LOGINGiulia
Le mensonge était si énorme, si monstrueux, qu’il en devenait presque vrai. Son bonheur était la seule chose à laquelle je pouvais encore me raccrocher. La seule justification qui tenait encore debout dans le champ de ruines de ma vie.
— Tu es la meilleure des sœurs, avait-elle murmuré, les yeux humides. Je veux que tu sois ma témoin. Bien sûr. Personne d’autre que toi.
La salle avait semblé basculer autour de moi. Témoin. Me tenir à ses côtés, la voir échanger ses vœux avec lui. Voir ses lèvres prononcer « Oui, je le veux ». Voir ses yeux à lui se poser sur elle, avec cet amour qu’elle décrivait, cet amour qui m’appartenait, qui m’avait appartenu.
— Je… je serais honorée, avais-je chuchoté, ma voix un filet d’air.
Le reste du repas était un brouillard. J’entendais sa voix parler du traiteur, des fleuristes, de la liste des invités. Des noms défilait, des lieux, des dates. Une mécanique implacable se mettait en place, une machine à broyer mes derniers espoirs, à sceller mon sort. Je hochais la tête. Je souriais. Je donnais mon avis sur le choix entre un orchestre ou un DJ. À un moment, j’ai goûté à ma nourriture. Elle avait le goût de la cendre.
En partant, elle m’avait serrée très fort dans ses bras.
— Merci, Giulia. De tout comprendre. D’être là.
Et elle était partie, légère, dans la lumière du jour, emportant avec elle les échantillons de son futur, laissant derrière elle l’ombre de ce qui aurait pu être le mien.
De retour dans le présent, dans le silence du bureau, j’ouvre les yeux. La douleur du souvenir est si aiguë qu’elle me vole le souffle. Je presse mes mains à plat sur le bureau, comme pour m’ancrer à la réalité.
Il cherche, avait-elle dit. Comme s’il suivait une pensée très loin.
Cherche-t-il, dans son bonheur fabriqué avec elle, l’écho du bonheur perdu avec moi ? Son regard lointain, est-ce le signe que son cœur, lui aussi, erre dans les ruines de notre passé ? Cette pensée est un poison délicieux, une tentation mortelle. Y croire, ce serait risquer de tout faire voler en éclats. Ce serait lui donner le pouvoir de me détruire une seconde fois, si je me trompais.
Je me lève, poussant ma chaise avec un grincement qui déchire le silence. La ville nocturne étale son indifférence derrière la vitre. Quelque part, dans cet océan de lumières, il y a le restaurant chinois minable où nous mangions des raviolis les soirs de fin de mois. Il y a le pont où nous nous étions arrêtés un soir d’orage, trempés jusqu’aux os, riant comme des fous. Il y a la place où il m’avait demandé, non pas de l’épouser, mais de construire quelque chose avec lui, quelque chose qui nous ressemble. Des sanctuaires profanés, des églises en ruine.
Une vague de rage monte alors, noire, absolue. Elle ne brûle pas, elle gèle. Elle gèle tout sur son passage. Pourquoi suis-je condamnée à être le fantôme de mon propre amour ? Pourquoi mon cœur doit-il continuer à battre pour un homme dont le seul but est de l’écraser sous son talon ? Pourquoi le son de sa voix, même méprisante, fait-il encore fondre mes entrailles ? Pourquoi le bonheur de ma sœur, si innocent, doit-il être le linceul dans lequel on m’enterre vivante ?
Mais la rage se brise contre un mur plus solide : son visage, à elle, quand elle a parlé de la couleur de son âme. Sa confiance absolue. Sa joie sans mélange. Détruire cela serait un acte d’une barbarie telle que même ma souffrance actuelle paraîtrait décente en comparaison. Je l’aime, ma petite sœur. Je l’ai portée dans mes bras, j’ai essuyé ses larmes d’enfant. Je ne peux pas être celle qui lui arrache le cœur.
Je retourne m’asseoir. Le clavier est froid sous mes doigts. Les chiffres m’attendent, paisibles, neutres. Je m’y plonge comme on se jette dans une rivière glacée pour éteindre un incendie. Je deviens la somme, la colonne, la cellule Excel. Pendant que mon esprit s’égare dans les méandres des données financières, mon cœur peut enfin, pour quelques heures précieuses, cesser de saigner. Il peut se taire. Il peut faire semblant d’être mort.
Minuit sonne, un glas étouffé par les épais murs du bureau. Je suis la dernière âme errante dans ce bâtiment qui est devenu mon purgatoire. Je range le rapport, une centaine de pages parfaites, le résultat de douze heures d’un labeur absurde. Mon chef-d’œuvre d’absurdité.
