เข้าสู่ระบบÉliane
Kaelan ne m’a pas convoquée dans la bibliothèque aujourd’hui. Il m’a ordonné de le rejoindre dans son bureau, une pièce que je n’avais jamais osé franchir. La porte, en acajou massif, semblait absorber la lumière. En pénétrant à l’intérieur, j’ai eu la sensation violente de transgresser un interdit sacré, de pénétrer dans le sanctuaire du dieu noir de ce lieu.
L’air y est différent. Plus lourd, saturé de l’odeur du cuir vieilli, du cognac et d’une cire rare qui ne parfume que l’obscurité. Il n’y a pas de livres poussiéreux ici, seulement des rangées de dossiers noirs, alignés avec une précision militaire sur des étagères métalliques. Une pièce qui ne sert pas à se souvenir, mais à classer. À posséder.
Kaelan est assis derrière un bureau dont la surface de verre épais reflète la lueur blafarde d’un ciel plombé. Il ne lève pas les yeux quand j’entre. Il est penché sur un document, un parchemin bien trop ancien pour être manipulé sans gants. Ses mains, aux doigts longs et aux articulations marquées, le touchent avec une familiarité qui me glace. C’est la caresse d’un propriétaire sur son bien le plus précieux.
— Asseyez-vous.
Ce n’est pas une invitation. C’est le déclenchement d’un mécanisme.
Je m’assieds sur la chaise en cuir rigide face à lui. Elle est basse, calculée pour que je doive lever les yeux vers lui. La position est immédiatement inconfortable, soumise.
Il repose le parchemin avec une lenteur délibérée. Puis son regard se lève et se fixe sur moi. Ce n’est plus le regard de l’homme qui me narguait dans la cuisine. C’est le regard de l’archiviste en chef, celui qui catalogue les choses, les événements, les personnes. Et je suis, à cet instant, le nouvel item de sa collection.
— Votre travail sur le fonds du XIXe est acceptable. Méticuleux. Mais terne. Vous classez des noms et des dates comme une machine. Je ne paie pas une machine.
Sa voix est plate, analytique. Une lame froide qui dissèque.
— Je fais ce pour quoi je suis payée.
— Vous vous trompez. Vous êtes payée pour me donner ce qui a de la valeur. Et la valeur n’est pas dans l’encre. Elle est dans les silences entre les lignes. Dans les mensonges que ces testaments cachent. Dans la peur qui a fait trembler la main du notaire.
Il se lève et vient se placer derrière moi. Je sens sa présence dans mon dos comme une pression atmosphérique, un poids qui menace de me faire imploser. Je reste immobile, le souffle court.
— Ce manoir, Éliane, n’est pas fait de pierres. Il est fait de secrets. Chaque pierre est une confidence étouffée. Chaque poutre, un pacte scellé dans l’ombre. Votre travail n’est pas de compiler des inventaires. Il est de m’aider à les déchiffrer. À comprendre l’architecture de la trahison, les fondations de la lâcheté.
Sa main effleure mon épaule. Un contact brûlant à travers le tissu de ma robe. Je sursaute, une décharge électrique parcourant tout mon corps.
— Vous voyez ? murmure-t-il, sa bouche si près de mon oreille que je sens le mouvement de ses lèvres. Votre corps, lui, comprend le langage non écrit. La peur. Le désir. La révolte. Il réagit aux vérités primitives. C’est cette réaction que je veux voir dans vos rapports.
Il fait le tour de la chaise et se place devant moi, me forçant à cambrer le cou pour maintenir son regard. Ses yeux gris sont deux puits sans fond où se noient toutes les lumières.
— Vous avez fui une vie médiocre pour vous réfugier dans le giron d’un monstre. C’est le premier secret que j’ai déchiffré sur vous. Le plus évident. Les autres… je vais les extraire. Lentement.
Il se penche, posant ses mains sur les accoudoirs de la chaise, m’emprisonnant.
— Aujourd’hui, vous allez travailler ici. Avec moi. Vous allez prendre ce parchemin, — il désigne le document sur son bureau —, et vous allez me dire ce que vous y lisez. Pas les mots. L’histoire qu’ils cachent. La saleté, la convoitise, la peur.
