Masuk(Point de vue de Jordan)
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Le samedi soir, Jordan Taylor n'était pas au bureau.
C'était suffisamment rare pour être noté. Ses employés pensaient qu'il dormait à la Taylor Tower. Ses concurrents pensaient qu'il ne dormait jamais. La vérité était plus simple : il dormait quatre heures par nuit, et le reste du temps, il travaillait ou préparait sa vengeance.
Mais pas ce soir.
Ce soir, il était assis dans un fauteuil en cuir usé, un verre de whisky single malt à la main, dans le salon encombré d'un appartement du West Village qui sentait la cire d'abeille et le tabac froid.
En face de lui, affalé dans un canapé défoncé recouvert d'un plaid écossais, Marcus Webb riait aux éclats.
« Attends. Attends, attends, attends. » Marcus leva une main, l'autre tenant une bouteille de bière artisanale. « Tu as fait quoi ? »
« J'ai renversé mon café sur elle. »
« Volontairement. »
« Évidemment. »
Marcus secoua la tête, incrédule. « T'es un psychopathe, Jordan. Un vrai. Diagnostiqué. »
Jordan but une gorgée de whisky. Le liquide ambré brûla doucement sa gorge, répandant une chaleur qui n'atteignit pas ses yeux.
« Techniquement, un psychopathe ne ressent pas d'émotions. Moi, je ressens de la haine. C'est différent.
— Ah, pardon. » Marcus leva sa bière en un toast ironique. « T'es un sociopathe avec une cause. Ça change tout. »
Jordan ne put s'empêcher de sourire. Un vrai sourire. Pas celui, calibré, qu'il offrait à Imelda. Pas celui, poli, qu'il réservait à ses partenaires d'affaires. Un sourire simple, presque juvénile, qui adoucissait ses traits anguleux et faisait paraître ses yeux gris-bleu moins froids.
Marcus Webb était la seule personne au monde avec qui Jordan Taylor était lui-même.
Ils s'étaient rencontrés à seize ans, à Phillips Exeter Academy. Marcus était le fils d'un diplomate jamaïcain et d'une professeure de littérature anglaise. Il était arrivé à Exeter avec un accent traînant, un sourire facile, et une incapacité totale à se laisser intimider par qui que ce soit – y compris par l'héritier glacial de l'empire Taylor, qui venait de perdre ses parents et refusait d'en parler.
Marcus avait ignoré les murs que Jordan érigeait. Il s'était assis à côté de lui en cours d'histoire, avait commenté la cravate du professeur, et avait déclaré qu'ils seraient amis. Jordan avait mis six mois à accepter cette réalité. Mais Marcus était patient. Et têtu. Et terriblement intelligent.
Quatorze ans plus tard, il était le seul à connaître la vérité sur la vengeance de Jordan. Le seul à savoir pour Edward Pearce. Le seul à pouvoir regarder Jordan Taylor dans les yeux et l'appeler « psychopathe » sans craindre de représailles.
« Et elle ? » demanda Marcus, reprenant son sérieux. « Imelda. Elle est comment ? »
Jordan fit tourner le whisky dans son verre, regardant le liquide ambré s'accrocher aux parois de cristal.
« Plus douce que je ne l'imaginais, » dit-il finalement. « Plus... fragile. »
« Fragile comment ? »
Jordan réfléchit. Ce n'était pas un mot qu'il utilisait souvent. Il préférait les termes précis, cliniques. Vulnérable. Isolable. Influençable. Mais « fragile » était le mot juste.
« Elle lit Joan Didion pour comprendre la mort de son père, » dit-il lentement. « Sauf que son père n'est pas mort. Il est parti. Et elle ne sait pas pourquoi. Alors elle lit des livres sur le deuil comme si elle pouvait enterrer quelqu'un qui est encore vivant. »
Marcus ne dit rien. Il attendait.
« Elle porte un bracelet en cuir qu'il lui a donné à huit ans, » continua Jordan. « Elle le touche quand elle est anxieuse. Elle ne s'en rend même pas compte. Ses doigts glissent dessus, comme si c'était un réflexe. Comme si elle vérifiait qu'il était toujours là. »
Il but une autre gorgée.
« Elle croit au destin, Marcus. Elle croit que nos trois rencontres étaient un signe. Elle ne sait pas que j'ai passé sept ans à étudier sa vie. Elle ne sait pas que je connais son itinéraire, ses lectures, ses peurs. Elle voit un homme charmant qui apparaît par hasard dans sa vie monotone. »
Il reposa son verre.
