LOGINSa voix était posée, tranquille, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Il s’approcha sans hésiter, jeta un coup d’œil au moteur, toucha un tuyau, en vérifia un autre.
— Vous avez de la chance, dit-il en relevant la tête. C’est juste une durite qui s’est détachée. Un jeu d’enfant. Élise le regardait sans rien dire. La pluie ruisselait sur son visage, glissait dans son cou, mais elle ne le sentait plus. Elle regardait ce garçon surgi de la nuit, ce mécanicien sans casque qui parlait de durite comme on parle de la pluie et du beau temps, et elle sentit quelque chose de bizarre, quelque chose qu’elle n’avait jamais senti, une chaleur dans la poitrine, un vertige doux. — Vous allez pouvoir réparer ? demanda-t-elle. Il sourit pour la première fois. Un sourire discret, qui touchait à peine ses lèvres, mais qui éclairait tout son visage. — C’est mon métier. Il se pencha sur le moteur, sortit une lampe torche de sa poche, et commença à travailler. Élise resta à côté de lui, inutile et grelottante, à le regarder faire. La pluie redoublait, mais ni l’un ni l’autre ne semblait pressé de s’abriter. Au bout de quelques minutes, il releva la tête. — Essayez de démarrer. Elle s’assit au volant, tourna la clé. Le moteur ronronna immédiatement, docile, comme s’il ne s’était jamais arrêté. Elle éclata de rire, un rire nerveux, soulagé, et se tourna vers lui. La pluie tombait toujours. Gabriel se tenait debout près du capot, les mains noires de graisse, les cheveux trempés. Il la regardait à travers le pare-brise, et elle le regardait à travers le pare-brise, et le monde autour d’eux sembla soudain suspendu. Ce n’était pas un regard ordinaire. C’était un de ces regards qui traversent les vitres, la pluie, la nuit, et qui vont se planter quelque part dans la poitrine. Élise sentit son cœur ralentir, puis repartir plus fort. Elle descendit de voiture. Elle ne savait pas pourquoi elle descendait. Elle n’avait plus besoin de lui, la voiture fonctionnait, elle aurait pu dire merci et partir. Mais elle descendit quand même, et elle se tint debout face à lui, sous la pluie, sans rien dire. Gabriel ne dit rien non plus. Il la regardait, et elle le regardait, et le silence qui s’installa n’était pas gênant. Il était plein. Lourd de quelque chose qui n’avait pas encore de nom. La pluie coulait sur leurs visages, et aucun des deux ne bougeait pour s’abriter, comme si bouger aurait brisé un enchantement. C’est Gabriel qui parla le premier, d’une voix plus basse qu’avant, une voix qu’elle ne lui connaissait pas encore. — Je m’appelle Gabriel. Il tendit la main. Un geste presque formel, un peu désuet, comme s’ils se rencontraient dans un salon plutôt que sur une route de campagne. Élise faillit sourire. Elle prit cette main. Elle était calleuse, rugueuse, chaude malgré la pluie. Une main de travailleur. Elle serra doucement, et il répondit par une pression égale, ni trop forte ni trop faible. Juste ce qu’il fallait. — Élise. Ils restèrent ainsi une seconde de trop, la main dans la main, les yeux dans les yeux. Puis, doucement, Gabriel retira sa main. — Bonne route, Élise, dit-il. Il avait dit son prénom comme on goûte un mot nouveau, en le tournant dans sa bouche, en l’essayant. — Bonne route, Gabriel. Il enfourcha sa moto, donna un coup de kick. Le moteur toussa, crachota, puis démarra avec un bruit d’enfer. Avant de partir, il se tourna une dernière fois vers elle, et il la regarda avec une intensité qui fit battre le cœur d’Élise plus vite. Puis la moto s’éloigna dans la nuit, son phare jaune tressautant sur la chaussée défoncée, le bruit du moteur décroissant jusqu’à n’être plus qu’un bourdonnement lointain, puis plus rien.Sa voix était posée, tranquille, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Il s’approcha sans hésiter, jeta un coup d’œil au moteur, toucha un tuyau, en vérifia un autre.— Vous avez de la chance, dit-il en relevant la tête. C’est juste une durite qui s’est détachée. Un jeu d’enfant.Élise le regardait sans rien dire. La pluie ruisselait sur son visage, glissait dans son cou, mais elle ne le sentait plus. Elle regardait ce garçon surgi de la nuit, ce mécanicien sans casque qui parlait de durite comme on parle de la pluie et du beau temps, et elle sentit quelque chose de bizarre, quelque chose qu’elle n’avait jamais senti, une chaleur dans la poitrine, un vertige doux.— Vous allez pouvoir réparer ? demanda-t-elle.Il sourit pour la première fois. Un sourire discret, qui touchait à peine ses lèvres, mais qui éclairait tout son visage.— C’est mon métier.Il se pencha sur le moteur, sortit une lampe torche de sa poche, et commença à travailler. Élise resta à côté de lui, inutile et
