LOGINJames
Je la dévisage et le monde s'arrête. Il s'arrête vraiment, je ne parle pas de métaphore ni de figure de style ni de ces formules creuses qu'on lance dans les dîners mondains pour faire joli. Le monde s'arrête. Les néons cessent de clignoter au-dessus de nos têtes. La rumeur de la ville s'éteint derrière les murs de béton. Même le sang dans mes veines suspend sa course, comme s'il retenait son souffle, comme s'il attendait la permission de continuer à circuler. Elle a de la graisse sur la joue, une traînée noire qui part de sa pommette et descend jusqu'à sa mâchoire en dessinant une courbe qui suit l'os, et je ne vois pas la saleté quand je regarde cette traînée, je vois une peinture de guerre, un tatouage rituel, la marque d'une guerrière qui sort d'un combat dont personne ne sait rien. Une mèche brune lui tombe dans l'œil droit, une mèche épaisse, lourde de sueur et de poussière, et elle souffle pour l'écarter d'un mouvement venu du fond de l'enfance, un geste si simple, si pur, si dépourvu de coquetterie que j'en ai la poitrine qui se fend en deux. Sa combinaison est déchirée au niveau de la hanche. La déchirure n'est pas récente. Elle est ancienne, irrégulière, bordée de fils effilochés qui prouvent qu'elle n'a jamais été recousue, qu'elle n'a jamais été soignée, qu'elle est là depuis des semaines ou des mois comme une blessure qu'on laisse cicatriser toute seule parce qu'on n'a pas le temps de s'occuper de soi. Et par cette déchirure, je vois un bout de sa peau, juste au-dessus de l'os iliaque, là où la chair est plus tendre, plus fine, plus vulnérable. La peau est pâle. Très pâle. Presque translucide dans la lumière jaune des néons qui boivent l'huile et la crasse et les années. Je devine le tracé bleu d'une veine sous la surface, une veine qui bat, je le sais, qui bat au même rythme que son cœur, et cette veine fragile sous cette peau pâle est la chose la plus précieuse que j'aie jamais vue. Elle est magnifique. Le mot est trop petit. Trop sage. Trop domestiqué. Il faudrait inventer un langage nouveau pour dire ce qu'elle est vraiment, cette fille accroupie derrière un pare-chocs avec une clé à molette dans la main et la mort dans les yeux. Elle n'est pas belle comme les femmes que je fréquente, les mannequins anorexiques qui sourient sur commande, les actrices botoxées qui récitent des scripts de séduction, les héritières qui portent des robes à cinquante mille euros et des parfums qui coûtent plus cher que ce qu'elle gagne en un an. Non. Elle est belle autrement. D'une beauté brute, sauvage, organique. Une beauté de survivante qui n'a jamais eu le temps de se regarder dans un miroir assez longtemps pour savoir qu'elle est belle, qui n'a jamais eu personne pour le lui dire, qui ne le croirait pas si on le lui disait. Ses yeux sont fatigués. Cernés. Rougis par les nuits blanches et la poussière et la fumée des moteurs. Mais ils brillent. Ils brillent d'une flamme que j'ai cherchée toute ma vie sans jamais la trouver, une flamme qui refuse de s'éteindre même quand tout le reste s'éteint autour d'elle, même quand le vent souffle, même quand la pluie tombe, même quand la mort se tient à dix centimètres de son visage avec un Glock chargé. Elle a les yeux d'une femme qui a traversé l'enfer et qui en est revenue les mains sales et le cœur intact. Ses mains. Je regarde ses mains. Elles sont couvertes de cambouis, les ongles noirs, les jointures éraflées par les boulons et les écrous et les outils. Des mains de travailleuse. Des mains de pauvre. Des mains qui ne portent pas de vernis, pas de bijoux , sauf cette bague, cette bague en argent bon marché que j'ai reconnue immédiatement. Ces mains-là racontent une histoire que les femmes de mon monde ne connaissent pas. Une histoire de solitude et de labeur et de nuits passées à serrer des écrous pour payer un loyer. Une histoire de survie, aussi, de résistance, de refus obstiné de s'effondrer.Ma voix est plus rauque que je ne le voudrais, plus basse, plus intime. C'est la chambre. Ma chambre. La chambre que je n'ai jamais montrée à personne, pas même à mes maîtresses d'une nuit que je recevais dans des hôtels neutres et anonymes pour ne pas les faire entrer dans mon sanctuaire. Mais elle, ce n'est pas une maîtresse. Ce n'est pas une conquête. Ce n'est pas une femme interchangeable qu'on oublie au petit matin. C'est Ellie. La petite fille de l'orphelinat. La femme du garage. Celle que j'attends depuis seize ans sans le savoir, sans me l'avouer, sans oser y croire. Et je veux qu'elle voie la chambre. Je veux qu'elle voie les étoiles. Elle me suit sans résistance, sans poser de questions, sans hésiter une seconde. Ses doigts se resserrent autour des miens quand je pousse la porte à double battant au bout du couloir, comme si elle sentait, instinctivement, que cette pièce est différente des autres, que cette pièce est importante, que cette pièce est le c