Je me lève, les jambes flageolantes, et je m’approche du bureau. Le parchemin est un acte de vente. Un transfert de terres. Je commence à lire à voix haute, ma voix tremblante.
— … cède et transmet à son fils aîné, pour la somme de…
— Arrêtez.
Sa main se referme sur ma nuque. Pas brutalement. Avec une autorité absolue. Ses doigts s’enfoncent dans ma chair, m’immobilisant. La chaleur de sa paume est un brandon.
— Regardez la signature. Voyez-vous la faiblesse dans le trait ? L’hésitation ? Le vieil homme savait qu’il condamnait son fils cadet à la misère. Il a signé avec la main d’un lâche. Vous ne le voyez pas ?
Je fixe la signature, les yeux embués de larmes de honte et de tension. Je ne vois que de l’encre.
— Je… je ne sais pas.
— Apprenez, alors. Apprenez à voir l’âme humaine étalée sur le papier comme un cadavre sur une table de dissection. C’est le vrai travail. Tout le reste n’est que bruit.
Il maintient sa main sur ma nuque, une possession tranquille et humiliante, tandis que je continue à lire, chaque mot un aveu de mon ignorance, de ma soumission. Sa cruauté n’est pas dans les cris ou les coups. Elle est dans cette rééducation forcée de mon regard, dans cette violation de mon intellect. Il ne veut pas briser mon corps. Il veut formater mon âme pour qu’elle ne voie plus que les failles, les faiblesses, les noirceurs. Comme lui.
Et le pire, la terreur qui me glace le sang, c’est que je sens que ça marche. Je commence à voir, sous les mots, l’ombre du vieil homme et sa lâcheté. Je commence à comprendre le langage silencieux de la corruption.
Et une partie de moi, une partie sombre et avide que je ne connaissais pas, trouve une forme perverse de beauté à cette plongée dans l’abîme.
ÉlianeElle éclate d’un rire bref, faux.— Perdre ? Chérie, il est en train de vider ses comptes pour toi en ce moment même. Soixante-dix millions. C’est le prix qu’il met sur ta tête. Un prix plutôt flatteur, non ? Ensuite… nous verrons. L’argent n’est que la première étape. La plus facile.Un froid me parcourt l’échine. Elle ne compte pas me relâcher. Même avec l’argent. Kaelan le sait. Il doit le savoir.Je ferme les yeux un instant, cherchant son visage dans mes souvenirs. Son regard gris quand il se penche sur un vieux livre avec moi. La gravité de ses silences. La douceur inattendue de ses mains sur mon visage. Ce n’est pas le visage d’un homme qui va capituler.Je rouvre les yeux.— Il ne vous donnera pas l’argent.Delphine hausse un sourcil, amusée.— Oh, si. Il le fait déjà. Je le surveille.— Il vous fera croire qu’il le fait. Pour gagner du temps.Le sourire de Delphine s’efface lentement. Une lueur d’incertitude passe dans son regard, vite étouffée par de la rage.— Tu te
ÉlianeLa conscience revient par vagues, lourdes et nauséeuses. Une douleur sourde bat derrière mes tempes. Une odeur âcre de poussière, d’huile et de renfermé. Le froid du métal me mord les poignets.Je garde les yeux fermés. J’écoute.Le silence n’est pas total. Un lointain bourdonnement de ville. Un claquement de talons, régulier, sur du béton, qui se rapproche puis s’éloigne. Une respiration qui n’est pas la mienne, calme, presque feutrée. Une présence.Je me souviens.La place.La bousculade. La femme « aimable ». La piqûre, soudaine, dans le creux du bras, déguisée en geste de soutien. L’étourdissement foudroyant. Des bras qui m’enserraient. Des voix étouffées. Puis plus rien.Et maintenant, ici.J’entrouvre les paupières, à peine, filtrant la lumière crue d’un néon qui grésille quelque part au-dessus. Un espace industriel, un entrepôt désaffecté. Des cartons éventrés, des machines rouillées sous des bâches. Et elle.Delphine Vane.Elle est adossée à un bureau métallique, les bra
