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Chapitre 8 : Le jeu des reflets 2

Author: Darkness
last update publish date: 2025-11-03 16:44:27

Angèle 

Je lève les yeux, affichant une lassitude polie.

— Je travaille, Rabis.

Il s’assoit sans invitation, repoussant l’assiette de l’autre côté de la table. Son regard balaie ma tenue, s’attardant sur la ligne de ma jambe, sur le bouton dégrafé de mon chemisier.

— Le projet secret de père ? chuchote-t-il en se penchant. Il te fait croire que tu es spéciale. Mais tu n’es qu’un jouet neuf. Il finira par se lasser.

Je pose ma fourchette, soutenant son regard. Je laisse un peu de défi s’allumer dans mes yeux.

— Et toi, Rabis ? Tu collectionnes les jouets ? Ou tu les casses juste pour passer le temps ?

Il sourit, un vrai sourire, sauvage et authentique. Je viens de m’adresser à lui comme à un égal, en le provoquant. C’est ce qu’il veut.

— Moi, je préfère les jeux où tout le monde participe. Surtout les plus… intéressants.

Sa main, sous la table, effleure ma cheville. Le contact est brûlant, intrusif. Je ne recule pas. Je ne souris pas. Je maintiens son regard, permettant à ce contact d’exister pendant trois secondes interminables, lui donnant l’espoir que j’accepte ses avances.

Puis, d’un mouvement sec, je retire ma jambe.

— Je n’ai pas le temps pour les jeux d’enfant. J’ai un empire à aider à bâtir.

Je me lève, ramassant ma tablette. Je le laisse planté là, le désir et la frustration se lisant clairement sur son visage. Je lui ai montré que je n’étais pas intimidée. Que je pouvais être touchée, mais pas possédée. Pour lui, je suis le défi à relever, la conquête qui lui échappe.

18h45. Fin de journée.

Néron apparaît à la porte de mon petit bureau. L’open space est de nouveau presque vide.

— Des progrès sur la liste des actionnaires ? demande-t-il.

— Oui. J’ai identifié trois cibles prioritaires. Je peux vous faire un compte-rendu demain matin.

— Maintenant, dit-il. Dans mon bureau.

Il n’attend pas de réponse. Je le suis.

Une fois dans le sanctuaire, il ne s’assoit pas. Il se poste près de la fenêtre, contemplant la nuit.

— Rabis vous a parlé aujourd’hui.

Ce n’est pas une question.

— Oui. À la cantine.

— Et ?

Je choisis mes mots avec soin. Je dois semer la discorde, pas la méfiance envers moi.

— Il a essayé de me décourager. De me sous-estimer. Il semblait… jaloux. De votre attention.

Néron se retourne. Son visage est dans l’ombre.

— La jalousie est une faiblesse. Elle aveugle.

— Oui, monsieur.

Il s’approche. L’obscurité le rend plus imposant, plus spectral.

— Vous avez bien réagi. Vous ne vous êtes pas laissée intimider. Vous lui avez tenu tête.

Il est tout près maintenant. Je peux sentir la chaleur de son corps.

— C’est important pour moi, Angèle. De savoir que vous êtes… forte.

Sa main se lève, non pas pour me toucher les cheveux cette fois, mais pour effleurer ma joue. Le geste est incroyablement possessif. C’est le geste d’un homme qui caresse un bien précieux, une œuvre d’art qu’il vient d’acquérir.

Je ne me dérobe pas. Je ferme les yeux une seconde, laissant échapper un souffle, feignant une émotion que je ne ressens pas. Une trahison de mon propre corps au service de la vengeance.

— Je le suis, murmure-je.

Quand je rouvre les yeux, son regard a changé. La froideur a cédé la place à quelque chose de plus sombre, de plus primal. Le prédateur a repéré une proie qui ne fuit pas, et cela éveille en lui une curiosité nouvelle.

— Allez-vous-en, Angèle, dit-il, sa voix étrangement rauque. Avant que je ne décide de vous garder.

Je hoche la tête, tournant les talons. Je sors du bureau, le cœur battant la chamade, non pas d’excitation, mais de triomphe glacial.

Dans l’ascenseur qui descend, je me regarde dans le miroir. La femme qui me fixe est un leurre, un mirage parfaitement construit. J’ai allumé une mèche chez le père en jouant la confidente forte et désirable. J’ai attisé les flammes chez le fils en jouant la proie défiante.

Ils croient me désirer. L’un pour ma froideur, l’autre pour mon feu.

Mais ils ne désirent que le reflet que je leur tends.

Et pendant qu’ils se battront pour ce fantôme, je démantèlerai leur monde, pierre par pierre. Le jeu est dangereux. Une étincelle mal contrôlée et tout peut brûler.

Mais ce soir, pour la première fois depuis la mort de mon père, je me sens vivante. Parce que je suis devenue le feu moi-même.

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