James Je ne lui lâche pas la main. Je ne peux pas lui lâcher la main. C'est une sensation trop étrange, trop nouvelle, trop addictive pour que j'y renonce volontairement. Ses doigts calleux entrelacés aux miens, cette pression tiède et vivante au creux de ma paume, c'est comme tenir un oiseau qui a accepté de se poser, un oiseau sauvage qui pourrait s'envoler à tout instant mais qui choisit de rester, qui choisit la cage de mes doigts, qui choisit la prison de ma main. Chaque petite callosité sur ses phalanges, chaque minuscule cicatrice sur ses jointures, raconte une histoire que je veux connaître, une histoire de travail et de survie et de nuits blanches passées à réparer des moteurs pour payer un loyer. Je veux connaître toutes ces histoires. Je veux qu'elle me les raconte, une par une, jusqu'à ce que je sache tout d'elle, absolument tout, chaque douleur, chaque joie, chaque instant de solitude, chaque petite victoire arrachée à la misère. Je la gui
Il incline la tête, l'air de réfléchir sérieusement à la question. Ses yeux sombres pétillent d'une lueur amusée, cette lueur que j'apprends à reconnaître, que j'apprends à provoquer, que j'apprends à rechercher comme une droguée cherche sa dose, comme une assoiffée cherche une source. Ses doigts tambourinent doucement sur sa cuisse, un tic que je ne lui avais jamais vu, un geste d'impatience contenue, de nervosité masquée, et ça me rend folle de voir que lui aussi, lui, le tout-puissant James Sinclair, peut être un tout petit peu nerveux en ma présence. Juste un tout petit peu. Juste assez pour que je le voie. — Les deux. Je collectionne l'art et les ennuis. Sa voix est grave, veloutée, teintée d'une ironie si fine qu'on pourrait la rater si on ne faisait pas attention, si on n'était pas suspendue à ses lèvres comme je le suis, si on ne buvait pas chacune de ses paroles comme je les bois. Il a fait une blague. Encore une. James Sinclair, le chef
EllieL'ascenseur ralentit et s'arrête avec un ding feutré, presque étouffé, un son qui sent l'argent et la discrétion et les technologies de pointe. La porte coulisse sans un bruit, glisse sur ses rails avec la fluidité d'un couteau dans du beurre, et je me retrouve devant une double porte en bois massif, assez grande pour laisser passer un troll de conte de fées, assez imposante pour intimider n'importe qui. Un groom en livrée s'incline et ouvre la porte sans un mot, comme si j'étais attendue, comme si j'étais une princesse ou une chef d'État ou la reine d'Angleterre, comme si moi, Ellie Parker, la mécanicienne de nuit du garage souterrain, j'avais toujours eu ma place dans ce monde de luxe et de privilèges.Et puis je vois l'intérieur, et ma mâchoire se décroche littéralement. Le souffle coupé. Le cerveau qui freeze. Les neurones qui grillent. Je reste figée sur le seuil, les pieds scotchés au marbre du palier, les yeux écarquillés comme une enfant devant un sapin de Noël géant, et
Je le garde. C'est ma dixième tentative, ma dixième tenue, et je n'ai plus le temps ni l'énergie de changer. De toute façon, je sais qu'il m'enlèvera ce chemisier tôt ou tard. Peut-être dès que je franchirai sa porte. Peut-être avant même que je l'aie salué. Mon corps est en feu. Je ne trouve pas d'autre expression, pas de métaphore plus exacte, pas d'image plus précise. Mon corps tout entier brûle d'un incendie intérieur qui ne s'éteint pas, qui ne faiblit pas, qui monte en intensité à chaque minute qui me rapproche de 20 heures. Mes mains tremblent sans que je puisse les contrôler, un tremblement fin et continu qui trahit mon état. Mes joues sont rouges, constamment rouges, comme si j'avais de la fièvre, comme si j'étais malade. Mes mamelons pointent contre la dentelle de mon soutien-gorge, durs et sensibles, et chaque frottement du tissu contre eux est un supplice et un plaisir. Et entre mes cuisses, une chaleur humide palpite, insistante, obsédante, u
Sa voix n'admet pas de réplique, cette fois. Elle est ferme, définitive, un ordre qui ne souffre aucune contestation. Et pour une fois, pour la première fois de ma vie peut-être, je n'ai pas envie de répliquer. Je n'ai pas envie de lutter, de résister, de prouver que je suis forte et indépendante. Je hoche la tête, une fois, docile, et ce hochement de tête est un acquiescement à tout : à la voiture blindée, au chauffeur en costume, à ce monde de luxe et de privilèges où je pénètre comme une intruse. Il se lève, ajuste sa veste en cuir, jette un dernier regard noir à la porte par où Luis a disparu, puis revient sur moi. Ses yeux s'attardent sur mes lèvres, ces lèvres qu'il n'a pas pu embrasser, sur ma gorge où mon pouls bat la chamade, sur mes seins qui pointent toujours contre le tissu de mon t-shirt. Il secoue la tête, lentement, comme pour s'éclaircir les idées, comme pour chasser les fantasmes qui doivent défiler derrière ses pupill







