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CHAPITRE 14 – Les prénoms seulement

Author: L'encre
last update publish date: 2026-07-10 11:22:25

Ils parlèrent encore. Longtemps. Des heures, peut-être. Le serveur débarrassa leurs tasses, les resservit, les débarrassa encore. La lumière du dehors baissait, le ciel passait du gris au rose, du rose au violet. Ils parlèrent de livres, de musique, de films qu’ils avaient aimés, de rêves qu’ils n’avaient jamais racontés à personne. Élise parla de sa galerie, ce rêve flou qu’elle n’osait pas encore formuler à voix haute. Gabriel parla du garage, de Robert, le vieux patron qui lui avait tout appris et qui était mort deux ans plus tôt. Il parla de la Panhard, de cette vieille voiture qu’il essayait de faire revivre. Elle ne comprenait rien à la mécanique, mais elle aimait l’entendre en parler. Sa voix changeait quand il parlait de moteurs. Elle devenait plus chaude, plus précise, comme si chaque mot était une pièce qu’il ajustait dans un ensemble plus vaste.

Quand ils se turent enfin, la nuit était tombée. Le café allait fermer. Le serveur rangeait les chaises sur les tables en leur jetant des regards appuyés. Ils se levèrent à regret, comme on quitte un rêve trop beau.

Sur le trottoir, le vent s’était calmé. La place était déserte, les réverbères allumés dessinaient des flaques de lumière jaune sur les pavés. Gabriel avait remonté le col de son blouson. Élise serrait son sac contre elle.

— Je ne vous ai même pas demandé votre numéro, dit Gabriel.

— Je ne vous ai pas demandé le vôtre non plus.

— Je peux ?

Elle sourit. Elle sortit un stylo de son sac, attrapa la main de Gabriel, et écrivit son numéro sur sa paume, à l’endroit où la ligne de vie s’arrêtait. Il la regarda faire, sans bouger, sans rien dire. La pointe du stylo chatouillait sa peau.

— Et vous ? demanda-t-elle.

Il prit le stylo à son tour, lui prit la main, et écrivit son numéro sur sa paume. Son écriture était maladroite, un peu penchée, comme s’il n’avait pas écrit depuis longtemps.

— Voilà, dit-il.

— Voilà, répéta-t-elle.

Ils restèrent un instant face à face, les mains pleines d’encre, les yeux pleins de lumière. Ni l’un ni l’autre ne prononça de nom de famille. Ni l’un ni l’autre ne demanda. Ce n’était pas une omission. Ce n’était pas un secret. C’était juste que l’amour, quand il commence, se moque des généalogies.

— Bonsoir, Gabriel.

— Bonsoir, Élise.

Elle tourna les talons, traversa la place, marcha vers sa voiture sans se retourner. Elle savait qu’il la regardait. Elle le savait, et cela la faisait sourire dans le noir.

Quand elle monta dans sa voiture, elle regarda sa paume, le numéro écrit à l’encre bleue, les chiffres qui s’étaient un peu brouillés à cause de la transpiration. Elle serra le poing, doucement, pour ne pas l’effacer.

Et elle démarra, le cœur gonflé d’une joie qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle connaissait.

***

Ils se revirent trois jours plus tard.

Gabriel avait appelé le lendemain du café, le soir, d’une voix qu’il voulait assurée mais qui tremblait un peu au bord des syllabes. Élise avait décroché à la première sonnerie, ce qu’elle ne faisait jamais, et elle avait souri en entendant son nom prononcé de cette façon si particulière, avec cette gravité légère qu’il mettait dans tout ce qu’il disait. Ils avaient parlé une heure, peut-être plus, de tout et de rien, de la pluie qui n’en finissait pas, de la Panhard qui avait daigné démarrer ce matin-là avant de caler devant la boulangerie, d’un professeur d’Élise qui parlait de la Renaissance comme si elle y avait vécu. Ils n’avaient pas parlé de noms de famille. La question ne s’était même pas posée. Elle ne se posait jamais.

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