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CHAPITRE 7 : ANOMALIES

Author: Livi015
last update publish date: 2026-04-14 00:34:05

(Point de vue de Jordan)

---

La voiture noire glissait dans les rues de Manhattan, silencieuse comme un requin dans l'eau sombre. Imelda était rentrée chez elle depuis vingt-trois minutes. Jordan Taylor aurait dû être dans son penthouse, à analyser la soirée, à cocher les cases de sa progression mentale.

Au lieu de cela, il avait demandé à son chauffeur de rouler sans destination.

Les lumières de la ville défilaient derrière la vitre teintée – enseignes lumineuses, feux de circulation, silhouettes pressées sur les trottoirs. Il ne les voyait pas. Il revoyait la façon dont elle avait fermé les yeux en goûtant la mousse au chocolat. La trace de vin rouge sur la nappe blanche. La chaleur de ses doigts sous sa paume quand il avait posé sa main sur la sienne.

Ce geste était prévu. Un contact bref, rassurant, qui établissait une intimité sans la forcer. Une case cochée.

Mais il n'aurait pas dû se souvenir de la texture de sa peau.

Il n'aurait pas dû y penser maintenant, seul dans cette voiture, vingt-trois minutes après l'avoir quittée.

Anomalie, nota-t-il froidement. Sans conséquence. À surveiller.

---

Les semaines qui suivirent furent une succession de cases cochées.

Il l'emmena au sommet du Rockefeller Center par une nuit claire. La ville s'étendait sous eux comme un tapis de diamants. Elle avait mis ses mains contre la vitre, comme une enfant, et avait murmuré : « On dirait que les étoiles sont tombées. »

Il avait souri. Le sourire était prévu. Ce qui ne l'était pas, c'est qu'il avait regardé son reflet dans la vitre au lieu de regarder la vue.

Anomalie.

Il l'emmena dans une pâtisserie française qu'il avait fait ouvrir exclusivement pour eux un dimanche matin. Elle choisit un éclair au chocolat, mordit dedans, et ses paupières s'abaissèrent une seconde – ce battement infime qu'il était désormais capable d'anticiper. Une trace de crème resta sur sa lèvre supérieure.

Il eut l'impulsion absurde de l'essuyer avec son pouce.

Il se contenta de lui tendre une serviette en souriant.

Anomalie. L'impulsion n'était pas prévue.

---

Il la faisait rire souvent. C'était facile. Elle avait le rire facile, un rire qui partait du ventre et finissait en petites secousses silencieuses, la tête renversée, les yeux plissés. Il nota qu'il aimait ce rire. Il nota aussi qu'il n'aurait pas dû l'aimer. Une cible n'était pas censée produire du plaisir chez l'observateur.

Il continua de noter.

Chaque anomalie était rangée dans un coin de son esprit, étiquetée, mise en quarantaine. Il se disait que c'était de la vigilance. Que surveiller ses propres réactions faisait partie du plan. Qu'un bon stratège tenait compte de toutes les variables, y compris lui-même.

Il ne se demandait pas pourquoi les anomalies devenaient plus fréquentes.

Il ne se demandait pas pourquoi il dormait encore moins qu'avant.

---

Un soir, après l'avoir raccompagnée – toujours ce même rituel : portière ouverte, quelques mots sur le trottoir, jamais un baiser, jamais une demande de monter – il rentra chez lui et trouva Marcus affalé dans son canapé.

« Tu devrais changer tes codes de sécurité, » dit Marcus sans se lever. « Je les ai devinés en trois essais. La date de l'accident. C'est pathétique. »

Jordan posa son manteau sur le dossier d'une chaise et se servit un whisky. Il n'en proposa pas à Marcus.

« Qu'est-ce que tu fais ici ?

— Je m'inquiète. » Marcus se redressa, posant ses coudes sur ses genoux. « Tu as une tête de déterré. Tu dors ?

— Quatre heures. Comme toujours.

— Tu mens. Tes cernes ont des cernes. »

Jordan but une gorgée, ne répondit pas.

Marcus l'observa un long moment. Puis il dit, d'une voix plus douce : « Je l'ai vue, tu sais. »

Jordan se figea, le verre à mi-chemin de ses lèvres.

« Pas en vrai, » précisa Marcus. « Les photos que tu as dans ton dossier. Je les ai regardées. Elle est jolie. Pas le genre de jolie qu'on achète. Le genre de jolie qui sourit aux inconnus et qui lit de la poésie dans le métro. »

Jordan reposa son verre. « Tu es entré dans mon bureau.

— Tu laisses ton panneau ouvert parfois. Quand tu es fatigué. »

Un silence lourd s'installa. L'horloge ancienne de Marcus – qu'il avait apportée de chez lui il y a des années, lors d'une de ces nuits où Jordan ne voulait pas être seul – égrenait les secondes.

« Elle a des yeux qui voient les gens, » reprit Marcus. « Pas juste les regarder. Les voir. »

Jordan ne dit rien.

« Et toi, Jordan ? » Marcus se leva, s'approcha de lui. « Est-ce qu'elle te voit ? Le vrai toi ? Ou juste le masque que tu portes ? »

« Le masque. Évidemment. »

« Et ça te fait quoi ? »

Jordan attrapa son verre, le vida d'un trait. Le whisky brûla sa gorge, ne réchauffa rien.

« Rien. »

Marcus hocha lentement la tête. Il prit son manteau sur le canapé, se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il se retourna.

« Tu sais quel est ton problème, Jordan ? Tu crois que ne rien ressentir, c'est être fort. Mais c'est juste être vide. Et un jour, cette fille va remplir ce vide sans le faire exprès. Et ce jour-là, tu seras foutu. »

Il partit. La porte se referma doucement derrière lui.

Jordan resta seul dans le salon silencieux. Il regarda la place vide sur le canapé où Imelda ne s'était jamais assise. Il pensa à la trace de crème sur sa lèvre. À son rire qui partait du ventre. À la façon dont elle fermait les yeux en goûtant le chocolat.

Il se resservit un whisky.

Anomalie, nota-t-il.

Mais pour la première fois, il ne prit pas la peine de l'étiqueter.

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