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Ellie
Je suis allongée sur le dos sur une planche à roulettes usée dont les roulettes avant grincent à chaque mouvement, les bras levés vers le ventre tiède de la voiture, une Audi RS7 noire qui semble encore respirer après avoir avalé les kilomètres, et la musique crache d'une vieille radio posée sur une caisse à outils , du rock, des guitares saturées, une batterie qui frappe comme un deuxième cœur logé sous mon sternum, et je chante faux, délibérément faux, parce que personne ne m'entend ici dans ce sous-sol de béton et d'ombre, et parce que c'est la seule liberté que je m'accorde dans cette vie de labeur silencieux et d'invisibilité consentie.
La graisse dégouline le long de mon avant-bras droit, juste sous la déchirure de ma combinaison, une déchirure ancienne que je n'ai jamais pris le temps de recoudre faute d'aiguille et de fil et de temps tout court, et je sens chaque goutte distinctement, chacune avec sa propre température, sa propre viscosité, sa propre trajectoire sur ma peau : la première est chaude, presque brûlante, et elle coule lentement vers le creux de mon coude où la peau est plus fine et plus translucide et laisse voir le réseau bleu de mes veines, la deuxième est plus tiède et elle glisse le long de la face interne de mon avant-bras vers mon poignet où elle stagne un instant avant de disparaître sous le bord de mon gant, la troisième est déjà presque froide et elle perle au sommet de ma main avant de tomber dans le vide.
Une autre goutte, plus grosse, plus lente, glisse le long de ma nuque et disparaît dans le tissu rêche de mon col où elle s'imbibe dans le coton déjà trempé de sueur, et une troisième stagne dans le creux de ma clavicule gauche, là où l'os affleure sous la peau, et je sens son poids minuscule mais réel, comme une présence, comme un rappel que mon corps est vivant et chaud et vulnérable.
Mes collègues rigolent dans mon dos, leurs voix résonnent sous les voûtes de béton armé, rebondissent contre les murs suintants d'humidité où la peinture s'écaille par plaques entières, contre les piliers de métal rouillé, contre les vitres des voitures garées en rang serré, et je vois leurs pieds près de ma tête , les baskets éculées de Luis dont la semelle est décollée sur le côté gauche et qui claque à chaque pas, le mocassin brun de Marco taché d'huile sur le cou-de-pied et éraflé sur le bout, la chaussure de sécurité de Carlos avec son embout en acier luisant sous la lumière jaune des néons fatigués qui clignotent toutes les trois secondes comme un cœur qui s'éteint.
– T'as pas peur qu'un client te voie ?
C'est Marco, sa voix est faussement inquiète, faussement paternelle, comme un père qui taquine sa fille en sachant pertinemment qu'elle n'a peur de rien, et il sait que je ne crains rien en effet parce que la nuit est mon alliée et les ombres sont mes complices et les clients ne descendent jamais avant trois heures du matin, jamais, pas une seule fois en deux ans de travail ici.
Je retire ma lampe torche de ma bouche pour répondre, le plastique noir est chaud, humide de ma salive, imprégné du goût du métal et de la poussière, et je l'essuie d'un revers de main en étalant la graisse sur ma joue gauche où elle forme une tache noire qui descend de ma pommette vers ma mâchoire.
– À deux heures du matin ? Y a que les fantômes.
Je ris et mon ventre vibre et la voiture au-dessus de moi ronronne comme une bête apprivoisée – une Audi RS7 noire de six cents chevaux avec un moteur V8 biturbo qui respire encore la chaleur de la route après avoir roulé, le métal du châssis est tiède sous mes doigts, presque brûlant par endroits près du pot d'échappement, et les soupapes claquent doucement en refroidissant dans un crépitement régulier qui ressemble à une conversation secrète entre l'acier et l'air.
Je ferme les yeux une seconde, une seule, pas plus, parce que le danger ne dort jamais et que je ne peux pas me permettre de relâcher mon attention ne serait-ce qu'un instant, mais cette seconde suffit à faire monter en moi une vague de fatigue profonde, viscérale, celle qui s'accumule nuit après nuit depuis deux ans sans vacances ni week-ends ni arrêt.
J'aime, cette odeur d'essence et de métal chaud, ce mélange d'hydrocarbures et de sueur, de caoutchouc brûlé et de cambouis, une odeur âcre, entêtante, presque animale, qui imprègne mes vêtements jusque dans leurs fibres les plus profondes, qui imprègne mes cheveux que je lave à l'eau froide faute d'eau chaude, qui imprègne ma peau sous mes ongles et dans les sillons de mes paumes et jusque dans les replis de mes coudes, une odeur qui me suit jusque dans mon studio du quatrième étage sans ascenseur, jusque dans mes draps que je change toutes les trois semaines, jusque dans mes rêves où je répare des voitures dans des garages infinis sous des ciels d'essence.
