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Chapitre 5 : Le Banquet des Ombres 2

Auteur: Déesse
last update Dernière mise à jour: 2026-01-19 02:47:03

Giulia

Le mensonge était si énorme, si monstrueux, qu’il en devenait presque vrai. Son bonheur était la seule chose à laquelle je pouvais encore me raccrocher. La seule justification qui tenait encore debout dans le champ de ruines de ma vie.

— Tu es la meilleure des sœurs, avait-elle murmuré, les yeux humides. Je veux que tu sois ma témoin. Bien sûr. Personne d’autre que toi.

La salle avait semblé basculer autour de moi. Témoin. Me tenir à ses côtés, la voir échanger ses vœux avec lui. Voir ses lèvres prononcer « Oui, je le veux ». Voir ses yeux à lui se poser sur elle, avec cet amour qu’elle décrivait, cet amour qui m’appartenait, qui m’avait appartenu.

— Je… je serais honorée, avais-je chuchoté, ma voix un filet d’air.

Le reste du repas était un brouillard. J’entendais sa voix parler du traiteur, des fleuristes, de la liste des invités. Des noms défilait, des lieux, des dates. Une mécanique implacable se mettait en place, une machine à broyer mes derniers espoirs, à sceller mon sort. Je hochais la tête. Je souriais. Je donnais mon avis sur le choix entre un orchestre ou un DJ. À un moment, j’ai goûté à ma nourriture. Elle avait le goût de la cendre.

En partant, elle m’avait serrée très fort dans ses bras.

— Merci, Giulia. De tout comprendre. D’être là.

Et elle était partie, légère, dans la lumière du jour, emportant avec elle les échantillons de son futur, laissant derrière elle l’ombre de ce qui aurait pu être le mien.

De retour dans le présent, dans le silence du bureau, j’ouvre les yeux. La douleur du souvenir est si aiguë qu’elle me vole le souffle. Je presse mes mains à plat sur le bureau, comme pour m’ancrer à la réalité.

Il cherche, avait-elle dit. Comme s’il suivait une pensée très loin.

Cherche-t-il, dans son bonheur fabriqué avec elle, l’écho du bonheur perdu avec moi ? Son regard lointain, est-ce le signe que son cœur, lui aussi, erre dans les ruines de notre passé ? Cette pensée est un poison délicieux, une tentation mortelle. Y croire, ce serait risquer de tout faire voler en éclats. Ce serait lui donner le pouvoir de me détruire une seconde fois, si je me trompais.

Je me lève, poussant ma chaise avec un grincement qui déchire le silence. La ville nocturne étale son indifférence derrière la vitre. Quelque part, dans cet océan de lumières, il y a le restaurant chinois minable où nous mangions des raviolis les soirs de fin de mois. Il y a le pont où nous nous étions arrêtés un soir d’orage, trempés jusqu’aux os, riant comme des fous. Il y a la place où il m’avait demandé, non pas de l’épouser, mais de construire quelque chose avec lui, quelque chose qui nous ressemble. Des sanctuaires profanés, des églises en ruine.

Une vague de rage monte alors, noire, absolue. Elle ne brûle pas, elle gèle. Elle gèle tout sur son passage. Pourquoi suis-je condamnée à être le fantôme de mon propre amour ? Pourquoi mon cœur doit-il continuer à battre pour un homme dont le seul but est de l’écraser sous son talon ? Pourquoi le son de sa voix, même méprisante, fait-il encore fondre mes entrailles ? Pourquoi le bonheur de ma sœur, si innocent, doit-il être le linceul dans lequel on m’enterre vivante ?

Mais la rage se brise contre un mur plus solide : son visage, à elle, quand elle a parlé de la couleur de son âme. Sa confiance absolue. Sa joie sans mélange. Détruire cela serait un acte d’une barbarie telle que même ma souffrance actuelle paraîtrait décente en comparaison. Je l’aime, ma petite sœur. Je l’ai portée dans mes bras, j’ai essuyé ses larmes d’enfant. Je ne peux pas être celle qui lui arrache le cœur.

Je retourne m’asseoir. Le clavier est froid sous mes doigts. Les chiffres m’attendent, paisibles, neutres. Je m’y plonge comme on se jette dans une rivière glacée pour éteindre un incendie. Je deviens la somme, la colonne, la cellule Excel. Pendant que mon esprit s’égare dans les méandres des données financières, mon cœur peut enfin, pour quelques heures précieuses, cesser de saigner. Il peut se taire. Il peut faire semblant d’être mort.

Minuit sonne, un glas étouffé par les épais murs du bureau. Je suis la dernière âme errante dans ce bâtiment qui est devenu mon purgatoire. Je range le rapport, une centaine de pages parfaites, le résultat de douze heures d’un labeur absurde. Mon chef-d’œuvre d’absurdité.

Dans l’escalier de service, mes pas sont les battements d’un cœur solitaire. Dehors, la nuit m’avale. L’air est tranchant. Je marche, mais je ne vais nulle part. Je rentre dans un appartement vide qui ne m’attend pas, vers un lit froid où je rêverai de chaleur.

Demain. Demain, je déposerai le dossier sur le bois verni de son bureau. Il le feuillettera, cherchera la faille, l’erreur qui justifiera sa colère. Il en trouvera une. Il en inventera une. Et je baisserai les yeux. Je dirai « Pardon, monsieur Conti. Je vais rectifier. » Et pendant que je tremblerai sous son regard, Chiara enverra probablement à notre groupe familial une photo des bagues qu’ils ont choisies, avec des cœurs en émoticônes.

Ma main se crispe sur la couture de ma veste, là où le papier dort. La lettre. Elle est ma vérité, ma malédiction, mon seul trésor. La lire, c’est revivre chaque seconde de cette nuit il y a cinq ans où j’ai décidé de devenir le monstre pour sauver le prince. Mais cette vérité est devenue un animal sauvage, enfermée dans une cage trop fragile. Si elle s’échappe, elle dévorera tout. Elle dévorera la lumière dans les yeux de Chiara. Elle dévorera la froide assurance de Lorenzo, la transformant en un remords qui le rongerait jusqu’à l’os. Elle dévorerait ce qu’il reste de nous, ne laissant que des cendres et des regrets.

Alors, je serre les dents. Je rentre les griffes de la vérité. Je garde le silence. C’est la seule chose qui me reste à lui offrir, à eux offrir. Mon silence est le dernier cadeau d’amour que je peux faire : à lui, que je protège de l’horrible réalité de ce qu’il fait ; à elle, que je protège de l’horrible réalité de ce qu’elle vit.

Je marche dans l’obscurité, et je sens la femme que j’étais , celle qui riait, qui espérait, qui aimait sans compter , s’éloigner un peu plus à chaque pas. Je ne suis plus qu’une coquille, une châsse qui contient un amour trop grand, trop violent, trop vrai pour ce monde. Je suis la tombe vivante de notre histoire. Et chaque battement dans ma poitrine est le bruit sourd de la terre qui continue de tomber, pelletée après pelletée, sur l’ultime et secret espoir qu’un jour, peut-être, il cesse de pleuvoir sur notre tombeau à tous.

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