تسجيل الدخول(Point de vue d'Imelda)
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Les semaines qui suivirent le premier dîner furent les plus belles de sa vie. Du moins, c'est ce qu'Imelda se répétait chaque soir en s'endormant, le sourire aux lèvres, le cœur encore chaud des heures passées avec lui.
Il l'emmena partout. Au sommet du Rockefeller Center par une nuit si claire que les étoiles semblaient posées sur les immeubles. Dans une pâtisserie française ouverte rien que pour eux un dimanche matin. Sur un voilier privé qui longea Manhattan au coucher du soleil, le ciel saignant d'orange et de rose sur l'eau noire. Dans une librairie ancienne de Brooklyn dont elle lui avait parlé une fois, des semaines plus tôt, et qu'il avait retrouvée sans rien dire.
Chaque sortie était parfaite. Chaque détail était pensé. Chaque regard de lui semblait dire : vous êtes la seule personne qui compte.
Elle flottait. Elle vivait dans un rêve éveillé, un film dont elle était l'héroïne, et elle ne voulait pas se réveiller.
Mais parfois, il y avait des voiles.
Des instants si brefs qu'elle les oubliait presque aussitôt. Un regard qu'il détournait trop vite. Une phrase qu'il laissait en suspens. Une froideur soudaine dans ses yeux gris-bleu, comme si une porte s'était fermée derrière ses pupilles, avant qu'il ne sourie à nouveau et que tout redevienne parfait.
Vous imaginez des choses, se disait-elle. Il est juste fatigué. Il travaille énormément. Vous cherchez des problèmes là où il n'y en a pas.
Elle y croyait. Elle avait besoin d'y croire.
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Un soir, après un dîner dans un restaurant italien aux nappes à carreaux, il la raccompagna comme toujours jusqu'à sa porte. Le rituel était immuable : il descendait de voiture, lui ouvrait la portière, marchait avec elle jusqu'à l'entrée de son immeuble, et s'arrêtait là. Jamais plus loin. Jamais un geste déplacé. Jamais une demande.
Ce soir-là, elle avait bu un peu plus que d'habitude. Assez pour que ses joues brûlent et que ses pensées soient plus lentes, plus floues. Elle s'arrêta devant la porte, se tourna vers lui.
La lumière du réverbère découpait son visage. Mâchoire carrée, lèvres fermes, cette petite cicatrice sur l'arête du nez qu'elle avait appris à connaître. Il la regardait avec cette attention tranquille qui la faisait se sentir unique.
« Jordan... »
Elle hésita. L'alcool lui donnait du courage, mais pas assez pour dire ce qu'elle voulait vraiment dire.
« Pourquoi vous ne m'avez jamais embrassée ? »
La question tomba dans l'air froid. Il ne cilla pas. Ses yeux gris-bleu restèrent fixés sur elle, indéchiffrables.
« Parce que vous méritez mieux qu'un baiser volé sur un trottoir, » dit-il doucement.
C'était la réponse parfaite. Évidemment. Tout ce qu'il disait était parfait.
Mais quelque chose dans sa voix – une retenue, une distance – fit passer un voile sur son cœur. Elle ne sut pas le nommer. Elle ne chercha pas à le faire.
« Et si je veux un baiser volé sur un trottoir ? » murmura-t-elle.
Il sourit. Ce sourire qui creusait une ride sur sa joue gauche. Il se pencha vers elle, lentement, et déposa un baiser sur son front. Ses lèvres étaient chaudes, douces, et ne s'attardèrent pas.
« Bonne nuit, Imelda. »
Il recula, tourna les talons, et remonta dans la voiture noire qui l'attendait. Elle le regarda partir, le front brûlant là où il l'avait embrassée, le cœur battant d'un mélange de joie et de quelque chose d'autre.
Quelque chose qui ressemblait à de la faim.
Quelque chose qui ressemblait à un manque.
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Le lendemain, elle raconta tout à Chloé.
Elles étaient assises dans un café bruyant de Williamsburg, loin du luxe silencieux des restaurants de Jordan. Chloé buvait un matcha latte en hochant la tête, ses boucles brunes rebondissant à chaque mouvement.
« Il vous a embrassée sur le front ?
— Oui.
— Et c'est tout ?
