LOGINKaelan
La pluie frappe les vitres blindées de mon bureau, un tambourinement monotone qui scande le temps. L’orage gronde au loin, un écho familier à la tempête que j’entretiens en moi. La pièce est baignée dans la lueur froide d’un unique lampadaire, laissant les coins s’enfoncer dans des ténèbres épaisses. Je déteste la lumière vive. Elle révèle trop, elle pardonne trop.
Éliane est partie il y a une heure. Je peux encore sentir l’empreinte de sa peur dans l’air, un parfum envoûtant, plus enivrant que le plus vieux des whiskys. Elle croit être ici pour classer des paperasses. Une naïveté qui frôle le sublime. Elle est ici parce que sa lumière fragile perce mes ombres d’une manière que je ne tolère de personne. Et je vais la plier, cette lumière. Je vais la forcer à éclairer les abîmes qu’elle refuse de regarder.
Mon téléphone, un bloc de métal mat et sans âme, vibre contre le verre du bureau. Une seule ligne. Une seule personne l’utilise. Je décroche.
— Parle.
— Kaelan. La situation avec les Grecs se tend. Ils estiment que la part du port est insuffisante.
La voix de Marcus est calme, rocailleuse. Elle a résonné dans des entrepôts bien plus sordides que ce bureau.
— Insuffisante ? Répète-leur que la « suffisance » est un concept qui s’apprend. Souvent dans la douleur.
— Ils ont fait une démonstration. Le cargo du Silent Mary. Deux de nos hommes. Une caisse d’artefacts disparue.
Un silence. Le mien. Un silence qui se charge de froid, de la promesse de la violence. Les artefacts ne m’intéressent pas. Ce sont des os jetés aux chiens pour qu’ils aboient ailleurs. Mais toucher à mes hommes… C’est une langue qu’ils comprendront.
— Envoie Léo et sa cellule. Je veux que le représentant des Grecs soit retrouvé. Pas de discussion. Une leçon. Qu’elle soit… mémorable. Que le son de ses os leur parvienne jusqu’à Piraeus.
— Entendu.
— Et Marcus… Récupère la caisse. Brûle-la.
Je raccroche. Aucune émotion. C’est de la maintenance. De la gestion de territoire. L’empire Valois ne s’est pas construit sur la politesse. Il s’est bâti sur le sang et la terreur, soigneusement canalisés, monnayés, capitalisés. Le parchemin que tenait Éliane tout à l’heure ? Un acte de vente du XVIIIe siècle, oui. Mais la terre en question appartenait à un homme qui avait refusé la « protection » de mon arrière-arrière-grand-père. Il a signé son abdication, la mort dans l’âme, après que sa fille eut disparu. L’histoire est un cycle. Les méthodes se raffinent, le fond demeure.
Je me lève et marche vers la fenêtre. Le parc n’est qu’un gouffre de ténèbres agitées par le vent. Cette propriété n’est pas un refuge. C’est une forteresse. Un coffre-fort. Et Éliane en est devenue le contenu le plus précieux, bien malgré elle.
Je revois son dos se raidir quand j’ai posé ma main sur sa nuque. La vibration de son corps sous mon toucher. Ce n’était pas un geste de désir. C’était une revendication. Une marque de propriété. Elle est un désordre que je dois organiser, un chaos que je vais cataloguer avec la même rigueur impitoyable que j’applique à mes affaires.
Elle croit que ma cruauté est un spectacle pour elle. Elle se trompe. C’est mon langage maternel. C’est l’air que je respire. Chaque mot que je lui adresse est un coup de ciseau pour sculpter la statue qui est cachée dans le bloc de marbre effrayé qu’elle m’a offert.
Son « pourquoi moi ? » était pathétique. Prévisible.