« Elle est seule. Profondément seule. Et elle ne le sait même pas. »
Marcus hocha lentement la tête. Il ne jugeait pas. Il ne condamnait pas. Il écoutait.
« Et toi ? » demanda-t-il. « Qu'est-ce que tu ressens ? »
Jordan le regarda.
« De la satisfaction. Le plan avance comme prévu. »
« Je ne te parle pas du plan. Je te parle d'elle. »
Il y eut un long silence. Le tic-tac d'une horloge ancienne, quelque part dans l'appartement, comptait les secondes. Dehors, la rumeur de New York n'était qu'un bourdonnement lointain, étouffé par les murs épais du vieil immeuble.
« Rien, » dit Jordan. « Je ne ressens rien. »
Marcus plissa les yeux. « Menteur. »
« Je ne mens pas.
— Tu mens tout le temps, Jordan. C'est littéralement ton mode de fonctionnement. Mais à moi, tu ne mens pas. » Il se pencha en avant, posant sa bière sur la table basse encombrée de livres et de magazines. « Alors je répète : qu'est-ce que tu ressens ? »
Jordan détourna le regard. Ses yeux gris-bleu se posèrent sur la bibliothèque murale derrière Marcus – des centaines de livres, empilés, rangés, débordant des étagères comme chez Imelda, comme dans toutes les vies remplies de mots.
« De la curiosité, » admit-il enfin. « Elle est... différente de ce que j'avais prévu. »
« Différente comment ?
— Je ne sais pas. » Il passa une main dans ses cheveux, un geste rare, presque nerveux. « Dans mes simulations, elle était soit naïve et stupide, soit froide et calculatrice comme son père. Mais elle n'est ni l'une ni l'autre. Elle est intelligente sans être cynique. Blessée sans être brisée. Elle a une façon de regarder le monde... »
Il s'interrompit, cherchant ses mots.
« Elle voit la beauté dans les choses simples, » dit-il finalement. « Un café bien fait. Un livre qui sent le vieux papier. La lumière du matin sur les immeubles de brique. Elle remarque tout ça. Elle en parle comme si c'était important. »
Marcus sourit doucement. « Et toi, tu ne remarques rien de tout ça.
— Je remarque ce qui est utile. Le reste est du bruit.
— Et pourtant, tu viens de me décrire sa façon de voir le monde avec plus de détails que tu n'en as jamais consacré à aucun de tes concurrents. »
Jordan ne répondit pas.
Marcus se leva, traversa la pièce jusqu'à la cuisine minuscule, et revint avec une autre bière pour lui-même. Il se rassit dans le canapé défoncé et regarda son ami avec une expression indéchiffrable.
« Tu sais ce que je pense ? »
« Je suis sûr que tu vas me le dire.
— Je pense que tu as passé quatorze ans à construire une forteresse autour de toi. La vengeance, le contrôle, les phases, les plans. Tout ça, c'est des murs. Et cette fille... » Il pointa sa bière vers Jordan. « Cette fille, elle est en train de trouver une fissure que tu ne savais même pas avoir. »
Le regard de Jordan se durcit. « C'est ridicule.
— Vraiment ? Alors pourquoi tu es là, un samedi soir, à me parler d'elle au lieu de travailler sur ta Phase 2 ?
— Parce que tu es mon ami. Et que j'avais besoin de... »
Il s'arrêta.
« De quoi ? » insista Marcus.
Jordan fixa son verre de whisky vide. La lumière tamisée du salon se reflétait dans le cristal, projetant des éclats ambrés sur ses doigts.
« De vérifier que je ne dévie pas, » dit-il enfin. « Que je n'oublie pas pourquoi je fais ça. »
Marcus soupira. Il se leva, traversa la pièce, et posa une main sur l'épaule de Jordan. Le geste était simple, fraternel. Jordan ne recula pas.
« Je ne te dirai pas d'arrêter, » dit Marcus doucement. « Je sais que tu ne le feras pas. Ta haine pour Edward Pearce, c'est la seule chose qui t'a maintenu en vie après la mort de tes parents. Je comprends. »
Il serra légèrement son épaule.
« Mais je te dirai une chose, Jordan Taylor. Fais attention. Pas à elle. À toi. Parce que si cette fille est vraiment comme tu la décris... elle pourrait bien être la seule personne capable de faire tomber tes murs. Et tu ne sais pas qui tu seras sans eux. »
Jordan ne répondit pas. Il resta immobile, le regard fixé sur son verre vide, pendant que Marcus retournait s'affaler dans son canapé et changeait de sujet, parlant de son travail à l'ONU, de sa mère qui voulait qu'il se marie, de tout et de rien.
