LOGINEllie
Je glisse hors de dessous le châssis en poussant sur mes coudes et en tirant avec les talons, la planche grince sur le béton et l'une des roulettes émet un couinement aigu qui déchire le silence, et mes cheveux collent à ma nuque, lourds et humides, comme des algues après une marée, comme des serpents morts, comme des chaînes de sueur et de poussière.
J'ai chaud, une chaleur dense, organique, viscérale, qui ne vient pas de l'extérieur mais de l'intérieur, de mon ventre où elle couve comme une braise, de mes cuisses où elle irradie, de ma poitrine où elle s'accumule sous mes seins, une chaleur qui monte et se répand sous ma peau comme une marée lente, inexorable, qui me fait sentir chaque centimètre carré de mon corps comme une surface brûlante, et la sueur perle entre mes seins dans le sillon chaud et humide, et je sens chaque goutte distinctement, chacune naître à la naissance de mon sein gauche, tracer un sillon lent le long de mon sternum en suivant la courbe de mes côtes, longer la ligne médiane de mon ventre, puis disparaître sous le tissu trempé de ma combinaison à la hauteur de mon nombril.
Le coton de ma combinaison est collé à ma peau, je sens le tissu contre mes flancs, contre mon dos, contre l'intérieur de mes cuisses, et chaque mouvement tire sur la fibre humide et la fait grincer contre ma peau, et je devrais me changer, je devrais me laver, mais l'eau chaude coûte cher et le ballon d'eau chaude de mon studio ne tient que dix minutes et la lessive coûte cinq euros au lavomatic du coin et le temps manque toujours, toujours, il manque toujours.
Je me redresse, mes vertèbres craquent l'une après l'autre de la base du crâne au bas du dos comme des branches qu'on brise, mes omoplates se déploient en tirant sur les muscles tendus de mon dos, et je lève les bras au-dessus de ma tête pour m'étirer, et le geste soulève ma combinaison sur plusieurs centimètres, découvrant une large bande de peau à mon bas-ventre, juste au-dessus du bassin, là où la peau est blanche et fine et couverte d'un duvet presque invisible, et l'air du garage est frais sur cette peau exposée, presque froid, et mes mamelons se durcissent sous le tissu de ma combinaison, et je frissonne , de froid, ou d'autre chose, je ne sais plus, je ne veux plus savoir.
Je m'approche de la berline noire, mes pas résonnent sur le béton, lourds, rythmés, le bruit de mes semelles en caoutchouc contre le sol grainé qui a bu des années d'huile et de sang et d'essence, et elle est garée dans le coin le plus sombre du garage, à l'écart des autres véhicules, loin des lumières, loin des regards, comme si on avait voulu la cacher des yeux indiscrets, comme si ce qu'elle contenait ne devait jamais être vu.
C'est une Mercedes Classe S, longue de plus de cinq mètres, basse sur ses suspensions, menaçante comme un prédateur accroupi, les vitres sont épaisses, très épaisses, du verre blindé à en juger par le reflet verdâtre et la bordure renforcée en caoutchouc qui entoure chaque vitre, la carrosserie est épaisse, les portes sont lourdes, les pneus sont des runflat qui peuvent rouler à plat pendant cinquante kilomètres, et c'est un vrai char d'assaut déguisé en limousine de luxe, une forteresse sur roues, une machine à survivre.
Mes pas résonnent, mes chevilles sont légèrement enflées à force de rester debout sur le béton sans tapis ni semelles orthopédiques, et le silence, soudain, est plus pesant qu'avant, la musique s'est éteinte – ou peut-être est-ce moi qui ai cessé de l'entendre, peut-être que mon cerveau a décidé de couper le son pour mieux me concentrer sur ce qui vient, et il n'y a plus que le bruit de ma respiration qui siffle légèrement parce que j'ai le nez un peu pris par la poussière, le frottement de ma combinaison contre mes cuisses à chaque pas, le grincement de mes chaussures sur le béton, et ce silence qui enfle, qui enfle comme une marée noire, qui remplit le garage de son absence, qui rend chaque son plus net, plus coupant, plus dangereux.
Je m'arrête devant la voiture et je siffle d'admiration, un sifflement long, aigu, admiratif, le sifflement d'un mécanicien qui reconnaît la beauté d'une machine bien née, et la voiture est magnifique en effet, une pureté de ligne, une élégance allemande, une puissance contenue qui émane de chaque détail, des jantes en alliage aux étriers de frein signés, des rétroviseurs profilés aux poignées de porte affleurantes.
Je fais le tour du véhicule lentement, mes doigts effleurent la carrosserie, la peinture est lisse, trop lisse, comme neuve, et c'est étrange pour une voiture blindée qui devrait être cabossée par les routes et les graviers, et j'inspecte les jantes, les pneus, les étriers de frein, et tout est propre, trop propre, la propreté méticuleuse d'une voiture qu'on prépare pour un contrôle, d'une voiture qu'on veut présenter comme innocente, et le flexible de frein arrière gauche est coupé.