L’air était frais, humide. Le vent s’était levé et faisait danser les feuilles mortes sur la chaussée. On sentait la pluie arriver. Une goutte s’écrasa sur son front, puis une autre. Élise releva le col de sa veste en jean et ouvrit le capot. Elle n’y connaissait rien en mécanique. Son père disait toujours qu’il fallait savoir changer une roue et vérifier le niveau d’huile, mais elle n’avait jamais écouté. Elle regardait le moteur comme on regarde une langue étrangère, avec l’espoir absurde que les mots finiraient par former un sens. Tuyaux, câbles, pièces métalliques noires de graisse. Le moteur fumait légèrement. Ou peut-être que c’était de la vapeur. Elle n’en savait rien.C’est à ce moment-là qu’elle vit la voiture.Derrière elle, à une centaine de mètres, une forme sombre qui approchait lentement. Trop lentement. Élise plissa les yeux, la main en visière pour se protéger de la pluie qui commençait à tomber sérieusement. La voiture roulait au pas, tous feux éteints. Elle distingua
Il pensa qu’il y avait un trou dans son histoire familiale, un vide, un blanc. Et que personne ne lui dirait jamais ce qui se cachait dedans.Il rentra. La cuisine était propre, la cocotte rangée, les assiettes lavées. Sa mère était montée se coucher sans faire de bruit. La maison était silencieuse, seulement le tic-tac de l’horloge et le craquement du bois dans la charpente.Gabriel monta dans sa chambre, une petite pièce sous les toits, avec une lucarne qui donnait sur les champs. Il s’allongea sur son lit sans se déshabiller. Il pensa à la Panhard, au carburateur qu’il avait nettoyé, au démarreur qu’il attaquerait demain. Il pensa au garage, à Robert qui lui manquait. Il pensa aux mains de son père serrées autour de la fourchette.Et il pensa au nom qu’il avait presque oublié, sans savoir pourquoi il y pensait ce soir.Fortier.Un nom qui ne lui disait rien.Un nom qui allait tout détruire.***Le surlendemain, Élise rentrait plus tard que d’habitude.Elle avait passé l’après-midi
Gabriel regarda sa mère. Hélène fixait la porte par où son mari était sorti. Ses lèvres tremblaient légèrement, comme si elle allait parler, puis elle se ravisa. Elle prit son verre d’eau, but une gorgée, le reposa.— Laisse-le, dit-elle doucement.— Qu’est-ce qu’il a ?— Rien. Il est fatigué.— C’est la voiture ?Hélène ne répondit pas. Elle se leva et commença à débarrasser la table, les gestes mécaniques, le regard fuyant.Gabriel resta assis. Il connaissait cette colère. Il l’avait vue des dizaines de fois, depuis l’enfance. Une voiture de luxe qui passait, un nom prononcé à la radio, une certaine manière qu’avaient les hommes riches de parler aux hommes pauvres, et le visage de son père se fermait, devenait un mur, une pierre. Étienne Moreau ne supportait pas la richesse des autres. Pas la jalousie : la haine. Une haine viscérale, ancienne, qui venait d’avant Gabriel, d’avant le mariage, d’avant tout.Il avait essayé, une fois, quand il avait quinze ans, de demander pourquoi. Son
Hélène Moreau était debout devant l’évier, en train de rincer une casserole. Elle se retourna en entendant ses pas.— Tu es rentré tard.— La Panhard.— Ah, la Panhard.Elle sourit, un peu triste, comme toujours. Sa mère souriait toujours comme ça, comme si la joie était là mais retenue par quelque chose, un souvenir, une vieille douleur qui ne partait jamais tout à fait. Gabriel avait grandi avec ce sourire-là. Il ne se demandait plus ce qu’il cachait. Il s’y était habitué.— Ton père est au salon, dit-elle. Il attend pour dîner.Gabriel hocha la tête et traversa le couloir. Le salon était petit, meublé simplement : un canapé en velours marron, une table basse en bois, un poste de télévision qui datait des années quatre-vingt-dix. Étienne Moreau était assis dans son fauteuil, près de la fenêtre. Il ne lisait pas, ne regardait pas la télévision. Il attendait, les mains sur les genoux.C’était un homme de cinquante-huit ans qui en paraissait soixante-dix. Le dos voûté, les cheveux blan
Le garage était fermé depuis une heure, mais Gabriel était resté.Il aurait pu rentrer chez lui. Sa mère avait préparé une blanquette, il le savait, elle le lui avait dit le matin même en lui glissant un billet de vingt euros dans la poche de sa veste de travail – un geste qu’elle faisait depuis qu’il avait seize ans et qu’il ne disait jamais rien, ni merci ni arrête, parce qu’il savait que ça lui faisait plaisir, ces petites attentions silencieuses qui étaient sa façon à elle de dire qu’elle l’aimait. Mais il était resté quand même, à cause de la Panhard.La Panhard, c’était une vieille Dyna Z de 1956, une épave rouillée qu’un type avait déposée trois semaines plus tôt en disant qu’il voulait la remettre en état pour les cinquante ans de sa femme. Le type ne savait pas dans quoi il s’embarquait. La Panhard était un cauchemar mécanique, un puzzle de pièces introuvables et de boulons grippés, et Gabriel s’était juré qu’il en viendrait à bout. Il avait vingt-deux ans, il était mécanicie