Ils passèrent le reste de la soirée à parler d'autre chose. De politique. De livres. De souvenirs du pensionnat. Jordan rit – vraiment – quand Marcus raconta l'histoire du jour où il avait accidentellement enfermé le proviseur dans les toilettes.
C'était un bon soir.
Un soir où Jordan Taylor n'était pas le PDG glacial, ni le vengeur méthodique, ni le prédateur en mission.
Juste un homme de trente ans, assis dans l'appartement de son seul ami, qui buvait du whisky et riait de blagues stupides.
Quand il rentra chez lui, à deux heures du matin, il se regarda dans le miroir de l'entrée. Le visage qui le fixait était fatigué. Les yeux gris-bleu étaient cernés. La mâchoire était crispée, comme toujours.
Mais il y avait autre chose.
Quelque chose qui ressemblait à du doute.
Il l'effaça avant de se coucher. Il ne dormit que trois heures cette nuit-là. Et quand il se réveilla, à l'aube, la forteresse était de nouveau intacte.
Phase 2. Isolement. Durée estimée : six mois.
Il était prêt.
(Point de vue d'Imelda)---Cinq années avaient passé depuis le mariage.Le chalet du Vermont était devenu une maison. Une vraie, avec des rires d'enfants qui résonnaient dans les couloirs, des dessins accrochés sur le réfrigérateur, des vélos abandonnés dans l'allée. Les murs de rondins s'étaient agrandis, avaient accueilli des chambres supplémentaires, un atelier pour Marcus, une bibliothèque pour Imelda. La terrasse donnait toujours sur le lac, mais la balançoire en bois qu'on y avait ajoutée grinçait doucement quand le vent soufflait.Imelda avait trente-deux ans. Ses cheveux châtains, toujours aussi indisciplinés, étaient parsemés de quelques fils plus clairs, cadeaux du soleil et du temps. Ses yeux noisette n'avaient plus ce voile de tristesse qui les assombrissait autrefois. Ils brillaient d'une lumière tranquille, celle des femmes qui ont traversé l'enfer et qui en sont revenues.Elle était assise sur la terrasse, une tasse de thé à la main, regardant Marcus jouer dans le jard
(Point de vue de Rosa)---Le jardin de sa sœur était la plus belle chose que Rosa ait vue depuis longtemps.Ce n'était pas un grand jardin. Un petit carré de terre derrière une maison modeste du New Jersey, entouré d'une clôture blanche écaillée par les années. Mais il y avait des roses, des hortensias, un potager où poussaient des tomates et des courgettes. Il y avait trois poules qui caquetaient dans un enclos, et un chat paresseux qui dormait sur le rebord de la fenêtre, indifférent au monde.Rosa passait ses matinées à désherber, à arroser, à ramasser les œufs. Ses mains, qui avaient passé tant d'années à pétrir la pâte et à touiller les sauces dans la cuisine glaciale du penthouse, retrouvaient la terre, le soleil, la vie. Elle n'aurait jamais cru que cela lui manquait autant. Elle avait passé près de cinquante ans au service des autres, à cuisiner pour des gens qui ne la regardaient pas, qui ne la remerciaient pas, qui ne voyaient en elle qu'un meuble parmi d'autres.Elle ne re
(Point de vue de Celeste)---Celeste Van Doren avait fui New York comme on fuit un incendie.Après la visite de Jordan, après avoir vu dans ses yeux cette haine pure, glaciale, définitive, elle avait compris qu'il ne lui restait plus rien dans cette ville. Son nom était souillé. Sa réputation était en lambeaux. Les amis de la famille s'éloignaient un par un, comme si la disgrâce des Van Doren était contagieuse. Elle avait vendu l'appartement de l'Upper East Side, liquidé la propriété des Hamptons, et s'était exilée en Europe.Elle avait choisi la Suisse, presque par hasard. Un pays neutre, discret, où personne ne posait de questions. Elle avait acheté un chalet sur les hauteurs de Gstaad, loin des regards, loin du monde. Elle y vivait seule, sans personnel, sans amis, sans famille. Elle avait coupé les ponts avec tous ceux qu'elle connaissait. Il n'y avait plus personne. Juste elle, le silence des montagnes, et les fantômes du passé qui la visitaient chaque nuit.Elle ne parlait plus