Je m'accroupis, mes genoux craquent, mes cuisses se tendent sous la combinaison, et mon doigt effleure le flexible coupé à l'arrière gauche, le caoutchouc est encore souple, presque chaud, comme si la coupure venait d'être faite, la section est nette, chirurgicale, sans bavure, sans déchirure, les bords sont lisses, tranchants, comme coupés par une lame très affûtée – un cutter neuf, probablement, ou un scalpel, ou une lame de rasoir, et c'est une coupure franche, délibérée, précise, la coupure d'un professionnel, d'un homme qui sait où couper pour que le frein lâche au pire moment, dans la pire courbe, sur la route la plus dangereuse.
L'intention de mort est là, palpable, presque obscène dans sa clarté, dans son évidence, dans sa banalité même, parce que c'est si simple de tuer, si simple de couper un tuyau en caoutchouc et d'attendre, et quelqu'un a voulu que cette voiture ne s'arrête jamais, quelqu'un a voulu que son conducteur perde le contrôle, que la pression hydraulique chute, que la pédale de frein s'enfonce dans le vide sans rien trouver, que le métal et la chair ne fassent qu'un dans un fracas d'acier et de sang sur une route de montagne ou dans un tunnel ou sur un pont.
Je sors mon téléphone de la poche de ma cuisse, la poche est en toile épaisse, usée par des années de clés et d'outils et de mouvements répétés, et l'écran s'allume, éclaire ma main de sa lueur bleutée, et mes doigts tremblent, je les regarde trembler, mes doigts longs aux ongles courts et noirs de cambouis, mes doigts de mécanicienne, de fille pauvre, de survivante, et ce n'est pas la peur qui les fait trembler – ou du moins, pas seulement, c'est une sorte d'excitation froide, aiguë, presque jouissante, la conscience aiguë que je touche à quelque chose que je ne devrais pas voir, que je m'enfonce dans un territoire interdit, que plus rien ne sera comme avant après cette nuit, après cette photo, après cette preuve.
Je filme, la petite lumière rouge de l'enregistrement clignote dans l'ombre du garage, et je cadre le flexible, la coupure nette, les bords lisses, la marque de la lame, puis je recule et je cadre la plaque d'immatriculation, je zoome sur le numéro de série, sur les marques d'outil autour du boulon du flexible, sur l'étrier de frein, sur tout ce qui pourrait servir de preuve, tout ce qui pourrait raconter une histoire, tout ce qui pourrait un jour sauver quelqu'un ou en accuser un autre.
Mon cœur bat trop vite, je le sens dans ma gorge, une pulsation chaude et insistante comme un tambour sourd, je le sens dans mes tempes, comme un battement d'aile contre le crâne, je le sens dans le creux de mon bassin, cette vibration profonde et intime qui n'a rien à voir avec la peur, une vibration que je n'ai pas ressentie depuis des mois, depuis des années peut-être, une vibration qui monte de mon ventre et descend dans mes cuisses et fait serrer mes muscles l'un contre l'autre.
Une preuve, me dis-je en rangeant le téléphone dans ma poche, une preuve pour plus tard, au cas où, au cas où quoi, je n'ose pas finir la phrase parce que la fin de la phrase est trop noire, trop définitive, trop vraie.
Sa voix est calme, grave, posée. Une voix qui ne demande pas, qui ordonne, mais d'une façon si naturelle, si évidente, qu'on a envie d'obéir. Une voix qui a l'habitude d'être écoutée, suivie, crainte. Je devrais trouver ça insupportable. J'ai toujours détesté les hommes autoritaires, ceux qui aboient des ordres sans jamais dire s'il vous plaît, ceux qui considèrent que tout leur est dû parce qu'ils sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche.Mais chez lui, c'est différent. Chez lui, l'autorité n'est pas un caprice de riche, c'est une nécessité. Une carapace. Un outil de survie. Je le sais parce que je suis comme lui. Ma carapace à moi, c'est le sarcasme, la graisse, les nuits blanches, l'insolence qui tient les autres à distance. La sienne, c'est le silence, le costume, les ordres, la froideur calculée
Elle hésite sur la métaphore, la cherche, la trouve, la lance avec un demi-sourire asymétrique qui monte plus haut à gauche qu'à droite. Ses dents sont légèrement de travers, une petite imperfection qui la rend plus réelle, plus humaine, plus belle. J'ai envie de passer mon pouce sur ce sourire, de sentir la texture de ses lèvres, la chaleur de son haleine.— Tu veux que je te donne le numéro de la fondation pour la protection des rires rares ?Son sourire s'élargit. Il devient un vrai sourire, cette fois, pas un demi-sourire ironique, pas une grimace de politesse, un sourire franc qui illumine tout son visage et transforme ses traits fatigués en quelque chose de lumineux, de juvénile, d'infiniment précieux. Ce sourire, je veux le revoir. Je veux le provoquer encore et encore, tous les jours, toutes les heures, jusqu'à ce qu'il devienne son expression par défaut, jusqu'à ce qu'elle oublie qu'elle a jamais été triste ou seule ou fatiguée.— Tu souris, elle dit, comme si c'était un expl
