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Le Numéro Inconnu

ผู้เขียน: Chrisso
last update วันที่เผยแพร่: 2026-05-27 05:18:43

Aimer celui qu'on a brisé

Chapitre 5 -Le Numéro Inconnu

De retour dans ma petite chambre, je ferme la porte derrière moi avec une lenteur calculée. Le loquet s'enclenche avec un claquement sec qui résonne dans le silence. Je reste un instant immobile, le dos contre le bois usé, les yeux fixés sur l'espace étriqué qui me sert de refuge depuis toutes ces années. La lumière grisâtre de cette fin d'après-midi filtre à travers les rideaux élimés, dessinant des ombres molles sur les murs jaunis par le temps et la nicotine des précédents locataires. Rien n'a changé. Tout est resté exactement comme avant, figé dans une attente interminable. Sauf que maintenant, quelque chose a bougé. Quelque chose en moi s'est réveillé.

Mes doigts se referment sur la montre dans ma poche. Je la sors, la soulève devant mes yeux. Le cadran brisé capture les derniers rayons du jour, les éclats de verre minuscules scintillent comme des larmes solidifiées. Cette montre. Notre montre. Celle que je lui avais offerte il y a une éternité, dans une autre vie, quand nous pensions encore que le temps nous appartenait. Je caresse du pouce le bracelet de cuir usé, et je sens monter en moi une vague familière, ce mélange de douleur et de rage que j'ai appris à domestiquer, à enfermer dans une cage au fond de mon être. Mais aujourd'hui, la cage est ouverte. Aujourd'hui, tout bascule.

Je traverse la pièce sans bruit, mes pas mesurés sur le plancher qui gémit sous mon poids. Je connais chaque latte de ce parquet pourri, chaque craquement, chaque ondulation du bois déformé par l'humidité. Je sais exactement où poser le pied pour ne pas alerter les voisins du dessous, ces ombres anonymes qui ne savent rien de moi, qui ne voient que Liam le brisé, Liam l'alcoolique, Liam le looser magnifique qui s'accroche à sa bouteille comme à une bouée. Cette pensée m'arrache un sourire sans joie. Comme ils se sont tous trompés. Comme ils se trompent encore.

Je m'agenouille près du lit, glisse la main sous le sommier poussiéreux, et mes doigts trouvent immédiatement l'interstice que j'ai creusé il y a des années. La lame de parquet cède avec une résistance familière, un grincement étouffé que je connais par cœur. Dessous, l'obscurité. Dessous, mon véritable visage. Je plonge la main dans la cache et mes doigts rencontrent le métal froid, la surface lisse du téléphone portable que je n'ai pas touché depuis des mois. Un appareil basique en apparence, un vieux modèle qu'on trouverait dans n'importe quelle brocante, mais qui renferme une technologie cryptée que même les agences gouvernementales auraient du mal à percer. Je le dépose délicatement sur le lit, comme une relique, comme une arme chargée.

Mon cœur bat plus vite maintenant. Je le sens cogner contre mes côtes, un tambour sourd qui rythme ma métamorphose. Pendant des mois, j'ai maintenu cette distance. J'ai respecté mon deuil, ce temps suspendu que je m'étais imposé, cette quarantaine de l'âme. Le Conseil s'est impatienté, j'en suis certain. J'imagine leurs messages de plus en plus pressants, leurs menaces voilées, leurs rappels à l'ordre que j'ai ignorés avec une délectation silencieuse. Ils ne peuvent rien sans moi. Ils le savent. Et moi, je le sais mieux que personne. C'était ma condition, ma seule exigence quand tout s'est effondré : du temps. Accordez-moi du temps et je reviendrai. Mais ne me pressez pas, ne me bousculez pas, ou je disparaîtrai pour de bon dans cette fiction de médiocrité que j'ai si soigneusement construite.

J'appuie sur le bouton d'allumage. L'écran s'illumine dans la pénombre grandissante de la chambre, projetant une lueur bleutée sur mon visage. Je ne me suis pas regardé dans un miroir depuis longtemps, pas vraiment, mais je sais que cette lumière doit révéler quelque chose que je cache habituellement. Quelque chose de tranchant. Quelque chose de dangereux. L'écran affiche l'icône de l'application cryptée, un symbole anodin, un jeu de cartes pour tout œil non averti. Mes doigts dansent sur les touches avec une aisance qui ne m'a jamais quittée, le code d'accès, la vérification biométrique, les multiples couches de sécurité. Et puis, enfin, l'interface unique. Un seul message en attente.

Le message est là depuis des mois, je le sais sans même avoir à vérifier la date. Je l'ai vu apparaître, une nuit, alors que je tenais à peine debout, que la vodka coulait dans mes veines comme du venin. Je l'avais lu d'un œil vitreux, sans vraiment le voir, et j'avais éteint le téléphone pour le ranger dans sa cache. Mais les mots sont restés. Gravés. Indélébiles.

— Monsieur Moretti, le Conseil s'impatiente. Votre deuil est terminé. L'Empire attend.