— Oui. »
Chloé reposa sa tasse et regarda Imelda avec une expression que celle-ci ne sut pas déchiffrer.
« Mel. Ça fait combien de temps que vous vous voyez ?
— Deux mois.
— Deux mois. Et il vous a embrassée sur le front. Une fois. »
Imelda sentit la défensive monter en elle. « Il est respectueux. Il prend son temps. C'est... c'est romantique.
— C'est bizarre, oui. » Chloé croisa les bras. « Les mecs comme lui, ils obtiennent ce qu'ils veulent. S'il voulait juste coucher avec vous, il l'aurait fait depuis longtemps. S'il voulait une vraie relation, il vous aurait embrassée. Là, on dirait qu'il... je sais pas. Qu'il vous garde sous cloche. »
Imelda toucha son bracelet en cuir sans s'en rendre compte. Ses doigts glissèrent sur la tresse usée.
« Vous ne le connaissez pas, Chloé. Il est différent.
— Ils le sont tous. Jusqu'à ce qu'ils ne le soient plus. »
Un silence s'installa. Imelda regarda son amie – ses yeux francs, sa moue inquiète – et sentit une bouffée d'agacement. Pourquoi Chloé ne pouvait-elle pas simplement être heureuse pour elle ? Pourquoi fallait-il toujours qu'elle cherche le problème ?
« Je suis amoureuse de lui, » dit-elle, et c'était la première fois qu'elle le disait à voix haute.
Chloé la regarda longuement. Puis elle soupira, décroisa les bras, et posa sa main sur celle d'Imelda.
« Alors profite. Mais promets-moi une chose : si un jour tu as un doute, un vrai, pas juste une intuition vague... tu m'appelles. »
Imelda hocha la tête. « Promis. »
Elle ne savait pas qu'elle se souviendrait de cette promesse bien plus tard, quand il serait trop tard.
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Ce soir-là, il l'emmena dîner dans un restaurant perché au sommet d'une tour du Financial District. La vue était à couper le souffle. Les lumières de la ville s'étendaient à l'infini, et elle se sentait minuscule et immense à la fois, suspendue entre le ciel et la terre.
Elle portait une robe bleu nuit qu'il lui avait offerte – « La couleur de vos yeux quand vous êtes heureuse », avait-il dit en la lui tendant, et elle avait fondu. Le tissu était doux contre sa peau, la coupe parfaite, comme si elle avait été faite pour elle.
Elle l'était.
Il commanda pour eux deux, comme toujours. Il connaissait ses goûts maintenant – le poisson plutôt que la viande, le vin blanc plutôt que le rouge, le chocolat noir pour finir. Il la regardait manger avec cette attention tranquille qui la faisait se sentir vue, vraiment vue.
« Vous ne mangez jamais beaucoup, » remarqua-t-elle en piquant un morceau de saint-jacques.
« Je préfère vous regarder. »
Elle rit, un peu gênée. « C'est intimidant.
— Ce n'est pas mon intention. » Il inclina légèrement la tête. « C'est juste que... vous avez une façon de goûter les choses. Comme si chaque bouchée était la première. »
Elle sentit le rouge lui monter aux joues. « Ma mère dit que je suis une lente. Que je fais durer le plaisir.
— Votre mère a raison. Vous faites durer le plaisir. Et c'est... »
Il s'interrompit. Ses yeux gris-bleu se perdirent un instant vers la fenêtre, vers les lumières de la ville.
« C'est quoi ? » demanda-t-elle doucement.
Il revint à elle. Le voile passa – cette fermeture infime derrière ses pupilles – puis disparut.
« C'est rare, » dit-il simplement.
Elle ne sut pas si c'était un compliment ou un constat.
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Au dessert, alors qu'elle goûtait un fondant au chocolat qui fondait sur sa langue, elle reposa sa cuillère et le regarda.
« Jordan ?
— Oui ?
— Pourquoi vous me vouvoyez encore ? »
Il cligna des yeux. Une fraction de seconde de surprise – la première qu'elle voyait sur son visage.
« Je... » Il sembla chercher ses mots. « C'est une marque de respect.
— On se connaît depuis deux mois. On a dîné ensemble une dizaine de fois. Vous m'avez emmenée sur un voilier. Vous m'avez offert cette robe. » Elle désigna le bleu nuit qui l'enveloppait. « Et vous me vouvoyez comme si j'étais une cliente. »
Il resta silencieux. Ses doigts jouaient avec le pied de son verre de vin.
