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CHAPITRE 6 : LE RESTAURANT

作者: Livi015
last update 公開日: 2026-04-14 00:33:18

(Point de vue d'Imelda)

---

Elle avait changé de robe trois fois.

Imelda Pearce se tenait devant le miroir étroit de sa chambre, entourée d'un champ de bataille textile. La première robe – une noire à manches longues – était "trop enterrement". La deuxième – une fleurie à bretelles – était "trop jardin d'enfants". La troisième, celle qu'elle portait maintenant, était d'un vert profond qui rappelait la mousse des sous-bois. Elle lui allait bien. Pas trop habillée, pas trop simple. Juste assez pour dire "j'ai fait un effort" sans crier "j'y ai pensé toute la journée".

Elle avait pourtant pensé toute la journée.

Jordan avait appelé la veille. Pas un message. Un appel. Sa voix grave dans le récepteur avait fait vibrer quelque chose dans sa poitrine. "Dîner demain soir. Je passe vous prendre à 19h." Ce n'était pas une question. C'était une affirmation, douce mais certaine, comme si le fait qu'elle accepte était une évidence.

Elle avait accepté.

Maintenant, à 18h52, elle se regardait dans le miroir et cherchait son souffle. Ses cheveux châtains étaient détachés, ondulant sur ses épaules. Elle avait mis du mascara, un peu de rouge à lèvres discret, une touche de parfum à la vanille derrière les oreilles. Son bracelet en cuir tressé était à son poignet, comme toujours.

C'est juste un dîner, se répéta-t-elle. Tu as déjà dîné avec des gens. C'est littéralement une activité humaine de base.

Mais son cœur battait comme si elle s'apprêtait à monter sur scène.

À 19h précises, l'interphone sonna.

Elle descendit les trois étages, ses bottines à talons claquant sur les marches. La porte de l'immeuble s'ouvrit sur la rue du Queens, grise et banale sous le ciel d'automne.

Et sur Jordan Taylor.

Il attendait sur le trottoir, adossé à une voiture noire – pas une voiture, un véhicule qui semblait absorber la lumière, long et lisse comme une lame. Il portait un costume gris foncé, une chemise blanche sans cravate, et un manteau en cachemire noir ouvert malgré la fraîcheur. Ses cheveux étaient coiffés en arrière, une mèche plus courte tombant légèrement sur son front. Ses yeux gris-bleu la parcoururent de haut en bas, lentement, sans se cacher.

« Vous êtes magnifique, » dit-il.

Pas de "bonsoir". Pas de formule de politesse. Juste ces trois mots, posés là, comme un fait.

Imelda sentit le rouge lui monter aux joues. « Merci. Vous aussi. Enfin, vous êtes... » Elle fit un geste vague vers son costume parfait. « ...toujours bien habillé. »

Il sourit – ce sourire qui creusait une ride sur sa joue gauche. « Je voulais être à la hauteur. »

Il ouvrit la portière de la voiture. Elle se glissa à l'intérieur, découvrant un habitacle qui sentait le cuir neuf et quelque chose de boisé, peut-être du cèdre. Il s'assit à côté d'elle – pas devant, à côté, sur la banquette arrière – et la voiture démarra sans un bruit.

« Où allons-nous ? » demanda-t-elle.

« Surprise. »

Elle rit nerveusement. « Je n'aime pas les surprises. »

« Vous aimerez celle-ci. »

---

Le restaurant était caché dans une rue pavée du West Village, derrière une façade en brique presque anonyme. Aucune enseigne. Juste une porte en bois sombre et une lumière dorée qui filtrait par les fenêtres à petits carreaux.

À l'intérieur, c'était intime et chaud. Des murs en pierre apparente, des nappes blanches, des bougies sur chaque table. Une dizaine de couverts seulement. Le genre d'endroit où l'on réservait des semaines à l'avance, et où l'addition n'était jamais imprimée sur le menu.

Jordan la guida vers une table dans un recoin, près d'une fenêtre qui donnait sur un petit jardin intérieur. Il lui tint sa chaise. Il attendit qu'elle soit assise pour s'installer en face d'elle.

« Vous venez souvent ici ? » demanda-t-elle, puis elle se mordit la langue. Encore cette phrase banale.

« Rarement, » répondit-il. « C'est un endroit pour les occasions spéciales. »

« Et ce soir est une occasion spéciale ? »

Il la regarda à travers la flamme de la bougie. Ses yeux gris-bleu captaient la lumière, la renvoyaient en éclats mouvants.

« C'est notre premier dîner, Imelda. Si ce n'est pas une occasion spéciale, qu'est-ce qui l'est ? »

Elle baissa les yeux sur son assiette vide, le cœur battant.