ÉlianeJe ne prends pas le temps d’appeler la police. Pas encore. Je sors mon téléphone et compose un numéro que je n’ai jamais effacé, un numéro lié à un monde que j’ai voulu quitter. Un monde d’informations rapides et sans scrupules.— Lorentz ? C’est Thorne. J’ai un problème. Une personne a disparu à Avignon, Place de l’Horloge, dans les dernières heures. Je veux toutes les images de surveillance, publiques et privées, que vous pouvez obtenir dans l’heure. Prix illimité. Et… vérifiez si Delphine Vane est en ville. Localisez-la.Je lance la voiture. Le trajet jusqu’à Avignon est un cauchemar d’impatience et de scénarios horribles qui défilent derrière mes yeux. Chaque feu rouge est une torture.Mon téléphone sonne alors que je fonce sur l’autoroute. Un numéro inconnu.— Thorne, gronde la voix rocailleuse de Lorentz. On a quelque chose. Une caméra de boutique, angle de la place. On voit ta protégée faire ses courses, sortir. Elle traverse. Elle est bousculée. Une femme l’aide à ramas
ÉlianeLa vigilance devient notre seconde nature. Une discrète armure. Kaelan a augmenté la sécurité du domaine. Des caméras supplémentaires, un garde discret à l’entrée la nuit. Ce n’est pas paranoïa, m’assure-t-il, c’est de la prudence. Delphine est une requin financière, mais elle évolue dans des eaux troubles où les règles sont flexibles. Il la connaît. Il sait qu’une humiliation publique – car c’est ainsi qu’elle a perçu son renvoi – ne restera pas sans réponse.Pourtant, les jours passent. Aucun signe. Le soleil de juillet dore les vignes, la nouvelle bibliothèque prend forme entre les murs des archives. Nous choisissons la teinte du velours du fauteuil : un bleu profond, comme le ciel juste avant la nuit. Un bleu apaisant. Nous stockons les premières boîtes de livres, ceux que Kaelan redécouvre avec une émotion pudique. C’est un temps de reconstruction, doux, laborieux.C’est cette douceur même qui endort ma méfiance.Je décide d’aller en ville, à Avignon, pour chercher quelque
KaelanJe recule d’un pas, brisant le champ de force qu’elle essayait d’établir.— Tu te trompes, Delphine. Elle ne veut pas me sauver. Elle m’a déjà sauvé. En me montrant que je n’avais pas besoin d’être sauvé. Juste d’être vu. Et elle voit tout. Y compris l’ombre que tu représentes. L’ombre que j’ai été.Son visage se fige. La miel se craquelle, laissant apparaître le métal froid en dessous.— C’est pathétique. Tu deviens un cliché. Le tyran repenti, domestiqué par la première midinette au grand cœur venue.— Sors de chez moi.Les mots tombent, plats, définitifs. Sans colère. Sans passion. Un constat.— Tu ne veux même pas entendre les détails de l’affaire ? Des centaines de millions…— Sors. Maintenant. Silas va te raccompagner. Si tu reviens, si tu t’approches d’Éliane, si tu essaies de quoi que ce soit, les accords de notre divorce voleront en éclats. Je te poursuivrai pour harcèlement, pour intrusion, et je t’écraserai financièrement avec un plaisir que tu me connais. L’ancien m
KaelanLe salon est baigné de soleil. Elle est debout près de la cheminée, tournant le dos à la porte, examinant un tableau comme si elle en était encore la propriétaire.Delphine.Le temps ne lui a pas fait de blessures. Il l’a polie. Ses cheveux châtain cuivré sont plus longs, tombant en cascade parfaite sur son tailleur pantaron en soie ivoire, qui épouse des formes toujours aussi sculpturales. Elle se retourne, lentement, comme au théâtre. Son sourire est une lame recouverte de miel.— Kaelan. Mon ours.La voix. Cette voix rauque, traînante, qui savait murmurer des promesses et cracher des venins avec la même intonation.— Delphine. Tu n’as pas été annoncée.— Oh, ton majordome a essayé. Il est toujours aussi fidèle, ce vieux roc. Mais tu me connais. Quand je veux quelque chose…Elle s’avance, me toisant. Son regard, vert comme une eau stagnante, balaie mon visage, mon corps, avec une familiarité obscène.— Tu as l’air… différent. Reposé. La campagne te réussit. Ou serait-ce autre







