LOGINLucien se tenait debout, imposant, après avoir mis fin à leur duel verbal. Clara sentait la chaleur de la colère monter face à l'arrogance de son hôte, mais le coup de foudre restait une force de gravité.
« Un dîner, dites-vous ? » commença Clara, retrouvant le ton mesuré d'une diplomate. Elle devait tenter de s'échapper immédiatement. « C’est une courtoisie excessive, Monsieur de Laroche. Je vous en remercie, mais c'est absolument inutile. Mes enfants m’attendent dans le Van. Je ne peux pas les laisser plus longtemps. Je préfère attendre le dépanneur près de mon véhicule. » Lucien ne bougea pas, mais ses yeux de saphirs froids s'adoucirent légèrement, adoptant une expression de sollicitude calculée. Il avait saisi l'importance vitale des enfants. « Clara, vous plaisantez ? Il fait un froid saisissant dehors, et votre dépanneur annonce deux heures de délai, » objecta Lucien, sa voix empreinte d'une chaleur feinte. « Votre van, bien que confortable, ne peut pas rivaliser avec le confort d'un foyer. Vos enfants ont besoin d'un repas chaud et d'une pause. Un véhicule n'est pas un endroit pour attendre la nuit durant. » Il se dirigea vers le téléphone. « Je vais simplement informer Marius d'aller chercher vos enfants. Il les escortera jusqu'ici. Je ne pourrais me pardonner de savoir des enfants frigorifiés sur ma propriété pendant que leur mère dîne seule. » Clara se sentit immédiatement prise au piège. Refuser le confort de ses enfants était impensable ; accepter, c’était inviter l'inconnu, l'étranger, dans son rôle le plus sacré : celui de mère. La prudence lui dictait de refuser, mais l'image de Jasper grelottant dans le Font-Vendôme l'emporta. « Soit. Mais soyez bref. Ils ne doivent déranger en aucune façon, » concéda Clara, sa voix trahissant sa résignation. « Ils ne dérangeront pas, ils sont des invités. Nous ferons en sorte qu'ils soient à l'aise, » répondit Lucien. Son sourire était maintenant triomphant. Il passa rapidement l'ordre à Marius, utilisant un code vocal bref et précis. Lucien la mena vers la salle à manger. La pièce, bien que luxueuse, paraissait maintenant moins glaciale avec la perspective des rires enfantins. La longue table fut rapidement redécorée. Quatres places supplémentaires furent dressées par une domestique sans age et visiblement dépourvue d'expression dont une avec de l'argenterie miniature. « Installez-vous, Clara, » dit Lucien, l'invitant à sa droite. Clara s'assit, le dos droit. Elle nota la vaisselle d'époque, les armoiries discrètes. Son esprit, hyper-vigilant, décortiquait chaque détail : un homme si riche, si reclus, si désireux de se montrer un hôte parfait. C'était un jeu de patience et de prudence. Le repas fut servi par la femme discrète. Mais cette fois, des plats plus simples et nourrissants, comme une soupe épaisse et une tourte, furent disposés pour les arrivants. Lucien se concentra sur Clara, ignorant momentanément son assiette. « Vous ne mangez pas, Monsieur de Laroche ? » demanda-t-elle, incapable de contenir sa curiosité. « Mon estomac est capricieux, » répondit-il avec un calme troublant. « Je me contente de cet... élixir, » dit-il, soulevant un verre contenant un liquide sombre, qu'il sirotait lentement. « Ce sont des herbes médicinales ? » Lucien sourit. « Une potion personnelle. Elle assure ma longévité. » La phrase était dite sur un ton si léger qu'elle pouvait passer pour une plaisanterie macabre, mais Clara la marqua mentalement comme une bizarrerie. La conversation reprit. Lucien orientait habilement la discussion vers les sentiments, les faiblesses, les regrets. Il sondait les limites de Clara, testait sa résilience. « La solitude est l'état le plus dangereux pour l'âme humaine, » déclara-t-il, ses saphirs fixés sur elle. « Vous étiez active dans le recrutement, mère de trois enfants. Quel fardeau portez-vous ? » Clara, bien qu'analysant la manipulation, se sentit obligée de se livrer, car la franchise semblait son meilleur atout. Le coup de foudre créait une intimité factice, un lien toxique qui la forçait à l'honnêteté. « L'échec, » avoua-t-elle. « Échouer à donner à mes enfants une vie stable. Je suis responsable de tout. La charge est lourde. » Lucien se pencha légèrement. L'intensité de son regard se fit presque insupportable. Le parfum boisé-métallique devint plus fort. « La lourdeur de la charge est ce qui rend la vie intéressante, n'est-ce pas ? La peur de perdre ce que l'on aime est la seule chose qui nous maintient dans le mouvement. » Il ajouta, à voix plus basse : « Certaines existences sont si longues que l'absence de perte devient le plus grand des fardeaux. » Clara sentit un frisson d'incompréhension. Son esprit fit un bond : « Qu'entend-il par "existences si longues" ? Son discours est trop philosophique, trop éloigné du présent. » Elle décida de contre-attaquer, de reprendre le contrôle. « Vous parlez de fardeau, Monsieur de Laroche. Quel fardeau portez-vous dans cette demeure silencieuse ? » Lucien sourit, un sourire qui n'atteignit pas ses yeux. « Mon fardeau est une identité cachée. Une existence qui ne peut être révélée. C'est pour cela que le hasard de votre visite m'inquiète. Vous voyez beaucoup, Clara Tour. Les gens intelligents sont dangereux. » Un bruit subtil de pas résonna dans le hall. Les enfants étaient arrivés. Lucien se leva, la flamme de ses yeux s'éteignant pour laisser place à une courtoisie distante. « Le monde extérieur frappe à la porte, Clara. Et cette fois, il vient avec vos enfants. » Dans le hall, Marius revenait, encadrant les trois enfants, visiblement intimidés. Ils reprirent une certaine contenance en voyant apparaître leur mère.L’appartement du quartier Saint-Cyprien sentait encore la peinture fraîche et le bois ciré, un contraste saisissant avec l'odeur de poussière séculaire et d'encens du manoir. Situé au deuxième étage d'un immeuble de briques roses typiquement toulousain, ce nouveau foyer offrait à Clara et ses enfants une lumière qu'ils n'avaient plus vue depuis longtemps. En ouvrant les grands volets de bois ce matin-là, Clara fut assaillie par l’effervescence du quartier : le tintement métallique du tramway sur l'avenue de la République, les éclats de voix des maraîchers du marché couvert et le parfum réconfortant des chocolatines sortant du four de la boulangerie voisine. Ici, la brique ne racontait pas des histoires de fantômes, mais battait au rythme d'une ville vivante. L'installation fut un tourbillon de cartons et de décisions hâtives. Pour Ambre et Opale, le changement était radical. À seize ans, passer du silence oppressant d'une tour isolée à l'agitation d'un quartier étudiant demandait u
Clara ne trouva point le repos cette nuit-là. Le mot « immortel » résonnait dans le silence sépulcral de la chambre, plus glacial encore que la pierre millénaire du manoir. Chaque craquement de la charpente lui semblait être un pas de Lucien s'approchant de sa porte. Elle ne pouvait exposer sa progéniture à une telle abyssale vérité, ni à la menace sourde qui semblait émaner des portraits dont les regards semblaient la suivre. À l'aube, alors que les premières lueurs d'un gris laiteux léchaient les vitraux et dessinaient des ombres distordues sur le tapis de laine, la décision s'imposa avec la force de l'évidence : la fuite. Elle se glissa hors de ses appartements, traversant les couloirs déserts avec la légèreté d'une ombre. L'air du manoir était chargé d'une odeur de cire ancienne et d'encens froid. Arrivée dans le vestibule imposant, elle rédigea à la hâte une unique missive sur le papier à en-tête du domaine, dont le grain épais résistait sous sa plume. Ce billet, elle le dest