Dans l’escalier de service, mes pas sont les battements d’un cœur solitaire. Dehors, la nuit m’avale. L’air est tranchant. Je marche, mais je ne vais nulle part. Je rentre dans un appartement vide qui ne m’attend pas, vers un lit froid où je rêverai de chaleur.
Demain. Demain, je déposerai le dossier sur le bois verni de son bureau. Il le feuillettera, cherchera la faille, l’erreur qui justifiera sa colère. Il en trouvera une. Il en inventera une. Et je baisserai les yeux. Je dirai « Pardon, monsieur Conti. Je vais rectifier. » Et pendant que je tremblerai sous son regard, Chiara enverra probablement à notre groupe familial une photo des bagues qu’ils ont choisies, avec des cœurs en émoticônes.
Ma main se crispe sur la couture de ma veste, là où le papier dort. La lettre. Elle est ma vérité, ma malédiction, mon seul trésor. La lire, c’est revivre chaque seconde de cette nuit il y a cinq ans où j’ai décidé de devenir le monstre pour sauver le prince. Mais cette vérité est devenue un animal sauvage, enfermée dans une cage trop fragile. Si elle s’échappe, elle dévorera tout. Elle dévorera la lumière dans les yeux de Chiara. Elle dévorera la froide assurance de Lorenzo, la transformant en un remords qui le rongerait jusqu’à l’os. Elle dévorerait ce qu’il reste de nous, ne laissant que des cendres et des regrets.
Alors, je serre les dents. Je rentre les griffes de la vérité. Je garde le silence. C’est la seule chose qui me reste à lui offrir, à eux offrir. Mon silence est le dernier cadeau d’amour que je peux faire : à lui, que je protège de l’horrible réalité de ce qu’il fait ; à elle, que je protège de l’horrible réalité de ce qu’elle vit.
Je marche dans l’obscurité, et je sens la femme que j’étais , celle qui riait, qui espérait, qui aimait sans compter , s’éloigner un peu plus à chaque pas. Je ne suis plus qu’une coquille, une châsse qui contient un amour trop grand, trop violent, trop vrai pour ce monde. Je suis la tombe vivante de notre histoire. Et chaque battement dans ma poitrine est le bruit sourd de la terre qui continue de tomber, pelletée après pelletée, sur l’ultime et secret espoir qu’un jour, peut-être, il cesse de pleuvoir sur notre tombeau à tous.
GiuliaJe pleure. Encore. Mais cette fois, des larmes douces. Qui nettoient.— Il faut que tu manges, dit Matteo. Et que tu dormes.— Je n'y arrive pas.— Je reste. Je te forcerai à manger. Je te regarderai dormir. Aussi longtemps que tu auras besoin.— Et Chiara ?— On se relaiera. On te protégera. On ne te laissera pas tomber.Je pose ma tête sur son épaule. Il sent toujours bon. Il est toujours là. Depuis quinze ans.— Matteo ? Est-ce que je guérirai un jour ?Il passe sa main dans mes cheveux. Doucement.— Tu apprendras à vivre avec. La guérison, c'est apprendre à porter la blessure sans qu'elle te définisse. Et ça, tu vas y arriver. Parce que t'es la femme la plus forte que je connaisse.On reste comme ça longtemps. Dans le silence de la cuisine. Dans la lumière de l'aube.Chiara nous rejoint une heure plus tard. Elle voit Matteo. Elle comprend. Elle sourit. Elle prépare du café. On parle de choses banales. On rit même un peu. Pour la première fois depuis des jours.Puis mon télé
GiuliaLa sonnerie de mon téléphone déchire le silence de l'aube. Je sursaute contre Chiara qui s'est endormie à côté de moi sur le canapé, épuisée par ma crise de larmes. L'écran affiche un nom qui me fait immédiatement pleurer de nouveau.Matteo.Mon meilleur ami. Mon rocher. Le seul homme en qui j'ai encore confiance.Je décroche, la voix cassée.— Allô ?— Giulia ?Sa voix est grave. Inquiète. Il sait toujours. Il a toujours su. Même à des kilomètres, même sans me voir, il sent quand je vais mal. C'est notre truc. Notre connexion.— Matteo...— Tu vas mal. Je l'entends. Qu'est-ce qui s'est passé ?Je veux répondre. Je veux lui dire. Mais les mots restent coincés. Trop lourds. Trop sales. Trop intimes.— Giulia, je t'écoute. Parle-moi. Je suis là.— Je... je ne sais pas par où commencer.— Par le début. Ou par la fin. Je m'en fous. Mais parle-moi.Je ferme les yeux. Sa voix m'enveloppe. Elle me rappelle qui j'étais avant Lorenzo. Elle me rappelle qu'il existe encore des hommes bien
