LOGIN— Il n’a pas vu ta chute, dit Armand.— Non. Et c’est peut-être mieux comme ça. Il était déjà tellement fier de moi. De l’atelier, de notre association. Il disait à tout le monde que son fils était associé avec Armand Fortier, le meilleur mécanicien de la région.— Je me souviens de lui. Il venait parfois à l’atelier, le samedi matin. Il s’asseyait sur un tabouret, dans un coin, et il nous regardait travailler sans rien dire.— Oui. Il ne parlait pas beaucoup. Il était comme moi.— Ou toi, tu es comme lui.Étienne sourit tristement, hocha la tête.— Il est mort en me croyant heureux. En me croyant sur la bonne voie. Il n’a jamais su que j’avais tout perdu. Que j’avais vécu dans une caravane. Que j’avais été humilié, méprisé, oublié.— Peut-être qu’il le sait, maintenant. Là où il est.— Tu crois ?— Oui. Je crois que les morts savent. Qu’ils veillent sur nous, d’une manière ou d’une autre.Étienne baissa les yeux, fixa la pierre tombale. Puis il s’agenouilla, posa une main sur le gran
Et Vincent baissa les yeux le premier.Il n’avait plus de pouvoir. Plus rien. Il n’était plus qu’un vieil homme condamné, seul, qui allait finir ses jours derrière les barreaux.Le silence retomba dans la salle, puis des applaudissements éclatèrent, couverts aussitôt par le président qui rappelait à l’ordre. Mais rien ne pouvait plus contenir l’émotion des deux familles. Armand et Étienne se serrèrent la main, longuement, sans rien dire. Catherine et Hélène s’embrassèrent, les yeux pleins de larmes. Gabriel prit Élise dans ses bras, la souleva de terre, la fit tourner comme un enfant.Sur les marches du palais de justice, les journalistes se pressaient, les micros se tendaient, les flashes crépitaient. Armand et Étienne s’avancèrent, côte à côte, pour une dernière déclaration.— Justice est rendue, dit Armand. Mais ce n’est pas une victoire. C’est une réparation. Tardive, incomplète, mais une réparation quand même.— Aujourd’hui, ajouta Étienne, je ne suis plus un coupable. Je suis un
Le palais de justice de Nice se dressait sous un ciel de plomb, sa façade néoclassique écrasée par une chaleur lourde, inhabituelle pour la saison. Les palmiers de la place étaient immobiles, comme pétrifiés, et l’air sentait l’orage à venir. Comme si le temps lui-même retenait son souffle avant que justice ne soit rendue.La salle d’audience était comble. Des journalistes, des curieux, des témoins, et au premier rang, côte à côte, les deux familles au complet. Armand et Catherine, Étienne et Hélène, Élise et Gabriel, et Rebecca, qui n’aurait manqué ce moment pour rien au monde. Ils étaient venus ensemble, dans la berline d’Armand, et ils occupaient le banc des parties civiles, unis, solidaires, comme ils l’étaient depuis des mois.De l’autre côté de la salle, derrière la vitre du box des accusés, Vincent Delorme était assis, le visage pâle, les traits tirés. Il n’avait plus rien du prédateur élégant qui les avait reçus dans sa villa de Menton. Sa chemise blanche flottait sur ses épau
— Et tu es passé à travers, compléta Hélène en regardant son mari. Ne dis pas le contraire, Étienne, je le sais, tu me l’as raconté un soir où tu avais bu un verre de trop.— J’étais passé à travers le toit, avoua Étienne. J’avais atterri sur l’établi. J’avais un bleu gros comme un melon sur la cuisse.— Et moi, j’étais resté coincé sur le toit, ajouta Armand. Je ne pouvais plus descendre. Il a fallu appeler les pompiers.— Les pompiers ! s’exclama Élise. Vous avez appelé les pompiers ?— On n’avait pas le choix. J’étais bloqué à six mètres de haut, et lui, il gémissait sur son établi en se tenant la cuisse. Les pompiers ont mis une heure à nous sortir de là.— Et le lendemain, vous avez recommencé ? demanda Gabriel.— Bien sûr. On a réparé le toit. Enfin, on l’a fait réparer par un vrai couvreur. On avait compris la leçon.Toute la tablée riait maintenant. Des rires qui n’en finissaient plus, qui repartaient de plus belle chaque fois que quelqu’un ajoutait un détail, une précision, u
Le dîner avait pourtant commencé dans une atmosphère étrangement guindée. Malgré toutes les réconciliations, malgré les poignées de main échangées et les pardons accordés, il restait une gêne. Une gêne légère, presque imperceptible, comme un voile de brume qui refuse de se dissiper.Étienne n’osait pas se servir de vin avant qu’on le lui propose. Armand ne savait pas où poser les yeux quand Hélène lui adressait la parole. Catherine passait les plats avec un empressement nerveux, et Hélène avait les mains crispées sur sa serviette. Même Élise et Gabriel, pourtant si à l’aise d’habitude, échangeaient des regards un peu tendus.On avait trop parlé de choses graves, ces derniers temps. De trahison, de justice, de pardon. On ne savait plus parler de choses légères. On ne savait plus comment être ensemble, simplement, sans que le poids du passé ne vienne s’asseoir à table avec vous.Et puis le fou rire éclata.Ce fut la faute d’Étienne. Ou plutôt, la faute de sa fourchette. Il voulait se se
Le manoir Fortier n’avait jamais été aussi lumineux. Catherine avait tenu à ouvrir toutes les fenêtres du rez-de-chaussée, à changer les rideaux de velours grenat pour des voilages plus légers, à garnir les vases de roses du jardin. La grande table de la salle à manger avait été dressée avec soin, la porcelaine de Limoges étincelait sous le lustre de cristal, et des bougies parfumées à la vanille flottaient dans des photophores en verre.Ce dîner n’était pas un dîner ordinaire. Il célébrait simplement le fait d’être ensemble. Le fait que c’était désormais possible. Le fait que les Fortier et les Moreau pouvaient s’asseoir à la même table, partager le même pain, rire des mêmes histoires, sans que personne ne se crispe, sans que personne ne fuie.Élise et Gabriel étaient arrivés les premiers, main dans la main, comme toujours. Puis Étienne et Hélène, vêtus de leurs habits du dimanche, un bouquet de roses trémières à la main – les premières de la saison. Puis Rebecca, qui avait fait le t