« Je ne suis pas une cliente, Jordan. Je suis... » Elle hésita. « Je suis quelqu'un qui tient à vous. »
Le mot amour était trop grand, trop tôt. Mais tenir à était vrai. Terriblement vrai.
Il leva les yeux vers elle. La lumière des bougies dansait dans ses prunelles gris-bleu, et pour la première fois, elle vit quelque chose qui ressemblait à une fissure. Une toute petite fêlure dans l'armure parfaite.
« Vous avez raison, » dit-il doucement. « Pardonnez-moi. »
Il tendit la main par-dessus la table, paume ouverte. Elle posa sa main dans la sienne. Leurs doigts s'entrelacèrent.
« Imelda... » Sa voix était basse, presque fragile. « Est-ce que je peux te tutoyer ? »
Elle sourit. « Je crois que c'est ce que je viens de demander. »
Il rit – un rire bref, presque soulagé. « Tu as raison. Alors... » Il serra légèrement sa main. « Tu es magnifique ce soir, Imelda. »
Le « tu » vibra dans l'air entre eux. Un petit mot. Un changement infime. Mais il lui sembla que quelque chose venait de basculer.
« Merci, » murmura-t-elle. « Toi aussi. »
Il sourit, et cette fois, le sourire atteignit ses yeux.
Elle ne vit pas le calcul derrière ce sourire. Elle ne vit pas que le passage au tutoiement était une case de plus dans son plan – créer une intimité linguistique, renforcer le lien émotionnel.
Elle vit juste un homme qui lui tenait la main, qui la regardait comme si elle était la seule personne au monde, et qui venait de dire tu pour la première fois.
Elle s'endormit heureuse cette nuit-là. Comme toutes les nuits.
Et quelque part dans un penthouse de l'Upper East Side, Jordan Taylor regardait le plafond de sa chambre vide et comptait les anomalies qui s'accumulaient dans sa poitrine.
(Point de vue d'Imelda)---Le trajet du Vermont jusqu'à New York dura cinq heures. Marcus conduisait, les yeux fixés sur la route, les mains détendues sur le volant. Chloé était assise à l'arrière, son téléphone à la main, plongée dans les archives en ligne qu'elle n'avait pas cessé d'éplucher depuis qu'ils avaient quitté la maison d'Helena Kowalski.Imelda était à l'avant, le regard perdu vers les forêts qui défilaient derrière la vitre. Les mots d'Helena tournaient en boucle dans sa tête.« Ce n'était pas un accident. Arthur disait qu'on avait tué ces gens. Les Taylor. Et que votre père n'était qu'un pion. »Pas un accident. Un meurtre. Son père n'était pas coupable. Il était une victime, lui aussi.« Vous voulez qu'on fasse le point ? » demanda Marcus, rompant le silence.Chloé releva la tête de son téléphone. Imelda hocha lentement la tête.« D'accord. Voilà ce qu'on sait, » dit Marcus. « Un SUV noir a frôlé la voiture d'Edward Pearce juste avant la collision. Arthur Kowalski l'a
(Point de vue d'Imelda)---Les semaines qui suivirent la décision d'enquêter furent une étrange parenthèse dans la vie d'Imelda.Le matin, elle allait à L'Écrin. Elle lisait des manuscrits, rédigeait des fiches, buvait du café avec ses nouvelles collègues. Le soir, elle rentrait au penthouse, dînait en silence, évitait Celeste, supportait les regards de Jordan – ces regards qui s'attardaient sur elle maintenant, comme s'il cherchait quelque chose qu'il ne trouvait plus. Et la nuit, quand elle était sûre que personne ne la surveillait, elle ouvrait son ordinateur portable et retrouvait Chloé et Marcus en ligne.Ils avaient créé un groupe de discussion sécurisé. Un espace virtuel où ils échangeaient des documents, des hypothèses, des pistes. Marcus avait été clair dès le début : rien ne devait filtrer. Jordan ne devait rien savoir. Si jamais il découvrait qu'ils enquêtaient sur l'accident, il pourrait tout faire capoter – ou pire, s'en prendre à Imelda.Les premiers jours furent consac
