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CHAPITRE 8 – Le premier regard

Author: L'encre
last update publish date: 2026-07-08 06:10:38

Il ne souriait pas. Il ne posa pas de questions idiotes. Il regarda le capot ouvert, la voiture arrêtée, la jeune fille trempée sur le bas-côté, et il dit simplement :

— Problème de carburateur, je parie.

Sa voix était posée, tranquille, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Il s’approcha sans hésiter, jeta un coup d’œil au moteur, toucha un tuyau, en vérifia un autre.

— Vous avez de la chance, dit-il en relevant la tête. C’est juste une durite qui s’est détachée. Un jeu d’enfant.

Élise le regardait sans rien dire. La pluie ruisselait sur son visage, glissait dans son cou, mais elle ne le sentait plus. Elle regardait ce garçon surgi de la nuit, ce mécanicien sans casque qui parlait de durite comme on parle de la pluie et du beau temps, et elle sentit quelque chose de bizarre, quelque chose qu’elle n’avait jamais senti, une chaleur dans la poitrine, un vertige doux.

— Vous allez pouvoir réparer ? demanda-t-elle.

Il sourit pour la première fois. Un sourire discret, qui touchait à peine ses lèvres, mais qui éclairait tout son visage.

— C’est mon métier.

Il se pencha sur le moteur, sortit une lampe torche de sa poche, et commença à travailler. Élise resta à côté de lui, inutile et grelottante, à le regarder faire. La pluie redoublait, mais ni l’un ni l’autre ne semblait pressé de s’abriter.

***

La réparation n’avait pas duré plus de dix minutes, mais Élise avait eu l’impression que le temps s’était arrêté. Elle était restée debout près de lui, sous la pluie battante, à le regarder travailler. Elle ne savait pas quoi faire de ses mains, de son corps, de cette attention soudaine qu’elle portait à chaque geste de cet inconnu. Il avait les doigts sûrs, précis, il savait exactement où appuyer, où tirer, où revisser. Elle n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi à l’aise avec de la mécanique. C’était comme regarder un pianiste jouer une partition difficile les yeux fermés.

Maintenant la voiture ronronnait, docile, et Gabriel se tenait devant elle, les mains encore noires de graisse, les cheveux trempés, le blouson dégoulinant. La pluie redoublait, crépitant sur le capot, sur la route, sur le toit de la voiture, et aucun des deux ne bougeait. Il y avait quelque chose dans l’air, une électricité qui n’avait rien à voir avec l’orage. Élise le regardait. Gabriel la regardait. Et le monde autour d’eux semblait s’être dissous.

— Merci, dit-elle. Vraiment. Je ne sais pas ce que j’aurais fait.

Sa voix était plus douce qu’elle ne l’aurait voulu. Elle avait presque crié tout à l’heure pour couvrir le bruit de la pluie, mais maintenant elle parlait bas, comme si élever la voix aurait brisé quelque chose de fragile.

— Quelqu’un se serait arrêté, répondit-il.

— Il n’y a personne sur cette route.

— Moi, je suis passé.

Ce n’était pas de la prétention. Ce n’était même pas de la galanterie. C’était un constat. Il était passé. Il s’était arrêté. Il avait réparé. C’était aussi simple que ça, et c’était pour cette simplicité même qu’Élise sentait sa gorge se serrer. Elle avait l’habitude des hommes qui en faisaient trop, qui parlaient trop fort, qui cherchaient à impressionner. Son père était de cette race-là, les hommes qui remplissaient l’espace de leur présence, de leur voix, de leur pouvoir. Gabriel n’était pas comme ça. Il occupait juste sa place, sans empiéter sur celle des autres. Il était là, c’est tout, et cette présence-là était plus puissante que tous les discours.

— Je m’appelle Gabriel, dit-il.

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