Se connecterCamilleIl va décrocher. Il va dire « Allô ? » avec cette voix grave, un peu voilée par la fatigue ou l’émotion. Et elle va annoncer que je suis là. Et il va…La sonnerie s’arrête. Il a décroché.— Monsieur Martin ? Bonjour. Une visite pour vous à la réception. Oui. Très bien.Elle raccroche. Elle me regarde.— Il descend.Deux mots. Il descend. Ce n’est pas un « il vous attend, montez ». C’est un « il descend ». Il vient à ma rencontre. Sur le terrain neutre du hall. La bataille, déjà, se joue sur le terrain qu’il a choisi. Je reste plantée là, incapable de bouger, les mains glacées enfouies dans les poches de mon manteau. J’ai envie de fuir. De retourner dans le brouillard rassurant de l’appartement d’Eléna, dans le chaos familier. Mais mes pieds sont cloués au sol.Et puis je le vois.Il apparaît au fond du hall, venant de l’escalier. Il est vêtu du même jean, du même pull sombre qu’hier. Il n’a pas dormi non plus. Je le vois à la pâleur de son visage, à la tension autour de sa bou
CamilleMais la liberté, ça fait aussi un bruit de solitude terrible. Un bruit de porte qui se referme sur le visage de l’homme que tu aimes.– J’ai besoin d’être seule, je murmure.Elle me regarde, longuement. Elle évalue les dégâts. Elle voit que je ne suis plus une conquête triomphante, mais un champ de bataille boueux.– D’accord. La chambre est là. Mais Camille… n’oublie pas pourquoi tu es venue. N’oublie pas ce que tu fuyais. L’ennui. La prévisibilité. Le poids de son attente.Elle se retire, disparaît dans sa chambre. La porte se referme sans un bruit.Je reste seule dans le living-room. Les « décombres » qu’il a mentionnés… je les regarde. Ce n’est pas cet appartement. Les décombres, ils sont en moi. Les morceaux de ma vie d’avant, de ma loyauté, de mes promesses, éparpillés partout. Et au milieu, il y a cette chose nouvelle, sauvage, effrayante que j’éprouve pour Eléna. Une flamme qui brûle vite et fort, et qui a déjà tout carbonisé autour d’elle.Je m’assois par terre, le do
CamilleLa porte s'est refermée sur le bruit de ses pas. Un son qui s'éloigne, marche après marche. Qui s'évanouit. Qui devient le silence.Le silence, maintenant, est une présence physique. Il remplit l'appartement d'Eléna, cet espace qui sent l'encens, le vieux papier et quelque chose de métallique, d'électrique. Il pèse sur mes épaules, plus lourd que la main d'Eléna, toujours posée sur mon bras.– Bien joué, murmure-t-elle. Sa voix est douce, presque maternelle, mais elle vibre d'une satisfaction qui me glace. Tu as été forte.Forte ? Je n'ai pas été forte. J'ai été paralysée. J'étais un animal pris entre deux feux, et j'ai choisi de me figer sur place, de fermer les yeux. Sa main sur mon bras n'était pas un soutien. C'était une ancre. Une chaîne. Elle m'empêchait de tomber, oui. Mais elle m'empêchait aussi de bouger.Je me dégage lentement. Sa main résiste une fraction de seconde, puis lâche prise. Je recule d'un pas, le dos touchant presque la porte froide. Je le regarde, elle.
LéoJe pousse la porte de l’hôtel. Le contraste est violent. Après le couloir étouffant et le tumulte en moi, le hall feutré, le clair-obscur et l’odeur de cire me heurtent comme un mur. Un silence de cathédrale. Ma vie, maintenant, est un vacarme enfermé dans une boîte crânienne.La réceptionniste me sourit, un sourire professionnel, lisse. Elle voit un client. Elle ne voit pas l’homme qui vient de laisser un morceau de son cœur dans un appartement du 5ème étage, quelque part dans Paris. Je prends la clé. Chambre 37.La chambre est petite, propre, impersonnelle. Un lit, un bureau, une fenêtre donnant sur un mur. Un décor parfait pour l’attente. Je pose mon sac, un geste mécanique. Le sac tombe sur le sol avec un bruit mou.Et soudain, le silence. Le vrai. Celui où plus rien ne vient étourdir la pensée.La scène se rejoue en boucle, fraîche, coupante. Ses yeux noyés. « Je ne peux pas. » Le tremblement de son corps. Et ce sourire, sur le visage d’Eléna. Ce sourire de prédateur qui a fa
LéoJe fais un pas en avant. Eléna se raidit, mais ne bouge pas. Je suis maintenant tout près. Je peux sentir le parfum de Camille, mêlé à celui, plus épicé, d’Eléna. Une odeur qui me donne la nausée.— Je ne te pardonne pas, Camille, je dis, les yeux dans les siens. Je ne te pardonnerai peut-être jamais la tromperie. La confiance, une fois cassée… Mais je t’aime. Et je refuse de croire que tout ça, tout ce qu’on a bâti, peut être balayé par… par ça.Je jette un regard noir en direction d’Eléna.— Je n’ai pas l’intention de laisser une arriviste du sentiment, une touriste de la vie des autres, te prendre. Te voler ton avenir, notre avenir, pour alimenter son petit roman tragique.Camille pleure sans bruit. Elle est déchirée. Je le vois. Elle est tiraillée entre le port sûr et familier que je représente même s’il est en ruines et l’abîme excitant et terrifiant qu’est Eléna.— Elle ne me prend pas, Léo, murmure-t-elle. C’est moi qui suis venue.— Parce que tu avais peur ! Parce que tu a
LéoLe silence dure une éternité. Un silence épais, chargé de tout ce qui est brisé entre nous. Je la vois. Vraiment. Ce n’est plus la femme de mes souvenirs, ni la traîtresse de mes fantasmes. C’est une étrangère en larmes, perdue dans un cardigan trop grand. Un fantôme de celle que j’aimais.C’est Eléna qui rompt le sortilège, d’une voix trop calme, trop posée. La voix de celle qui croit contrôler la scène.— Léo, il est très tard. Ce n’est pas le moment. Laisse-la respirer.Je ne la regarde même pas. Mon regard est rivé à Camille. J’ignore la maîtresse. Je parle à la mienne.— Je suis venu te chercher.Ma voix est plus ferme que je ne l’aurais cru. Elle résonne dans le couloir étroit.Camille frissonne, comme si les mots étaient des pierres. Elle secoue la tête, un mouvement minuscule, apeuré.— Léo… tu ne devrais pas…— Où d’autre je devrais être ? Je demande, et la colère refait surface, mais c’est une colère froide, concentrée. Dans notre appartement ? À regarder nos photos ? Pe