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Déesse
J'ouvre les yeux.
Le plafond est noir. Pas noir comme la nuit dehors, non ,noir comme une pierre polie depuis des siècles, veinée de reflets bleutés qui coulent lentement, comme des souvenirs liquides qui auraient oublié leur propre sens. Je fixe ces veines pendant un long moment. Elles bougent. Ou peut-être que c'est ma vision qui vacille. Ou peut-être que c'est le monde qui bouge sous moi, comme un navire pris dans une tempête dont je n'ai pas mémoire.
Je ne sais pas qui je suis.
La pensée arrive froide, nette, chirurgicale , comme un scalpel qu'on promènerait sur une plaie déjà refermée. Pas de panique. Pas de drame. Juste un constat : il n'y a rien là où il devrait y avoir une vie entière. Pas de nom. Pas d'enfance. Pas de visage familier accroché au mur de mon crâne. Rien que du vide propre, net, absolu , comme si quelqu'un était passé avec un chiffon et avait essuyé chaque tableau, chaque miroir, chaque fenêtre donnant sur mon propre passé.
Sauf une chose.
Une douleur.
Elle est logée , dans ma poitrine, juste derrière le sternum. Pas une douleur aiguë. Non, c'est plus ancien que ça. C'est une douleur qui respire. Une douleur qui a appris à vivre sans moi. À chaque battement de mon cœur, elle résonne , discrète, patiente, familière. Comme une cicatrice qui n'aurait jamais cicatrisé. Comme un adieu que mon corps n'a pas accepté. Comme si quelqu'un avait arraché un morceau de moi et que l'espace vide continuait à saigner, des années après, sans que personne ne prenne la peine de le recoudre.
Je bouge la main gauche. La peau est intacte. Douce. Presque trop douce, comme une peau qui n'a jamais connu le soleil, la pluie, les tempêtes. Pas de blessure. Pourtant, je la sens. Cette douleur n'est pas dans ma chair. Elle est ailleurs. Dedans. Avant moi. Avant ce réveil. Avant cette chambre. Avant tout ce que je ne suis pas.
Je me redresse.
Le geste est lent, laborieux — comme si mon corps avait dormi mille ans et que chaque muscle devait se rappeler comment obéir. Ma nuque craque. Mes épaules gémissent. Mes vertèbres s'alignent une à une, dans un ordre que j'ai dû connaître autrefois mais qui m'est devenu étranger.
La chambre est petite. Pierre noire partout, mais la lumière bleutée ne vient d'aucune source visible. Elle est simplement là, présente, comme une brume lumineuse qui aurait élu domicile entre les murs. Elle palpite. Doucement. Au rythme de ma respiration, ou peut-être est-ce ma respiration qui s'aligne sur elle ? Je ne sais pas. Je ne sais rien.
Un lit étroit sous moi, des draps rugueux mais chauds. Une table en bois brut près de la porte. Sur la table, une cruche d'eau et un fruit que je ne connais pas — violet, côtelé, presque trop parfait pour être vrai. Comme dessiné par une main qui n'aurait jamais vu la nature, seulement rêvé d'elle.
Je devrais avoir peur. Je devrais crier, appeler, frapper aux murs, exiger des réponses, briser cette cruche contre la pierre pour qu'on entende mon désespoir. Mais mon corps ne bouge pas. Il attend. Patiemment. Comme s'il avait déjà traversé cette scène mille fois. Comme si se réveiller sans mémoire était une routine. Un cycle. Une malédiction familière.
— Où suis-je ?
Ma voix est étrange. Pas grave, pas aiguë. Juste... usée. Comme une voix qui a trop parlé et trop peu écouté. Comme une voix qui a crié, autrefois, jusqu'à ne plus pouvoir produire que ce murmure raclé, ce souffle fatigué. Elle rebondit sur les murs de pierre et revient vers moi, déformée, presque moqueuse — comme si la chambre elle-même se moquait de ma question.
Personne ne répond.
Je pose les pieds par terre. Le sol est froid, mais pas glacial. Une chaleur sourd d'en dessous, comme si quelque chose vivait sous les dalles. Un réseau. Une veine. La pierre noire respire, elle aussi. Je sens ses pulsations contre la plante de mes pieds nus — un rythme lent, profond, séculaire. Comme un cœur. Comme le cœur d'un géant endormi sous la cité.
Je me lève.
Le sang descend de ma tête trop vite. Je vacille, attrape le bord du lit, reste immobile une longue seconde. Mon reflet me regarde dans une petite glace suspendue au mur opposé.
Une femme. Belle, je crois. Mais ce n'est pas la beauté qui frappe. C'est le regard. Mes yeux sont trop vieux pour ce visage. Ils ont vu quelque chose. Beaucoup de choses. Des choses qui ne sont pas venues avec moi dans cette pièce, mais qui ont laissé leur ombre derrière elles. Des ombres sous mes yeux, des rides autour de ma bouche, une fatigue ancrée dans la courbe de mes sourcils.
