ログインAu téléphone, ils étaient restés sur leurs prénoms. Élise. Gabriel. C’était assez. C’était tout.
Le troisième jour, ils se donnèrent rendez-vous dans un parc, à mi-chemin entre le manoir et le garage. Un petit square municipal planté de marronniers, avec un kiosque à musique qui n’avait pas servi depuis vingt ans et un bassin où flottaient des feuilles mortes. Le temps s’était radouci, l’automne faisait une pause, le soleil perçait les nuages par intermittence. Élise arriva la première. Elle s’assit sur un banc près du bassin, un livre à la main qu’elle n’ouvrit pas, et elle attendit, le cœur battant un peu trop fort. Elle le vit arriver de loin, à pied, les mains dans les poches de son blouson. Il marchait d’un pas tranquille, sans hâte, et pourtant il semblait que tout son corps était tendu vers elle, comme si chaque pas le rapprochait d’un centre de gravité qu’il n’avait pas choisi. Elle se leva. Il la vit. Il sourit. — Bonjour, Élise. — Bonjour, Gabriel. Ils s’assirent sur le banc. Le bassin clapotait doucement. Un canard solitaire glissait sur l’eau, indifférent. Ils restèrent un moment silencieux, non par gêne mais par ce consentement tacite au silence qu’ils avaient découvert l’autre soir et qui était devenu, déjà, une de leurs langues communes. Puis Gabriel dit : — Je ne sais rien de vous. — Comment ça ? — Votre nom de famille. Votre adresse. Ce que fait votre père exactement. Rien. — Vous non plus, répondit Élise. — C’est vrai. Il y eut un temps. Le canard plongea la tête sous l’eau, la ressortit, s’ébroua. — C’est étrange, non ? dit Gabriel. — Quoi ? — On se parle depuis des heures. On s’est rencontrés sur une route, on s’est retrouvés dans un café, on s’appelle le soir. Et on ne sait même pas comment on s’appelle. Pas vraiment. Élise regarda l’eau. Une feuille de marronnier tournait lentement sur elle-même, portée par un courant invisible. Elle réfléchit avant de répondre. C’était vrai. C’était étrange. Et pourtant, ce n’était pas un hasard. Elle le savait, elle le sentait, même si elle n’aurait pas su l’expliquer. — Mon nom de famille ne dirait rien de moi, dit-elle enfin. Il dirait quelque chose de mon père. De ma famille. De ce qu’on attend de moi. Mais pas de moi. Gabriel hocha la tête. — C’est pareil pour moi. Mon nom, c’est le nom de mon père. Pas le mien. Enfin, si, c’est le mien, mais... Il chercha ses mots. Il n’était pas à l’aise avec les phrases longues. Il était de ceux qui pensent avec les mains, pas avec la langue. Mais il voulait dire quelque chose, et il tenait à le dire bien. — Ce que je veux dire, c’est que vous, Élise, je vous connais. Je sais que vous aimez le chocolat chaud, que vous lisez des livres d’histoire de l’art, que vous avez peur des orages sans vouloir l’admettre, que vous parlez de votre mère avec douceur et de votre père avec des points de suspension. Je sais que vous souriez quand vous êtes gênée, que vous regardez vos pieds quand vous mentez, que vous avez un rire qui surprend, comme si vous ne vous y attendiez pas vous-même. Ça, c’est vous. Le reste... Il laissa la phrase en suspens. Élise le regardait. Elle avait les yeux un peu trop brillants, mais elle ne pleurait pas. Elle souriait. — Vous avez raison, dit-elle. Moi aussi, je vous connais. Je sais que vous parlez aux moteurs comme à des êtres vivants. Que vous n’enlevez jamais vos chaussures avec les mains. Que vous aimez votre mère d’une façon qui vous rend fragile. Que vous avez un chagrin quelque part, un chagrin que vous ne montrez pas mais qui est là, derrière vos silences, comme une ombre qui ne part jamais tout à fait.Rebecca sentit son estomac se nouer, mais elle ne broncha pas.— Je ne vois pas de quoi vous parlez.— Vraiment ? Alors laissez-moi vous rafraîchir la mémoire. Un ancien comptable. Une maison de retraite. Un rendez-vous prévu demain. Cela vous évoque quelque chose ?Le sang de Rebecca se glaça. Comment savait-il ? Avait-il fait suivre Gabriel ? Avait-il intercepté un message ? Ou pire, avait-il écouté leur conversation de la veille ?— Je vois que vous commencez à comprendre, dit Armand en se retournant. Je ne sais pas exactement ce que vous cherchez, ni ce que vous espérez trouver. Mais je vous préviens : si je vous reprends à aider ma fille, si je découvre que vous continuez à jouer les entremetteuses, vous serez bannie de cette maison. Définitivement. Et je ferai en sorte que votre réputation en souffre.— Ma réputation ?— Votre père est diplomate. Il a des relations, certes. Mais moi aussi. Un mot de ma part, et vous pourriez avoir du mal à trouver un emploi dans cette région. Ou