Giulia— Je t'aime, je réponds entre deux baisers. Je t'aime tellement.Il me soulève. Mes jambes s'enroulent autour de sa taille. Je sens son sexe dur contre moi, à travers le tissu fin de ma nuisette. Il me porte jusqu'au lit. Il me dépose comme si j'étais précieuse. Fragile. Aimée.Il se penche sur moi. Il embrasse mon cou. Mon épaule. La naissance de mes seins. Il tire sur le tissu, dégage ma peau, pose sa bouche là où la chair est la plus douce.— Je t'ai tellement manqué, murmure-t-il contre ma peau. Tellement.Je pleure. Je pleure de joie. Je pleure de soulagement. Cinq ans d'attente. Cinq ans de sacrifice. Cinq ans à porter ce secret toute seule. Et là, tout s'efface. Tout guérit.Il remonte vers ma bouche. Il m'embrasse encore. Plus lentement. Plus profondément. Sa main glisse entre mes cuisses. Ses doigts trouvent l'humidité, la chaleur, ce besoin que j'ai de lui, toujours, malgré tout.— Tu mouilles pour moi, souffle-t-il. Après tout ce temps. Après tout ce que j'ai fait. T
LorenzoJe déteste mon corps. Je déteste mes sens. Je déteste cette mémoire animale qui refuse d'oublier.Elle ne mérite pas ton amour. Je me le répète comme un mantra. Elle t'a trahi. Elle a choisi l'argent. Elle a détruit ta vie.Mais la colère ne vient pas. Ou plutôt, elle vient, mais elle est fragile, poreuse, traversée par autre chose. Par ce putain de truc que je refuse de nommer.Je bande. C'est pathétique. Je bande en pensant à elle. À sa bouche. À ses jambes. À cette façon qu'elle avait de me regarder quand j'étais en elle, les yeux grands ouverts, comme si elle voulait graver chaque seconde dans sa mémoire.Tu es pathétique, Lorenzo.Je pose ma main sur mon sexe. Je ne devrais pas. Je sais que je ne devrais pas. Mais c'est plus fort que moi. Je pense à elle. À elle nue. À elle offerte. À elle qui crie mon nom.Ma main bouge. Lentement. Je ferme les yeux. Je la vois. Elle est là, à genoux devant moi. Sa bouche s'ouvre. Sa langue. Ses yeux levés vers moi, humides, prometteurs.
LorenzoMinuit. Je tourne en rond dans mon appartement comme un fauve en cage. Les murs se rapprochent. L'air est trop lourd. Trop épais. Trop chargé de son putain de parfum qui refuse de quitter mes narines.Je repense à ce bureau. À ses yeux quand elle est entrée. À cette peur qu'elle a eue de moi. Putain, cette peur. Elle me hante. Elle me déchire de l'intérieur. Mais elle m'excite aussi. Ça me dégoûte, mais c'est la vérité. La peur dans ses yeux, cette vulnérabilité, cette façon qu'elle avait de trembler... ça a réveillé quelque chose de primitif en moi. Quelque chose de sale.Tu es un monstre. Les mots de Chiara résonnent dans ma tête. Elle a raison. Je suis un monstre. J'ai agressé une femme. J'ai terrorisé Giulia. J'ai été ce que je déteste le plus au monde.Mais putain, pourquoi est-ce qu'elle me fait encore cet effet ? Pourquoi, quand je l'ai embrassée, j'ai senti son corps répondre ? Cette seconde avant qu'elle me repousse, cette fraction de seconde où ses lèvres ont cédé, o
GiuliaLe mot est lâché. Il flotte entre nous. Lourd. Dangereux. Vrai.— Tu l'aimes toujours, répète-t-elle doucement. Après tout ce qu'il t'a fait aujourd'hui ? Après la façon dont il t'a traitée ?— Je ne sais pas ce que je ressens. Je sais seulement que cette haine qu'il a pour moi... elle vient de cet amour trahi. De cette douleur. Et aujourd'hui, dans ce bureau... il y avait autre chose. Pas que de la violence. Pas que de la haine.Je ne peux pas lui dire. Je ne peux pas lui avouer ce que j'ai ressenti quand il m'a embrassée. Cette part de moi qui a répondu. Ce désir maudit qui n'est pas mort.— Quoi ? Qu'est-ce qu'il y avait d'autre ?Je secoue la tête. Je ne peux pas. Pas ça. Pas maintenant.— Je ne sais pas. Je suis confuse. Tout est confus.Chiara me regarde longtemps. Elle cherche. Elle fouille. Mais elle ne peut pas voir ce que je cache au plus profond de moi.— Il faut qu'il sache, dit-elle enfin. Il faut qu'il sache la vérité. Sur la lettre. Sur ton sacrifice. Sur tout.—







