Posez cette question à dix lecteurs du 'Petit Prince', et peut-être obtiendrez-vous des réponses légèrement différentes, car la manière de compter ces courts chapitres peut varier selon les éditions. Dans mon exemplaire bien-aimé, celui dont les pages sont cornées par de multiples relectures, l’œuvre de Saint-Exupéry se découpe en vingt-sept chapitres. Ce nombre n’est pas anodin ; il évoque pour moi la structure d’un long voyage, presque comme les étapes d’une initiation. On commence avec le narrateur qui dessine son serpent boa, puis chaque rencontre sur les astéroïdes forme un nouveau chapitre, une nouvelle leçon, jusqu’au retour poignant sur Terre et l’ultime dialogue avec le renard. Vingt-sept séquences, ni trop longues ni trop courtes, qui permettent à la réflexion de
respirer entre chaque parabole.
Ce qui fascine, au-delà du simple décompte, c’est comment chacun de ces chapitres fonctionne comme une petite planète autonome, avec sa propre atmosphère et sa morale implicite. Le chapitre avec le vaniteux, celui avec le buveur, ou l’allumeur de réverbères : ils sont brefs, souvent à peine quelques pages, mais leur densité symbolique est immense. On pourrait presque les lire dans le désordre, mais leur enchaînement suit une logique émotionnelle, celle de l’apprentissage graduel du petit personnage principal. La progression n’est pas chronologique au sens strict, mais elle suit le rythme d’une conscience qui s’élargit, passant de l’étonnement naïf à une mélancolie profonde, puis à une forme de sagesse.
Certaines éditions illustrées, notamment pour les jeunes lecteurs, peuvent regrouper ou segmenter différemment, ce qui explique les variations. L’essentiel, selon moi, réside dans cette structure en fragments, qui imite la façon dont les souvenirs et les vérités essentielles nous parviennent : par éclats, par petites doses de poésie qu’il faut savoir méditer. Chaque chapitre est une capsule, une graine plantée dans l’esprit du lecteur, qui germera bien après avoir refermé le livre. Le dernier chapitre, avec son dessin du désert et son inquiétude sur le mouton, ne clôt pas vraiment l’histoire ; il l’ouvre au contraire sur un infini de questions, laissant le lecteur avec cette impression à la fois douce et déchirante qui caractérise toute grande œuvre. Vingt-sept, c’est le compte de ces moments de grâce littéraire.