Rebecca sentit son estomac se nouer, mais elle ne broncha pas.— Je ne vois pas de quoi vous parlez.— Vraiment ? Alors laissez-moi vous rafraîchir la mémoire. Un ancien comptable. Une maison de retraite. Un rendez-vous prévu demain. Cela vous évoque quelque chose ?Le sang de Rebecca se glaça. Comment savait-il ? Avait-il fait suivre Gabriel ? Avait-il intercepté un message ? Ou pire, avait-il écouté leur conversation de la veille ?— Je vois que vous commencez à comprendre, dit Armand en se retournant. Je ne sais pas exactement ce que vous cherchez, ni ce que vous espérez trouver. Mais je vous préviens : si je vous reprends à aider ma fille, si je découvre que vous continuez à jouer les entremetteuses, vous serez bannie de cette maison. Définitivement. Et je ferai en sorte que votre réputation en souffre.— Ma réputation ?— Votre père est diplomate. Il a des relations, certes. Mais moi aussi. Un mot de ma part, et vous pourriez avoir du mal à trouver un emploi dans cette région. Ou
Ce soir-là, quand Catherine vint lui apporter son dîner dans le bureau – une habitude qu’elle avait prise depuis qu’il refusait de manger à table – il lui dit :— Catherine.— Oui ?— Demain, je ne serai pas là. J’ai une course à faire.— Une course ? Où ça ?— Peu importe. Une course personnelle.Catherine le regarda, étonnée. Armand ne faisait jamais de courses personnelles. Il avait des gens pour ça. Mais elle ne posa pas de questions. Elle se contenta de hocher la tête et de sortir du bureau.Armand resta seul, le regard fixé sur la photo de mariage qui trônait sur son bureau – Catherine et lui, jeunes, souriants, insouciants. Il pensa à tout ce qui avait suivi. À Vincent Delorme. Au procès. À la ruine. À trente ans de silence.Et il se demanda si demain, pour la première fois de sa vie, il aurait le courage de regarder la vérité en face.***Le lendemain matin, alors que Rebecca s’apprêtait à quitter le manoir après sa visite à Élise, la domestique l’arrêta dans le hall.— Mademo
— Je sais. Mais je ne veux pas me faire trop d’espoir. Il peut changer d’avis demain.— Peut-être. Mais peut-être pas. Peut-être qu’il est en train de vaciller.Il y eut un silence, puis la voix d’Élise reprit, plus basse, plus intense.— Rebecca, il faut que je te dise quelque chose. Quelque chose que je n’ai pas osé te dire avant.— Quoi donc ?— La photo que ma mère m’a donnée. Celle des trois hommes devant l’atelier. Vincent Delorme est au milieu. Il a un bras autour des épaules de mon père, et l’autre autour des épaules d’Étienne Moreau. Et il sourit. Il sourit comme s’il savait déjà ce qui allait arriver.— Qu’est-ce que tu veux dire ?— Je veux dire que cette photo, c’est une preuve. La preuve que Vincent Delorme était là, qu’il connaissait les deux hommes, qu’il les manipulait. Si on arrive à la montrer à mon père, à lui faire dire qui est cet homme, à lui faire admettre ce qu’il a fait...— Tu crois que ça suffirait ?— Non. Mais c’est un début. Avec la lettre que ton comptab
— Oui. Vraiment.— Ça se voit. Dans chaque mot. Chaque phrase.— Alors pourquoi tu ne peux pas accepter ?— Parce qu’accepter, ce serait reconnaître que j’ai eu tort. Que j’ai passé trente ans à haïr un innocent.— Ce n’est pas une faiblesse de reconnaître ses torts. C’est du courage.Armand releva la tête, regarda sa fille. Il y avait dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de la reddition.— Je ne sais pas si j’aurai ce courage, dit-il.— Moi, je crois que si. Sinon, tu ne serais pas là ce soir. Sinon, tu n’aurais pas gardé cette lettre au lieu de la détruire.Armand hocha la tête, lentement. Il ne dit plus rien. Il tourna les talons, sortit de la chambre, et redescendit l’escalier.Élise resta seule, le cœur battant. Elle ne savait pas si cette visite était une victoire ou une défaite. Mais elle savait que son père avait lu les mots de Gabriel, et qu’il ne les avait pas détruits. C’était un début. Un fragile début. Mais un début quand même.***Armand n’était pas monté se cou
Mais Armand n’était pas dupe. Il savait que sa fille n’était pas aussi isolée qu’il l’aurait voulu. Il voyait les visites de Rebecca, les plateaux que Catherine montait à des heures indues, les chuchotements dans les couloirs. Il avait engagé un homme, un ancien policier reconverti dans la sécurité privée, pour surveiller discrètement les allées et venues autour du manoir. Et cet homme, un soir, intercepta une lettre.Ce n’était pas une lettre d’Élise. C’était une lettre de Gabriel, que Rebecca avait glissée dans un livre qu’elle apportait à son amie. Le livre était un roman de Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, que Catherine avait demandé à Rebecca de lui procurer – « pour distraire Élise », avait-elle dit. La lettre était cachée entre les pages 142 et 143, pliée en huit, minuscule. L’homme de main d’Armand la trouva en feuilletant le livre, l’ouvrit, la lut, et la porta immédiatement à son employeur.Armand la lut dans son bureau, debout devant la fenêtre, à la lumière d