JamesElle plaisante. Je n'en reviens pas. George vient de lui coller un Glock 9mm sur la tempe. Elle a senti le métal froid contre sa peau, la pression du canon sur l'os fragile de son crâne, juste au-dessus de l'arcade sourcilière, là où une balle entrerait sans rencontrer de résistance et transformerait sa conscience en néant en moins d'un centième de seconde. Elle a vu la mort en face, pas la mort abstraite des poètes et des philosophes, la mort réelle, la mort immédiate, la mort qui porte un nom et un Glock et une cicatrice sur la joue. Elle a senti l'odeur de la poudre et de l'huile d'arme, cette odeur métallique et grasse qui imprègne les doigts de George et qui ne s'en va jamais complètement, même après trois lavages.Et elle est là, devant moi, les joues rouges et les yeux brillants, en train de me demander si je fais toujours peur aux gens avant de les sauver. Elle n'a pas tremblé. Elle n'a pas pleuré. Elle n'a pas supplié. Elle a fait de l'esprit, du sarcasme, de l'ironie,
Il s'approche très près. Beaucoup trop près. Mon instinct de conservation hurle dans ma tête comme une sirène d'alarme. Un homme aussi beau ne peut être que dangereux. J'ai appris ça depuis longtemps, dans les foyers et les familles d'accueil et les bars où j'ai travaillé avant le garage. Les belles choses qui brillent dans le noir sont des pièges. Les sourires trop éclatants sont des lames. Les mots trop doux sont des poisons. Je le sais, je l'ai appris dans ma chair, je l'ai payé de mes larmes, je l'ai gravé dans ma mémoire comme une loi fondamentale de la physique.Alors je recule. Par réflexe. Par instinct. Parce que chaque cellule de mon cerveau me crie de fuir cet homme qui sort de l'ombre avec des yeux de prédateur et des mains de sauveur. Mes talons butent contre une caisse à outils, une vieille caisse en métal rouge que Luis a laissée traîner au milieu de l'allée. Je perds l'équilibre. Mes bras battent l'air sans rien attraper. Ma colonne vertébrale se prépare au choc contre
Je ne respire plus.Je me souviens. J'étais dans la voiture qui m'emmenait loin de l'orphelinat. J'avais la bague dans la poche. Et puis je l'ai sortie, je l'ai regardée, et j'ai su que je ne pourrais pas la garder. Elle était à elle. Elle avait toujours été à elle.Alors j'ai écrit ce mot. Sur un bout de papier arraché d'un cahier. Je l'ai plié autour de la bague. J'ai demandé au chauffeur de s'arrêter. Je suis retourné à l'orphelinat par la porte de derrière. Je me suis glissé dans le dortoir des filles. J'ai posé le tout sous son oreiller, à côté de sa poupée en tissu, celle qui n'avait plus qu'un œil.Et puis je suis reparti.Je n'y ai jamais repensé. Ou plutôt, j'ai essayé de ne plus y repenser. Mais elle a gardé la bague. Elle a gardé le mot. Pendant dix-sept ans.– Il t'a dit de l'attendre, dis-je. Et tu l'as attendu.– Je ne l'ai pas attendu, répond-elle avec un sourire triste. J'ai juste gardé la bague. C'était le seul cadeau d'anniversaire que j'avais jamais reçu.Elle remet
Je suis dans la cour de l'orphelinat Sainte-Anne. Il fait froid, un froid d'avril new-yorkais, humide et mordant. Les arbres n'ont pas encore de feuilles. Le ciel est gris, bas, menaçant. J'ai treize ans. Quatre ans d'orphelinat. Quatre ans à me taire, à me faire oublier, à survivre dans les marges. Les autres enfants me craignent. Même les plus grands. Même ceux qui rackettent les petits. Ils sentent quelque chose en moi, une violence contenue qui ne demande qu'à exploser. Mais pas Emily. Emily a sept ans. Elle est arrivée il y a six mois, après la mort de ses parents. Elle ne pleure jamais devant les autres. Elle sourit. Elle partage son goûter. Elle aide les plus jeunes à faire leurs lacets. Elle est ce que cet endroit a de plus lumineux. Et elle me parle. Tous les jours. Même quand je ne réponds pas. Même quand je fais semblant de ne pas l'entendre. Elle s'assoit à côté de moi dans la cour, sur le banc cassé, et elle me raconte sa journée. Ses espoirs. Ses rêves. – Je serai