(Point de vue de Marcus)---Il fallut encore deux semaines avant que Chloé ne se décide à contacter Imelda.Marcus ne la pressa pas. Il savait que ce n'était pas simple. Chloé avait été blessée, repoussée, rayée de la vie de son amie sans explication. Même en sachant la vérité, même en comprenant qu'Imelda avait été manipulée, la douleur de l'abandon ne s'effaçait pas d'un coup.Ils se voyaient régulièrement, dans des cafés discrets, loin du penthouse, loin de Jordan. Chloé posait des questions, encore et encore, comme si elle avait besoin d'entendre l'histoire plusieurs fois pour y croire vraiment. Marcus répondait, patiemment, même quand les questions faisaient mal.« Comment il a pu faire ça ? » demanda-t-elle un jour, les yeux rouges. « Comment on peut épouser quelqu'un juste pour le détruire ? »« En se persuadant que c'est juste. En se disant qu'on venge ses parents. En fermant les yeux sur tout le reste. »« Et vous ? Vous saviez tout ça, et vous n'avez rien fait ? »Il accusa
(Point de vue de Marcus)---Marcus Webb n'avait pas dormi depuis le gala.Il était rentré chez lui tard, avait retiré son smoking, l'avait jeté sur le canapé défoncé, et s'était servi un verre de vin rouge qu'il avait bu debout, face à la fenêtre. La ville scintillait au-dehors, indifférente. Il ne la voyait pas. Il revoyait le visage d'Imelda Taylor, seule près de cette colonne, son poignet nu, ses yeux vides.Il l'avait regardée longtemps avant de s'approcher. Trop longtemps. Il avait hésité, pesant le pour et le contre, se demandant s'il avait le droit de lui adresser la parole après tout ce qu'il savait. Après tout ce qu'il n'avait pas fait.« Vous allez bien ? »La question était ridicule. Il savait qu'elle n'allait pas bien. Il savait tout. Jordan lui avait tout raconté, au fil des années – le plan, les phases, la vengeance. Et il n'avait rien dit. Il s'était contenté de mettre en garde son ami, de le traiter de psychopathe, de lui dire qu'il allait trop loin. Mais il n'avait j
(Point de vue d'Imelda)---La boîte de pilules pesait dans sa poche comme une déclaration silencieuse.Imelda marchait dans les rues de l'Upper East Side, les mains enfoncées dans les poches de son manteau, le col relevé contre le vent frais du printemps. Elle n'avait pas de destination précise. Elle avait juste besoin d'être dehors, loin des murs du penthouse, loin des regards qui la jugeaient ou l'ignoraient.Elle avait croisé Jordan dans le couloir. Il avait vu la boîte. Il avait dit Tu n'as pas à faire ça, et elle avait failli rire. Pas de joie. D'ironie pure. Lui qui avait envoyé Madame Delacroix avec ses plateaux et ses comprimés pendant des mois, lui qui l'avait forcée à avaler ces pilules une par une, lui disait maintenant qu'elle n'avait pas à le faire.Trop tard. Beaucoup trop tard.Elle tourna au coin d'une rue, passa devant une librairie. La vitrine exposait des nouveautés – des romans, des essais, des biographies. Elle s'arrêta un instant, regardant les couvertures sans
(Point de vue de Jordan)---Madame Delacroix frappa à la porte du bureau avec sa ponctualité habituelle. Jordan leva les yeux de ses dossiers, surpris. La gouvernante ne venait jamais le déranger à cette heure-ci. Elle avait ses ordres, ses routines, ses rapports hebdomadaires. Le reste du temps, elle était invisible, ce qui convenait parfaitement à Jordan.« Entrez. »Elle pénétra dans la pièce, droite comme toujours, son chignon strict ne laissant échapper aucune mèche. Son visage était impassible, mais il y avait dans sa façon de se tenir une légère hésitation, comme si ce qu'elle s'apprêtait à dire n'entrait pas dans ses protocoles habituels.« Monsieur Taylor. Je me permets de vous informer d'un changement concernant Madame. »Jordan reposa son stylo. « Quel changement ? »« Madame Taylor est venue me voir ce matin. Elle m'a demandé une boîte de pilules contraceptives. Des pilules suivies, pas du lendemain. Elle souhaite les garder à sa disposition. »Le silence qui suivit fut p