(Point de vue de Jordan)---Jordan Taylor n'était plus que l'ombre de lui-même.Le penthouse qui avait été le théâtre de sa vengeance, puis de sa déchéance, était devenu son tombeau. Il y vivait seul désormais, sans personnel, sans visiteurs, sans bruit. La femme de ménage qui venait deux fois par semaine avait fini par démissionner elle aussi, lassée de travailler dans ce silence de crypte. Il ne l'avait pas remplacée.Il passait ses journées dans son bureau, les rideaux tirés, entouré de fantômes. Le panneau coulissant était fermé à jamais. Il n'avait pas eu le courage de le rouvrir, pas eu la force d'enlever les photos, les articles, les notes qui avaient nourri sa haine pendant toutes ces années. Elles étaient toujours là, derrière le bois sombre, comme un cadavre dans un placard. Son cadavre à lui. Celui de l'homme qu'il avait été.Il ne travaillait plus. Taylor Industries tournait sans lui, pilotée par un conseil d'administration qui s'inquiétait de son absence prolongée mais n
(Point de vue d'Imelda)---L'automne arriva dans un flamboiement de couleurs.Les érables du Vermont se paraient d'or et de pourpre, le lac reflétait les montagnes comme un miroir, et l'air avait cette fraîcheur vive qui annonçait l'hiver. Imelda aimait cette saison par-dessus tout. Elle y voyait un symbole : les feuilles mouraient, mais c'était pour mieux renaître au printemps.Son livre sortit en octobre, sous le titre qu'elle avait choisi : Épouse-moi, saigne pour moi. La maison d'édition avait hésité, trouvant le titre trop sombre, trop provocateur. Imelda avait tenu bon. C'était son histoire. Elle la raconterait avec ses mots, pas avec ceux qu'on voulait lui imposer. Elle avait passé trop d'années à se taire, à subir les décisions des autres. Aujourd'hui, c'était elle qui décidait.Le lancement eut lieu dans une petite librairie de Burlington, loin des projecteurs de New York. Imelda avait insisté pour que l'événement reste intime. Pas de journalistes, pas de caméras. Juste des
(Point de vue d'Imelda)---Le printemps arriva dans le Vermont comme une promesse tenue.Imelda regardait fondre les dernières neiges par la fenêtre du chalet, une tasse de thé fumante entre les mains. Les arbres nus se couvraient lentement de bourgeons, le lac gelé craquait et s'ouvrait par endroits, laissant apparaître une eau sombre et froide. Partout, la vie reprenait ses droits, obstinée, indomptable.Elle avait passé l'hiver à écrire, à marcher dans la neige, à apprendre le silence. Elle avait terminé son manuscrit, l'avait relu, corrigé, poli jusqu'à ce que chaque mot sonne juste. Elle l'avait envoyé à Chloé, qui l'avait envoyé à un contact dans l'édition, et les choses s'étaient enchaînées plus vite qu'elle ne l'aurait cru. Le livre sortirait à l'automne. Son histoire deviendrait publique. Cette idée lui faisait peur, mais c'était une peur qu'elle avait appris à apprivoiser.Marcus était arrivé la veille au soir, comme il le faisait un week-end sur deux. Il avait apporté des
(Point de vue d'Imelda)---Le restaurant était perché au sommet d'un immeuble de Madison Avenue. Une salle étroite, intime, éclairée aux chandelles. Les fenêtres donnaient sur les toits de Manhattan, et plus loin, sur la ligne sombre de Central Park. Imelda n'avait jamais vu la ville sous cet angl
(Point de vue d'Imelda)---Le rêve revint trois nuits plus tard. Mais cette fois, il était différent.Il était dans son appartement. Pas celui, luxueux et froid, qu'elle imaginait être le sien. Ici. Dans le deux-pièces du Queens. Debout contre le comptoir de la cuisine, là où elle préparait son th
(Point de vue d'Imelda)---Le message de Chloé arriva un mardi matin, alors qu'Imelda buvait son thé devant la fenêtre de son appartement. Le soleil d'automne entrait à flots, dorant la poussière en suspension, réchauffant le bois usé du parquet.Soirée filles vendredi ? Comme avant ? Pizza, vin c
(Point de vue d'Imelda)---Les semaines qui suivirent le premier dîner furent les plus belles de sa vie. Du moins, c'est ce qu'Imelda se répétait chaque soir en s'endormant, le sourire aux lèvres, le cœur encore chaud des heures passées avec lui.Il l'emmena partout. Au sommet du Rockefeller Cente