Le soleil du second jour filtrait timidement à travers les lourds rideaux de velours. Clara se réveilla seule, un vide froid et intense à ses côtés. La ferveur violente du baiser était imprimée sur ses lèvres, une brûlure persistante qui contredisait le silence glacial du manoir. Elle se redressa, la tête légère, et constata l’absence de douleur ou de marques. Le danger, elle le sentait toujours là, non pas dans un bruit ou une odeur, mais dans l'intensité de son propre cœur. Elle avait dit : « Vous êtes à moi, Lucien. » Comment avait-elle pu dire cela à un homme qu’elle connaissait à peine, dont elle ne savait rien, sauf qu’il était magnifique, riche, et inexplicablement lié à elle ? Elle se sentait dans la confusion, le doute et la peur. En se préparant, elle remarqua sur sa table de nuit un plateau : café, fruits, et une unique rose noire. C’était un message muet, personnel, qui renforçait son désarroi. Il ne la laissait jamais seule, même dans son intimité. Elle déjeuna s
Alors qu'ils atteignaient le seuil du grand salon, la silhouette austère de Marius apparut subitement, barrant leur passage.« Maître, » dit le valet, sa voix basse et tendue. Il ignora Clara, mais l'urgence dans ses yeux était palpable. « Je vous prie de me laisser vous parler. Seul. »Lucien se raidit, un éclair d'irritation dans le regard. Il détestait cette rébellion, surtout devant Clara. « Ce n'est pas le moment, Marius. »« Si, Maître. Permettez-moi d'insister. Il s'agit d'une affaire des plus importante. 》.Ils se retirairent dans un bureau.《 Maître, elle a vu ce qu'elle n'aurait pas dû voir. Vous avez cédé à la fureur devant les enfants. Le risque que vous prenez est inacceptable. L'alliance de sang ne peut pas se faire avec des témoins ! Vous devez la renvoyer. La prudence est notre survie. » Marius s'inclina, un geste de respect forcé, mais son corps était inflexible.La révélation fut un électrochoc pour Clara.
Clara se réveilla dans une chambre d’une splendeur éteinte, après une nuit de sommeil hachée par l'anxiété. La veille, elle avait été conduite à cet endroit. L’air était frais, le silence absolu. Lucien avait agi avec une efficacité et une galanterie dénuées de toute tentative d'intimité, ce qui augmentait sa frustration et son désir. L'homme étrange était omniprésent dans ses pensées, défiant toute logique et toute prudence. Elle passa le premier matin à tenter désespérément de contacter d’autres dépanneurs ou taxis. L'absence de réseau était tenace, comme si la nature elle-même conspirait pour la maintenir captive. Lucien était absent, laissant la maison aux bons soins de Marius et de la domestique. Cherchant un moyen de canaliser son hyper-vigilance, Clara se rendit dans le petit bureau attenant à sa chambre, espérant y trouver une simple feuille de papier. Au lieu de cela, sur le grand secrétaire antique, elle découvrit une installation qui la laissa bouche bée. Une toi
L'entrée d'Ambre, Opale et Jasper dans la salle à manger suspendit le temps. Les trois enfants, encadrés par l'austère Marius, affichaient une prudence et une curiosité palpables. Les jumelles de seize ans, Ambre et Opale, avaient immédiatement passées au crible l'atmosphère, leurs regards vifs et intelligents balayant l'opulence figée de la pièce. Jasper, six ans, était plus subjugué par le silence étrange et les hauts plafonds.Clara se leva prestement, sa carapace maternelle reprenant le dessus sur l'attraction. Elle se précipita vers eux, ignorant le regard fixe de Lucien.« Mes amours ! Ça va ? Vous n'avez pas eu froid ? » Les questions fusèrent, sa voix redevenant celle d'une mère inquiète.Lucien intervint alors, sa voix douce et chaleureuse, dénuée de l'autorité qu'il avait utilisée contre Clara. Il se rapprocha des enfants, évitant le geste physique, s'imposant plutôt par sa stature et son charisme. La peur de les blesser se mêlait déjà à une a







