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Chapitre 6 : Le Déluge Intérieur 1

Author: Déesse
last update Last Updated: 2026-01-19 02:47:26

Giulia

La porte de mon appartement se referme derrière moi avec un clic sourd, un son définitif qui scelle l’étanchéité du monde. Ici, il n’y a plus de Lorenzo Conti. Plus de Chiara rayonnante. Plus de bureau, de chiffres, de regards chargés de haine. Il n’y a que le silence. Un silence différent de celui du bureau. Ici, il est personnel. Il m’appartient. C’est l’antichambre de la décomposition.

Je laisse glisser mon sac à mes pieds. Le léger bruit qu’il fait en touchant le parquet est une insulte à la lourdeur de l’univers. Je ne rallume pas la lumière. La faible clarté de la rue, filtrant par les stores vénitiens, découpe des bandes pâles sur le sol, des barreaux d’une prison sans murs.

Je traverse le salon, pièce impersonnelle meublée de souvenirs qui ne sont pas les miens , des héritages du vieux Balardi, des choses lourdes, sombres, qui ne réfléchissent aucune joie. Tout est en ordre. Comme si personne ne vivait vraiment ici. Comme si j’étais déjà une locataire fantôme.

Je me dirige vers la chambre, mais mes jambes me lâchent avant d’atteindre la porte. Mes genoux heurtent le sol avec une mollesse résignée. Le froid du carrelage traverse immédiatement le tissu de ma jupe. Je ne cherche pas à me relever. C’est ici, maintenant. Le temps est venu.

— Lorenzo…

Son nom est un gémissement, une prière, une malédiction. Je le répète, encore et encore, entre les hoquets qui me secouent. Lorenzo. Mon Lorenzo. Celui qui me serrait si fort le matin que je me réveillais en croyant que nos cœurs avaient fini par battre à l’unisson. Celui dont la main dans la mienne était un pacte, une promesse d’éternité faite sans mots.

Je me recroqueville sur le sol, les bras enroulés autour de mon corps, comme pour contenir l’explosion. Mais c’est impossible. L’amour s’échappe par toutes les fissures. Il est partout. Dans le souvenir de sa voix, basse et chaude, qui me murmurait des poèmes idiots. Dans l’image de ses mains, ces mains qui dessinaient des projets d’avenir et qui aujourd’hui signent mon arrêt de mort professionnel. Dans le parfum de son cou, un mélange de savon et de quelque chose d’unique, d’inaltérable, que je pourrais reconnaître les yeux fermés au milieu d’une foule.

Le premier sanglot n’est pas un son. C’est une convulsion. Une secousse si violente qu’elle semble venir du centre de la terre, remonter par la colonne vertébrale et exploser dans ma poitrine en un hoquet silencieux, arraché. Ma bouche s’ouvre, mais aucun cri n’en sort. Seulement un air qui refuse d’entrer ou de sortir.

Puis, le barrage cède.

Ce n’est pas des pleurs. C’est un cataclysme. Un déluge qui avait été contenu derrière un mur de volonté, de sourires forcés, de « oui monsieur Conti », de « c’est magnifique Chiara ». Ce mur se fissure, s’effrite, et s’effondre d’un seul coup.

Les larmes jaillissent, brûlantes, salées, incessantes. Elles coulent sur mon visage avec une telle abondance qu’elles noient mes yeux, ma bouche, coulent sur mon cou, trempent le col de ma blouse. Ce sont des larmes de cinq ans. De cinq ans passés à aimer dans le vide, à aimer une ombre, à aimer un homme dont le seul but est de m’anéantir.

Et je l’aime.

Le cri, enfin, sort. Un son rauque, déchiré, animal, qui se fraye un chemin à travers la gorge serrée. Il résonne dans l’appartement vide, un écho misérable à une douleur sans fond.

Je le revois. Pas l’homme en costume de pouvoir, mais le garçon en jean et t-shirt, les cheveux en bataille, riant parce que j’avais renversé du café sur ses plans. « Ce n’est rien, amore mio. On le refait ensemble. Toujours ensemble. »

Ensemble. Le mot résonne comme une moquerie cruelle.

— Pourquoi ? Je souffle dans le vide, la voix brisée, méconnaissable. Pourquoi est-ce que je t’aime encore ? Pourquoi est-ce que je t’aime plus ?

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