C'est la seule caresse que je connais, la seule qui ne me quitte jamais, la seule qui ne me trahit pas, la seule qui ne me fait pas mal à la fin.
Sous ma combinaison, ma peau est moite, la chaleur du moteur encore tiède me pénètre par le dos à travers le tissu fin, par les omoplates où la pression du métal est plus forte, par la nuque où mes cheveux collent en mèches lourdes, et je sens chaque vertèbre se détendre l'une après l'autre de la base du crâne jusqu'au bas du dos, chaque muscle fondre dans cette chaleur comme de la cire, et mon corps tout entier est une surface réceptive, une carte tendre offerte aux vibrations du monde, et je sens chaque pulsation du sol qui monte à travers la planche à roulettes, chaque frémissement de l'acier du châssis qui vibre encore de la route, chaque battement de mon propre cœur ce tambour obstiné qui refuse de s'arrêter même quand tout le reste s'éteint.
Mes cheveux sont collés à mes tempes par la sueur, des mèches brunes épaisses qui sentent l'huile et l'effort, et une mèche me tombe dans l'œil droit, je souffle pour l'écarter et mon souffle remonte contre ma joue, tiède, familier, chargé de l'odeur de ma propre peau, et mon sein gauche pèse contre le métal froid de la civière, écrasé sous mon poids, et mon sein droit est libre, offert à l'air vicié du garage, et la pointe en est dure sous le tissu de ma combinaison parce que l'air est frais ici sous la voiture.
Je suis pauvre, je suis fatiguée, je suis seule, j'ai vingt-quatre ans et j'en parais trente à force de nuits blanches et de repas sautés et de soucis qui me rongent le ventre de l'intérieur, mon studio au quatrième étage sans ascenseur sent le moisi et la lessive bon marché et le désespoir, mon réfrigérateur contient un yaourt périmé depuis trois semaines et trois carottes molles qui commencent à noircir et une demi-bouteille d'eau plate, mon compte en banque affiche trois chiffres rouges que je regarde tous les matins en me demandant comment je vais payer le loyer du mois prochain, je n'ai pas de famille depuis que mes parents sont morts dans l'accident de voiture sur la route mouillée quand j'avais huit ans, pas de diplôme depuis que j'ai dû quitter la fac faute d'argent après un an à étudier la littérature anglaise en rêvant de devenir professeure, pas d'assurance maladie parce que les cotisations sont trop chères, pas de plan pour les années à venir parce que l'avenir est un luxe que je ne peux pas m'offrir.
Mais sous cette voiture, à plat dos sur une planche à roulettes bancale dont les roulettes arrière sont voilées, les bras couverts de cambouis jusqu'aux coudes et les oreilles pleines de rock et le corps bercé par les vibrations du moteur qui refroidit, je suis chez moi, je suis libre, je suis vivante, et c'est plus que ce que beaucoup peuvent dire, et c'est assez, ce soir, pour me faire sourire.
Sa voix est calme, grave, posée. Une voix qui ne demande pas, qui ordonne, mais d'une façon si naturelle, si évidente, qu'on a envie d'obéir. Une voix qui a l'habitude d'être écoutée, suivie, crainte. Je devrais trouver ça insupportable. J'ai toujours détesté les hommes autoritaires, ceux qui aboient des ordres sans jamais dire s'il vous plaît, ceux qui considèrent que tout leur est dû parce qu'ils sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche.Mais chez lui, c'est différent. Chez lui, l'autorité n'est pas un caprice de riche, c'est une nécessité. Une carapace. Un outil de survie. Je le sais parce que je suis comme lui. Ma carapace à moi, c'est le sarcasme, la graisse, les nuits blanches, l'insolence qui tient les autres à distance. La sienne, c'est le silence, le costume, les ordres, la froideur calculée
Elle hésite sur la métaphore, la cherche, la trouve, la lance avec un demi-sourire asymétrique qui monte plus haut à gauche qu'à droite. Ses dents sont légèrement de travers, une petite imperfection qui la rend plus réelle, plus humaine, plus belle. J'ai envie de passer mon pouce sur ce sourire, de sentir la texture de ses lèvres, la chaleur de son haleine.— Tu veux que je te donne le numéro de la fondation pour la protection des rires rares ?Son sourire s'élargit. Il devient un vrai sourire, cette fois, pas un demi-sourire ironique, pas une grimace de politesse, un sourire franc qui illumine tout son visage et transforme ses traits fatigués en quelque chose de lumineux, de juvénile, d'infiniment précieux. Ce sourire, je veux le revoir. Je veux le provoquer encore et encore, tous les jours, toutes les heures, jusqu'à ce qu'il devienne son expression par défaut, jusqu'à ce qu'elle oublie qu'elle a jamais été triste ou seule ou fatiguée.— Tu souris, elle dit, comme si c'était un expl
