Ces petits doigts qui s
J'ai vidé le frigo. Jeté le café. Remplacé par des tisanes insipides, du gingembre frais, des biscuits secs. J'ai changé d'après-rasage. J'en ai acheté un sans alcool, sans parfum, qui ne sent rien. J'ai appris à cuisiner des plats fades, les seuls qui passent la barrière de son estomac révolté. Riz blanc, pâtes nature, purée de pommes de terre sans beurre. Un régime de convalescent.Et puis il y a la fatigue. Une fatigue abyssale, venue des profondeurs de la terre. Une fatigue qui n'a rien à voir avec le manque de sommeil ordinaire. C'est une fatigue cellulaire, organique, primale. Son corps ne se repose pas. Il travaille. Il construit un être humain dans le secret de ses cellules. Il puise dans ses réserves, dans son énergie vitale, pour f
AngèleNéron me dévisage longuement. Je crois voir une lueur d’excitation dans ses yeux glacés. Le scientifique face à une expérience dangereuse et sublime.— Mettez-le en œuvre. Supervisez tout. Je veux un rapport détaillé de chaque oscillation.— Bien, Monsieur Valesco.— Rabis, ajoute-t-il sans
AngèleLa routine est devenue une seconde peau, une armure que j’enfile chaque matin. Je suis le modèle de l’employée dévouée, l’architecte repentie et brillante. Néron observe, analyse, et je sens son regard satisfait peser sur moi comme un soleil mort. Il croit avoir gagné. Il croit avoir canalis
AngèleLa porte de mes appartements , ma cage , se referme sur moi avec un léger cliquetis. Un son doux, presque poli, qui scelle pourtant ma condamnation. Je reste immobile un long moment, le dos contre le bois lisse et froid, les paumes à plat sur sa surface, comme si je pouvais sentir l’énergie
AngèleLes jours qui suivent ma visite à Rabis se déroulent dans un silence de cathédrale. Néron ne mentionne plus l'incident, mais sa présence est devenue plus lourde, plus intrusive. Il me surveille non plus comme un projet, mais comme un risque. Un investissement volatil.Je travaille. Je code.