La réponse est simple : parce qu’elle a un feu. Petit, vacillant, mais réel. Un feu qui n’a pas encore été éteint par la laideur du monde. Et je vais être celui qui l’attisera, non pour la réchauffer, mais pour la consumer de l’intérieur. Pour voir de quoi elle est vraiment faite quand il ne reste plus que les cendres de ses principes et la braise de ses pulsions les plus basses.
Le téléphone vibre à nouveau. Un message. Une photo. Un homme dans le coffre d’une voiture, le visage tuméfié, les yeux exorbités par une terreur qui me sera rapportée en détail plus tard. Sous la photo, un seul mot : Régler.
Je souris. Un mouvement des lèvres qui n’atteint pas mes yeux.
C’est l’ordre des choses. Je règle les problèmes. Je possède les choses. Et les personnes.
Et bientôt, quand elle aura compris qu’il n’y a pas d’échappatoire, qu’elle n’a plus d’autre choix que de se regarder en face dans le miroir que je lui tends, Éliane viendra d’elle-même se ranger dans la colonne de mes possessions.
Ce ne sera pas une défaite.
Ce sera son initiation.
ÉlianeLes premiers mois sont difficiles. Je ne m'attendais pas à ça.Je croyais qu'après le verdict, tout s'effacerait. Les cauchemars, la peur, les souvenirs. Je croyais qu'on tournait une page, proprement, définitivement. Mais le passé ne se laisse pas enfermer si facilement.Il y a des nuits où je me réveille en hurlant. Des nuits où les mains reviennent, où le hangar se reconstitue autour de moi, où le regard de Jacqueline me transperce. Kaelan est là, toujours. Il me prend dans ses bras, il me parle doucement, il me ramène à la réalité. Mais je sais qu'il a les siennes, de nuits blanches.— Parle-moi de tes cauchemars, je lui demande un jour.Il hésite. Puis il raconte.— Je rêve que je suis de retour dans la tour Delmas. Tout est pareil, mais en pire. Les murs sont en verre, les gens que j'ai blessés me regardent de l'autre côté. Ils ne disent rien. Ils attendent juste. Et je sais que je ne pourrai jamais sortir.— C'est la culpabilité.— Oui. Elle ne part pas. Elle s'atténue,
KaelanLe président autorise Jacqueline à prendre la parole. C'est la dernière étape. Le duel final.Elle se lève dans son box. Elle est pâle, mais elle n'a rien perdu de sa superbe. Elle se tourne vers moi. Un long moment de silence s'installe. Puis elle parle.Sa voix est douce. Presque tendre. La voix qu'elle utilisait autrefois pour me faire croire qu'elle m'aimait.— Kaelan. Tu te souviens de notre première rencontre ?Je ne réponds pas.— Tu étais si jeune. Si plein de rêves. Tu voulais changer le monde. Je t'ai aimé, tu sais. Vraiment aimé.Elle marque une pause. Ses yeux s'embuent. De vraies larmes ? Ou l'ultime mise en scène ?— Ce que je suis devenue, c'est à cause de toi. Tu m'as déçue. Tu n'as jamais été à la hauteur. Tu as tout gâché.Je la regarde sans ciller. Elle tente sa dernière manipulation. Mêler la vérité au mensonge, la tendresse à la haine. Elle essaie de me faire douter. De me faire plier.Mais je ne plierai plus.— Tu as fini ? je demande calmement.Elle me fix
ÉlianeJe l'écoute. Nous l'écoutons tous. La salle est suspendue à ses lèvres.Kaelan parle. Il raconte tout. Pas la version arrangée. Pas la version qui l'arrange. La vérité. Toute la vérité.Il commence par le début. La rencontre avec Jacqueline, les premiers succès, l'ascension vertigineuse. Il ne cache rien de son éblouissement, de son aveuglement. Il dit comment il est tombé sous son emprise, comment il a peu à peu renoncé à tout ce en quoi il croyait.— Elle était brillante, dit-il. Elle savait exactement quoi dire, quoi faire pour me manipuler. Et moi, je voulais y croire. Je voulais croire que le pouvoir, l'argent, la réussite, c'était ça le bonheur.Puis il raconte les compromissions. Les contrats douteux. Les adversaires écrasés. Les employés sacrifiés. Il ne se donne pas le beau rôle. Il dit ses fautes, ses lâchetés. Il parle de la fois où il a fermé les yeux sur un licenciement abusif. De la fois où il a signé un document sans le lire parce que Jacqueline le lui demandait.
