LOGINMaître AldricJe suis très vieux, maintenant, et c'est à moi que revient le dernier chapitre de cette histoire, parce que j'en suis le dernier témoin du commencement.Je m'appelle Aldric, j'ai été le précepteur d'un roi, puis le protecteur d'une enfant, puis le président d'un conseil, et je serai bientôt un nom dans un livre, ce qui est la quatrième et dernière métamorphose de tout vieil homme qui a eu la chance de vivre des jours grands. J'écris ces lignes dans la bibliothèque du palais, cette même bibliothèque qui fut interdite, cette même bibliothèque derrière les murs de laquelle une femme jalouse avait caché une prophétie, et qui est aujourd'hui ouverte à tous, du matin au soir, et dont les tables sont pleines d'enfants qui se disputent les grimoires comme on se dispute des fruits.On me demande souvent comment on écrit une légende. Voici la vérité, et elle décevra les poètes : on ne l'écrit pas. On la vit maladroitement, dans la peur et le doute, et ce sont les autres, ensuite,
ÉPILOGUEAuroreMoi c'est Aurore, et j'ai onze ans, et c'est la première fois que papa et maman me laissent écrire un chapitre. Maman dit que c'est parce que je raconte les choses comme elles sont, et papa dit que c'est parce que le royaume a besoin d'entendre une voix qui n'a jamais connu l'ancien monde. Je ne sais pas si c'est vrai, mais je sais une chose : le royaume dont on me parle dans les livres d'histoire, ce royaume de peurs et de murs, je ne l'ai jamais vu, et je vais essayer de vous décrire celui que je vois, moi, tous les jours, depuis le sommet de la grande tour quand je fais mon vol du matin.D'abord, il y a la ville basse, qu'on n'appelle plus comme ça, d'ailleurs, parce qu'il n'y a plus de ville haute. On dit juste la ville. Les rues montent en spirale autour de la colline du palais, et on ne peut plus deviner qui vit où, parce que la maison du forgeron humain est coincée entre celle du dragon verrier et celle de la famille d'ombres qui tient la laiterie, et leurs enfa
SelynaLe dernier acte du grand dessein, celui que Dorian a mûri pendant des années, se déroule au cœur de l'hiver, lors de la nuit la plus longue.Dans l'ancienne tradition, la nuit du solstice était la nuit des feux éteints : toutes les flammes du royaume s'éteignaient, et les familles passaient la nuit la plus longue dans le noir et le froid, en souvenir des ténèbres originelles dont les premiers dragons avaient tiré le monde. Une belle idée, peut-être, autrefois. Une belle idée de temps de peur, de temps de faim, de temps de mort. Une belle idée pour un royaume qui croyait que la souffrance était une vertu.Mais Dorian m'a dit un soir ce qu'il en pensait, et ses mots sont restés gravés en moi :— J'ai connu la nuit la plus longue, Selyna. Ce n'était pas une nuit. C'étaient des semaines d'exil où je t'ai crue perdue, où j'ai cru notre fille condamnée, où chaque aube ressemblait à une nuit. Je ne veux plus jamais qu'aucun enfant de ce royaume apprenne que les ténèbres sont notre ori
DorianIl y a une chose que les chansons ne disent pas sur les ailes de dragon : elles ne sont pas faites pour la guerre. Elles sont faites pour couvrir.Je l'ai compris mille ans trop tard, dans les catacombes, le jour où j'ai couvert Aurore de mon corps pendant que les griffes des rebelles me lacéraient le dos. Ce jour-là, pour la première fois de ma longue existence, mes ailes ont servi à ce pour quoi elles avaient été créées. Pas à frapper. À abriter.Ce soir, un soir ordinaire d'un automne ordinaire, je suis allongé dans l'herbe des jardins suspendus, et ma famille dort contre moi.Selyna est lovée contre mon flanc, sa tête sur mon épaule, ses doigts encore crispés sur le carnet où elle note les remèdes du dispensaire. Elle s'est endormie en travaillant, comme souvent, et je n'ai pas eu le cœur de la réveiller. Aurore est étalée sur mon ventre, les bras en croix, ronflant doucement, épuisée par une après-midi de vol d'entraînement où elle a enfin, pour la première fois, tourné au
SelynaLe débat sur le nouveau blason dure un mois entier au conseil, et il faudra finalement une enfant de six ans pour le trancher.Le vieux blason royal, vous l'aurez deviné, était un dragon rouge sur champ noir, les serres plantées dans un soleil mourant. Terrible, magnifique, et totalement à l'image du royaume d'autrefois : la force qui écrase la lumière. Dorian l'a retiré des bannières le lendemain du grand bûcher, et depuis, le royaume flotte sans emblème, comme un navire sans pavillon.Les propositions affluent. Les hérauts dessinent des écus chargés de symboles savants, des compositions héraldiques d'une complexité byzantine où chaque race, chaque province, chaque métier réclame sa place. Le conseil examine des centaines d'esquisses, et chaque session se termine dans la même impasse : tout le monde veut être représenté, et un blason qui représente tout ne représente rien.C'est Aurore, venue apporter des fruits au conseil comme elle le fait parfois, qui se penche sur les esqu
DorianLa présentation officielle de l'héritière a lieu au premier jour de l'été, et le royaume tout entier semble avoir convergé vers la capitale.Il n'y a jamais eu de cérémonie comme celle-ci, parce qu'il n'y a jamais eu de royaume comme celui-ci. Dans l'ancienne tradition, l'héritier était présenté aux seuls nobles, dans la salle du trône close, et le peuple apprenait la nouvelle par des hérauts. Aujourd'hui, la rotonde est grande ouverte, ses portes monumentales repliées, et l'esplanade déborde d'une foule que les estimations d'Aldric situent entre cent mille et l'infini. Des dragons, des humains, des ombres, des montagnards, des marins des côtes, des nomades des plaines. Sur les gradins, les bannières ne sont plus celles des maisons : ce sont celles des métiers, des provinces, des écoles.J'ai voulu une cérémonie simple. Le protocole m'a opposé une résistance héroïque et a perdu.Aurore porte une robe que Selyna a cousue pendant trois mois, un tissu bleu nuit sur lequel sont bro