JamesElle plaisante. Je n'en reviens pas. George vient de lui coller un Glock 9mm sur la tempe. Elle a senti le métal froid contre sa peau, la pression du canon sur l'os fragile de son crâne, juste au-dessus de l'arcade sourcilière, là où une balle entrerait sans rencontrer de résistance et transformerait sa conscience en néant en moins d'un centième de seconde. Elle a vu la mort en face, pas la mort abstraite des poètes et des philosophes, la mort réelle, la mort immédiate, la mort qui porte un nom et un Glock et une cicatrice sur la joue. Elle a senti l'odeur de la poudre et de l'huile d'arme, cette odeur métallique et grasse qui imprègne les doigts de George et qui ne s'en va jamais complètement, même après trois lavages.Et elle est là, devant moi, les joues rouges et les yeux brillants, en train de me demander si je fais toujours peur aux gens avant de les sauver. Elle n'a pas tremblé. Elle n'a pas pleuré. Elle n'a pas supplié. Elle a fait de l'esprit, du sarcasme, de l'ironie,
Il s'approche très près. Beaucoup trop près. Mon instinct de conservation hurle dans ma tête comme une sirène d'alarme. Un homme aussi beau ne peut être que dangereux. J'ai appris ça depuis longtemps, dans les foyers et les familles d'accueil et les bars où j'ai travaillé avant le garage. Les belles choses qui brillent dans le noir sont des pièges. Les sourires trop éclatants sont des lames. Les mots trop doux sont des poisons. Je le sais, je l'ai appris dans ma chair, je l'ai payé de mes larmes, je l'ai gravé dans ma mémoire comme une loi fondamentale de la physique.Alors je recule. Par réflexe. Par instinct. Parce que chaque cellule de mon cerveau me crie de fuir cet homme qui sort de l'ombre avec des yeux de prédateur et des mains de sauveur. Mes talons butent contre une caisse à outils, une vieille caisse en métal rouge que Luis a laissée traîner au milieu de l'allée. Je perds l'équilibre. Mes bras battent l'air sans rien attraper. Ma colonne vertébrale se prépare au choc contre
Je ne respire plus.Je me souviens. J'étais dans la voiture qui m'emmenait loin de l'orphelinat. J'avais la bague dans la poche. Et puis je l'ai sortie, je l'ai regardée, et j'ai su que je ne pourrais pas la garder. Elle était à elle. Elle avait toujours été à elle.Alors j'ai écrit ce mot. Sur un bout de papier arraché d'un cahier. Je l'ai plié autour de la bague. J'ai demandé au chauffeur de s'arrêter. Je suis retourné à l'orphelinat par la porte de derrière. Je me suis glissé dans le dortoir des filles. J'ai posé le tout sous son oreiller, à côté de sa poupée en tissu, celle qui n'avait plus qu'un œil.Et puis je suis reparti.Je n'y ai jamais repensé. Ou plutôt, j'ai essayé de ne plus y repenser. Mais elle a gardé la bague. Elle a gardé le mot. Pendant dix-sept ans.– Il t'a dit de l'attendre, dis-je. Et tu l'as attendu.– Je ne l'ai pas attendu, répond-elle avec un sourire triste. J'ai juste gardé la bague. C'était le seul cadeau d'anniversaire que j'avais jamais reçu.Elle remet
Je suis dans la cour de l'orphelinat Sainte-Anne. Il fait froid, un froid d'avril new-yorkais, humide et mordant. Les arbres n'ont pas encore de feuilles. Le ciel est gris, bas, menaçant. J'ai treize ans. Quatre ans d'orphelinat. Quatre ans à me taire, à me faire oublier, à survivre dans les marges. Les autres enfants me craignent. Même les plus grands. Même ceux qui rackettent les petits. Ils sentent quelque chose en moi, une violence contenue qui ne demande qu'à exploser. Mais pas Emily. Emily a sept ans. Elle est arrivée il y a six mois, après la mort de ses parents. Elle ne pleure jamais devant les autres. Elle sourit. Elle partage son goûter. Elle aide les plus jeunes à faire leurs lacets. Elle est ce que cet endroit a de plus lumineux. Et elle me parle. Tous les jours. Même quand je ne réponds pas. Même quand je fais semblant de ne pas l'entendre. Elle s'assoit à côté de moi dans la cour, sur le banc cassé, et elle me raconte sa journée. Ses espoirs. Ses rêves. – Je serai