KaelanJe pleure.Moi qui n'ai pas pleuré depuis l'enterrement de mon père. Moi qui ai traversé des tempêtes sans jamais flancher. Moi qui ai construit un empire à mains nues et qui l'ai vu s'effondrer sans verser une larme.Je pleure.Pour elle. Pour ce qu'elle a enduré. Pour la peur qui ne la quitte plus. Pour les nuits qu'elle passe à revivre l'horreur. Pour cette cicatrice invisible qui ne guérira jamais tout à fait.Et pour moi aussi. Pour ma lâcheté. Pour mon aveuglement. Pour toutes ces années passées à servir une femme qui détruisait tout ce qu'elle touchait. Pour ne pas avoir vu. Pour ne pas avoir compris. Pour ne pas avoir protégé la seule personne qui comptait vraiment.Éliane pose sa main sur la mienne. Elle ne dit rien. Elle n'a pas besoin de dire quoi que ce soit. Sa main est chaude. Vivante. Et cette chaleur est la plus belle des réponses.Nous restons ainsi jusqu'à l'aube, deux êtres brisés qui se reconstruisent mutuellement, sans un mot.Quand le soleil se lève enfin,
KaelanL'homme s'appelle Théo. Il a trente-deux ans. Sa fille s'appelle Lucie, elle a huit ans, et elle est atteinte d'une leucémie. Il ne voulait pas nous trahir. Il voulait juste sauver son enfant. Je ne peux pas lui en vouloir. J'aurais fait la même chose.Maintenant, il travaille pour nous.Chaque matin, il envoie un message au contact de Jacqueline. Des informations soigneusement préparées, calibrées pour l'éloigner de notre véritable cachette. Nous sommes prétendument à Marseille, puis à Lyon, puis à la frontière suisse. Pendant ce temps, nous restons ici. Immobiles. Invisibles.— Ils commencent à douter, me dit Théo un soir. Ils veulent des preuves. Des photos. Quelque chose de concret.— Alors on va leur en donner.Je prépare une mise en scène. Nous allons dans un café à l'autre bout de la ville. Éliane et moi nous asseyons près de la vitre. Je porte une casquette, des lunettes. Nous avons l'air de fugitifs. Théo nous photographie de loin. Les photos partent chez Jacqueline.—
ÉlianeLes nouvelles nous parviennent comme des coups de tonnerre. Jacqueline est en garde à vue, mais elle ne parlera pas. Ses avocats sont les meilleurs du pays. Elle nie tout. Elle accuse Kaelan de complot, de manipulation. Elle retourne chaque accusation contre lui. Les journaux en font leurs choux gras. L'affaire Delmas devient un feuilleton national.Mais le pire n'est pas dans les journaux. Le pire est dans les rues.— Une prime, murmure Kaelan en raccrochant le téléphone du musicien. Cent mille euros pour ma tête.Mon sang se glace.— Cent mille ?— Mort ou vif, précise-t-il. Elle ne prend plus de risques.Autour de nous, la communauté s'agite. Les visages sont inquiets. Pas pour eux. Pour nous. Pour lui.— Ils ne vous trouveront pas ici, dit Martha. Personne ne connaît cet endroit.Mais je vois bien que Kaelan n'est pas rassuré. Son regard se durcit. Ses épaules se tendent. Le prédateur se réveille.— Il faut être prudents, dit-il. Très prudents. Si quelqu'un nous trouve, tou