Je lève la main. Mon reflet aussi.
Je touche ma joue. Mon reflet aussi.
La peau est lisse sous mes doigts, mais je sens en dessous — je sens la fatigue des os, l'épuisement de l'âme, le poids de vies que je ne me souviens pas avoir vécues.
Je suis réelle. C'est un début.
— Tu t'es réveillée plus tôt que prévu.
La voix vient de derrière. Elle n'est pas forte, pourtant elle remplit toute la pièce. Elle n'est pas menaçante, pourtant elle fait dresser les poils sur mes avant-bras.
Je me retourne.
Une femme se tient dans l'encadrement de la porte , une porte que je n'avais pas entendue s'ouvrir. Elle porte un masque. Pas un masque de carnaval, pas un masque de théâtre. Un masque lisse, blanc, sans yeux, sans bouche, sans narines , juste une surface parfaite, légèrement incurvée, qui reflète la lumière bleutée comme un miroir d'eau calme. Sa voix traverse le masque comme à travers un voile , étouffée, lointaine, comme si elle parlait depuis un autre endroit et que ses mots voyageaient longtemps avant de m'atteindre.
Je ne recule pas. Étrangement, je ne recule pas.
Mon cœur bat plus vite. Ma douleur ancienne s'éveille, s'étire, s'intéresse. Mais je ne recule pas.
— Où suis-je ?
Ma voix est plus ferme que je ne le pensais. Presque agressive. La peur se transforme en quoi ? En colère ? En défi ? En quelque chose de plus ancien que tout ça ?
La femme au masque incline la tête. Lentement. Comme si le geste lui coûtait un effort ou comme si elle voulait que je voie chaque degré de son mouvement, pour que je comprenne qu'elle n'a pas peur de moi.
— Elyndor.
Le mot ne me dit rien. Il flotte dans mon crâne, vide, creux, dépourvu de sens. Mais ma poitrine, elle, réagit. La douleur ancienne pulse une fois, deux fois, trois fois , puis se tait. Comme si elle reconnaissait ce nom. Comme si elle avait déjà fait son deuil de lui. Comme si "Elyndor" était une tombe qu'elle avait appris à visiter sans pleurer.
— Et qui suis-je ?
Silence.
La femme au masque ne bouge pas. Je sens qu'elle m'observe derrière cette surface blanche, même sans yeux visibles. Elle évalue. Elle pèse. Elle mesure. Elle sait quelque chose qu'elle ne me dira pas tout de suite et ce savoir, cette retenue, cette supériorité silencieuse, tout cela me rend folle.
— Tu as un nom.
Sa voix est calme. Trop calme.
— Mais il ne t'appartient pas encore.
— Qu'est-ce que ça veut dire ? ma voix monte. Je ne la contrôle pas. Elle monte, elle s'étrangle, elle menace de se briser.
— Ça veut dire que les noms, ici, ne se donnent pas. Ils se gagnent. Ou ils se reprennent. Parfois au prix du sang. Parfois au prix de l'âme. Parfois au prix de tout ce que tu crois être.
DéesseLe vaisseau des sables est une merveille dont je n’avais jamais soupçonné l’existence.Coque longue et basse, bois sombre renforcé de cuivre, trois mâts inclinés portant des voiles d’un tissu gris qui capte aussi bien le vent que la lumière des soleils. Sous la coque, pas de quille : des patins larges, gravés de runes de glisse, qui permettent au navire de survoler le sable comme s’il flottait. Et à la proue, une figure sculptée , un visage de femme aux yeux clos, qui ressemble étrangement à une Silencieuse en paix.Nous quittons le royaume d’Aldrik au matin du septième jour.Kael est debout à la barre, encore pâle, encore bandé sous sa tunique, et plus heureux que je ne l’ai vu depuis Elyndor. Le vent du désert lui plaît. Le mouvement lui plaît. Il a passé trop de sa vie d
DéesseIl faut trois jours à Aldrik pour prononcer une phrase complète.Pendant ces trois jours, le royaume du Saigneur s’effondre doucement, comme un édifice dont on retire la clef de voûte. Les gardes déposent les armes — la plupart étaient tenus par la peur du sang, et la peur du sang est morte avec la marque. Les geôles de verre s’ouvrent une à une. Les esclaves des carrières remontent vers la lumière en clignant des yeux. Dans la capitale, on ne crie pas victoire. On marche dans les rues en silence, comme des gens qui se réveillent d’un très long coma et doivent réapprendre les couleurs.Moi, je passe ces trois jours entre deux veilles.La première, c’est Kael. Il s’est effondré dès que nous avons quitté la salle du trône — ses blessures, le sang drainé, l’effort