---

Ils parlèrent pendant tout le repas.

Il commanda pour eux deux – un poisson délicat, un vin blanc qu'elle n'aurait jamais su choisir – mais il le fit avec une telle aisance, une telle absence d'arrogance, qu'elle ne se sentit pas infantilisée. Juste prise en charge. Portée.

Il lui posa des questions sur son enfance. Elle parla de Brooklyn, des étés chauds, du jardin minuscule où son père avait planté des tomates cerises. Elle ne mentionna pas son départ. Il ne posa pas de questions sur la suite.

Il lui parla de ses voyages. Tokyo, Londres, Marrakech. Des villes traversées pour affaires, jamais vraiment habitées. « Je n'ai jamais pris le temps de m'arrêter, » dit-il, et il y avait une nuance de regret dans sa voix, ou peut-être était-ce une illusion créée par la lumière des bougies.

À un moment, elle renversa un peu de vin sur la nappe. Elle s'excusa, confuse. Il posa sa main sur la sienne – juste un instant, juste assez pour qu'elle sente la chaleur de sa paume – et dit : « C'est du vin. C'est fait pour être bu, pas pour être regretté. »

Elle rit. Il sourit.

Le temps passa sans qu'elle le voie filer.

Au dessert – une mousse au chocolat qu'il avait commandée pour elle parce qu'elle avait mentionné, il y a des semaines, au Café des Lilas, qu'elle aimait le chocolat noir – il la regarda manger la première cuillère.

« Vous fermez les yeux quand vous goûtez quelque chose de bon, » dit-il doucement.

Elle rouvrit les yeux, surprise. « Pardon ?

— Au café, l'autre jour. Quand vous avez bu votre latte. Vous avez fermé les yeux une seconde. Comme maintenant. »

Elle sentit ses joues brûler. Il avait remarqué ça. Ce détail infime, invisible, qu'elle-même ignorait.

« Je... je ne m'en rendais pas compte.

— C'est beau. » Il prit une gorgée de vin. « La plupart des gens traversent la vie sans jamais vraiment goûter ce qu'ils mangent, ce qu'ils boivent. Vous, vous prenez le temps. »

Personne ne lui avait jamais dit ça. Personne n'avait jamais regardé assez attentivement pour voir cette infime fermeture des paupières, cette pause minuscule entre la cuillère et la déglutition.

Elle ne sut pas quoi répondre. Alors elle sourit, et reprit une cuillère de mousse.

---

Quand ils sortirent du restaurant, la nuit était tombée. L'air était vif, étoilé. Les pavés luisaient d'une pluie récente. Jordan lui offrit son bras pour marcher – un geste démodé, presque suranné, qu'il fit avec un naturel désarmant.

Elle glissa sa main au creux de son coude. Le tissu du manteau était doux sous ses doigts. Elle sentait la chaleur de son corps à travers les épaisseurs de laine et de cachemire.

Ils marchèrent jusqu'à la voiture en silence. Ce n'était pas un silence gêné. C'était un silence plein, habité, comme une phrase qu'on n'a pas besoin de prononcer.

Devant la portière, il se tourna vers elle.

« Merci pour ce soir, Imelda. »

« C'est moi qui vous remercie. C'était... » Elle chercha le mot juste. « ...parfait. »

Il inclina légèrement la tête. La lumière du réverbère sculptait son visage – mâchoire carrée, lèvres fermes, yeux gris-bleu assombris par la nuit.

Il ne l'embrassa pas.

Il ouvrit la portière, attendit qu'elle soit installée, et fit le tour pour s'asseoir à côté d'elle. Durant le trajet du retour, il ne la toucha pas. Il parla peu. Juste des remarques légères sur les rues qu'ils traversaient, les lumières de la ville.

Devant son immeuble, il descendit pour lui ouvrir la portière. Il la raccompagna jusqu'à la porte.

« Bonne nuit, Imelda. »

« Bonne nuit, Jordan. »

Elle monta les trois étages dans un brouillard. Elle referma la porte de son appartement, s'adossa au battant, et resta là, immobile, le cœur cognant contre ses côtes.

Il ne l'avait pas embrassée.

Il avait tenu sa main. Il avait remarqué qu'elle fermait les yeux en goûtant le chocolat. Il avait dit qu'elle était magnifique.

Mais il ne l'avait pas embrassée.

Elle toucha son bracelet en cuir, le fit glisser entre ses doigts, et sourit dans le noir.

Elle ne savait pas que cette attente, cette retenue parfaite, faisait partie du plan.

Elle ne savait pas que plus il la faisait attendre, plus elle s'accrocherait.

Elle ne savait rien.

Elle s'endormit heureuse.

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