Je les lis maintenant, ces mots, et je les laisse pénétrer chaque fibre de mon être. Chaque syllabe est une lame qu'on retire de ma chair, libérant le poison accumulé pendant toutes ces années d'attente. Le Conseil s'impatiente. Bien sûr qu'ils s'impatientent. Ils ne savent rien de la patience, ces hommes et ces femmes dans leurs tours de verre, avec leurs costards sur mesure et leurs sourires de requins. Ils ne savent rien du véritable sacrifice, de la douleur qu'on enterre vivante au fond de soi pour qu'elle ne hurle pas, pour qu'elle ne trahisse pas, pour qu'elle reste muette comme une morte. Mon deuil est terminé. Vraiment ? Je le fixe, ce mot. Deuil. Comme si perdre Élise était une étape qu'on pouvait franchir, une porte qu'on pouvait fermer, une cicatrice qui finit par s'effacer. Mais ils ne comprennent pas. Personne ne comprendra jamais. Ce n'est pas un deuil que j'ai traversé. C'est une damnation que j'ai choisie. Une descente aux enfers volontaire, nécessaire, calculée jusqu'à la dernière seconde.

Et pourtant, ils ont raison. Le temps est venu. Je le sens dans mes os, dans ce sang qui bouillonne soudainement, dans cette clarté qui revient après des années de brouillard. Je fixe l'écran et je sens mon visage se métamorphoser. Les muscles changent, se redéfinissent. La mâchoire se durcit, le regard se fait acéré, la bouche abandonne ce pli amer que j'ai porté comme un masque. L'homme brisé s'efface, se dissout, et à sa place apparaît celui qu'il n'a jamais vraiment cessé d'être. Le stratège. Le manipulateur. Le fantôme que personne n'attend plus. Je ne suis pas Liam le loser pathétique qui hante les bars du quartier. Je suis Moretti. Je suis celui qui a construit un Empire dans l'ombre. Celui que le Conseil craint autant qu'il le désire.

Mes doigts courent sur le clavier avant même que j'aie formulé consciemment ma décision. Mais la décision est prise depuis longtemps, depuis ce matin, depuis cette seconde où j'ai retrouvé la montre, depuis cet instant précis où le passé a fait irruption dans mon présent avec la violence d'un coup de poing. Je tape les mots un par un, et chaque frappe est une déclaration de guerre.

Terminé. Débutez l'Opération Retour.

J'appuie sur envoyer. Le message disparaît dans le néant numérique, crypté, fragmenté, reconstitué quelque part dans un serveur sécurisé où des yeux attentifs le liront dans les minutes qui viennent. Et alors, tout s'enclenchera. Les rouages se mettront en branle, des mécanismes que j'ai huilés il y a des années, des hommes et des femmes qui attendaient ce signal depuis si longtemps qu'ils avaient peut-être fini par croire que je ne reviendrais jamais. Mais ils se trompaient. Ils se trompent tous. Le masque de l'homme brisé va tomber, et le monde découvrira qui se cachait derrière cette façade de médiocrité soigneusement entretenue.

Je repose le téléphone sur le lit et je me relève lentement. Le parquet craque et cette fois, je ne cherche plus à étouffer le bruit. Qu'ils entendent. Qu'ils sachent que quelque chose a changé dans la chambre du pauvre Liam. Je me dirige vers la fenêtre, j'écarte le rideau poussiéreux, et je contemple la ville qui s'étend en contrebas, les lumières qui commencent à s'allumer une à une dans le crépuscule naissant. Ce monde qui m'a oublié. Ce monde qui a continué de tourner pendant que je m'enterrais vivant. Ce monde qui va bientôt se rappeler à mon souvenir d'une manière qu'il n'est pas près d'oublier.

Et c'est là que ça monte. Une vague brûlante, dévastatrice, que je n'ai jamais réussi à éteindre malgré tout l'alcool du monde. Une obsession qui a pourri dans l'obscurité, qui s'est nourrie du silence et de l'absence, qui a grandi comme une plante vénéneuse dans les ruines de tout ce que j'étais. Élise. Rien que son nom, en ce moment, c'est du feu liquide dans mes veines. C'est une promesse et une menace. C'est tout ce pour quoi j'ai survécu, tout ce pour quoi j'ai joué cette comédie interminable, tout ce pour quoi je suis prêt à embraser ce qui reste de ma vie. Je pense à ses yeux, à cette lumière qu'elle avait, à cette façon qu'elle avait de me regarder comme si j'étais le centre du monde. Je pense à ce jour où tout s'est brisé, où on me l'a arrachée, où le Conseil m'a cru définitivement brisé. Et je souris. Un sourire qui n'a rien de doux, rien de tendre, un sourire qui est une lame aiguisée par des années de haine et de désir mêlés.

Je pose le front contre la vitre froide, les yeux perdus dans l'horizon urbain, et je laisse échapper un souffle. Un seul mot. Murmuré. À peine audible. Mais chargé de tout ce que je contiens. De toute cette passion vénéneuse, de cette obsession maladive, de cette certitude absolue qui m'anime et me dévore.

— Bientôt.

Bientôt, elle saura. Bientôt, le monde saura. Bientôt, l'Opération Retour effacera tout ce qui a été et reconstruira tout ce qui devrait être. Et moi, je redeviendrai celui que je n'ai jamais vraiment cessé d'être. Celui qui obtient toujours ce qu'il veut. Celui qui ne pardonne jamais. Celui qui aime au-delà de toute raison, au-delà de toute morale, au-delà de toute humanité. Le masque est tombé. Moretti est de retour. Et Élise, qu'elle le veuille ou non, va redevenir mienne.

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