DéesseSa marque hurle avant lui.Je la sens sous ma paume — la pierre rouge plantée dans son front vibre, chauffe, s’affole. Elle est conçue pour absorber : une bouche, une pompe, un entrepôt. Elle sait tirer la force vitale, la stocker, la convertir en puissance brute. Mais ce que je lui verse n’est pas de la force vitale.C’est la conscience de tout ce qu’elle a jamais pris.Et elle ne sait pas quoi en faire.Le flux inverse monte en lui comme une crue. La douleur volée d’un peuple entier — compressée pendant des années dans les strates de sa marque — remonte le long du canal d’aspiration, sans dénominateur, sans filtre, sans fin. Sa marque essaie de la traiter. Elle ne peut pas. On ne stocke pas la douleur qu’on a causée quand elle vous revient entière, en une seule vague, avec chaque nom et chaque dernier regar
DéesseKael fait la chose la plus folle de sa vie — et il en a fait beaucoup.Il fonce sur le Saigneur, non pas pour frapper, mais pour s’accrocher. Il se jette sur le bras du colosse comme un homme qui escalade un pont qui s’effondre. Le Saigneur ricane et le saisit par la gorge, le soulève, et je vois le sang de Kael affluer vers cette main immense, sa force s’écouler en torrent —— Vite, première sœur, gronde le Saigneur sans me regarder. Viens le sauver. Tu ne fais jamais que ça.C’est exactement ce que je fais.Je cours. Je traverse la mare. Je m’élance — et au lieu de frapper, au lieu de le blesser, au lieu de nourrir sa marque d’une goutte de plus, je fais la chose que personne n’a jamais faite au Saigneur.Je lui prends la main.Ma paume se plaque contre le dos de sa main immense, celle qui étrangle Ka
Déesse— Non.Le mot tombe dans la salle comme une pierre dans un puits.Le Saigneur ne bouge pas tout de suite. Puis il hoche lentement la tête, presque respectueux, et sa main retombe le long de son corps.— Alors tu es exactement ce que Maëva a toujours dit de toi, dans ses rêves de prison. Une femme qui choisit la perte et appelle ça de l’amour.Il s’avance.— J’aurais préféré une reine. Je me contenterai d’un festin.Le monde bascule.Je n’ai jamais rien vu d’aussi rapide qu’une chose aussi grande. Il traverse la salle en trois bonds, et le premier coup — un revers du poing — pulvérise l’endroit où je me tenais une demi-seconde plus tôt. Kael me pousse, roule, se relève entre moi et le colosse, et la bataille commence.Elle est titanesque, et elle est perd
DéesseLa salle du trône occupe le sommet de la pyramide inversée ou son fond, selon la manière de regarder, car tout est renversé ici : on descend vers le pouvoir, on monte vers les geôles.Nous franchissons les doubles portes de verre, et je m’arrête net.Le trône est fait de corps.Je le savais. Je l’avais senti à travers la pierre, pendant ma captivité , un amoncellement de présences figées, des vies arrêtées en plein cri. Mais le sentir et le voir sont deux choses différentes. Le siège du Saigneur est une architecture d’hommes et de femmes cristallisés dans leur sang, vidés, durcis, polis jusqu’à la transparence, empilés en un fauteuil immense. Certains ont encore les yeux ouverts.Le Saigneur est assis dessus.Il nous attend. Il n’a pas appelé ses gardes. Devan
Déesse Sa réponse est immédiate. Presque blessée.— Je les envie.Le mot résonne dans la petite pièce. L'envie. La Silencieuse envie les simples, ceux qui ne savent pas, ceux qui ne voient pas, ceux qui n'ont pas à porter le poids de ce qu'ils savent.— Pourquoi suis-je ici, moi ?Je repose le pai
DéesseIl n'entre pas par la porte.Il n'entre par rien.Un battement de cils. Une respiration. Une seconde où je regarde le mur et la seconde suivante où je regarde autre chose et soudain il est là.Debout au milieu de ma chambre.Comme s'il avait toujours été là. Comme si c'était moi qui venais d
Une tristesse si vieille qu'elle a poussé des racines dans mes os. Une tristesse qui n'a pas besoin de cause, parce qu'elle est la cause elle-même. Une tristesse qui a traversé des vies, des morts, des résurrections, et qui est toujours là, fidèle au poste, comme une amie qu'on n'a pas invitée mais
DéesseAprès le départ de la Silencieuse, je reste assise sur le lit sans bouger.Longtemps.Très longtemps.Le temps passe — je ne sais pas combien. Les heures n'ont pas de sens, ici. La lumière bleutée ne change pas d'intensité. La pierre noire ne se réchauffe ni ne refroidit. Le monde, dehors, p







