LOGINAimer celui qu'on brisé
Chapitre 2_Les Cicatrices du Cœur
Liam
La main tremble quand je tends le bras.
C’est ridicule. Je sais qu’elle n’est pas là. Je sais que le drap sera froid, lisse, tendu comme la peau d’un tambour sur ce vide qui me nargue chaque nuit, chaque matin, chaque seconde où je respire dans cette maison trop grande. Pourtant, je tends le bras. C’est plus fort que moi. Un réflexe de noyé, un geste de somnambule que cinq années n’ont pas réussi à effacer. Mes doigts effleurent le coton glacé, et la brûlure est immédiate. Pas celle du froid. Non. Une brûlure pire, une brûlure de l’intérieur, un fer rouge qu’on enfonce là, juste sous les côtes, à l’endroit précis où je rangeais autrefois la chaleur d’Élise.
Je retire ma main comme si le tissu m’avait mordu.
Elle dort dans la chambre d’amis. C’est ainsi qu’on l’appelle maintenant. La chambre d’amis. Un euphémisme de riches, un mensonge poli pour cacher que le lit conjugal est devenu un désert de glace, un territoire neutre que nous traversons en apnée, chacun notre tour, sans jamais nous croiser. Je ne me souviens même plus de la dernière fois où son corps a roulé vers le mien dans l’inconscience du sommeil. La dernière fois où j’ai senti son souffle sur ma nuque, ses pieds glacés cherchant mes mollets, cette manie qu’elle avait de voler ma chaleur comme on vole un baiser. Tout cela est parti. Englouti. Remplacé par ce silence ouaté, cette politesse de porcelaine, cette guerre froide qui ne dit jamais son nom.
Je fixe le plafond, et le plafond me fixe en retour, constellation de moulures et de dorures à la con, héritage d’un arrière-grand-père que je n’ai jamais connu. Cette chambre est une cathédrale vide. Nos corps y flottent comme deux astres morts, chacun dans son orbite, condamnés à ne jamais entrer en collision.
Et soudain, parce que je suis faible, parce que je suis lâche, parce que la douleur est une drogue dure que je m’injecte sans cesse, je ferme les yeux et je me souviens.
Je ne veux pas me souvenir. Je ne devrais pas. Chaque souvenir est une lame que je retourne dans la plaie, et pourtant j’y vais, je plonge, je m’y jette à corps perdu comme on se jette d’une falaise en sachant que les rochers sont en bas.
Cinq ans.
Cinq ans en arrière, et c’était un autre monde. Un autre moi. Un autre nous.
Je me revois, vingt-deux ans, les doigts tachés de fusain et de cette arrogance magnifique qu’on a quand on ne possède rien. J’étudiais les beaux-arts dans un atelier minable du côté de Belleville, un trou à rats traversé de courants d’air, chauffé par un poêle qui fumait plus qu’il ne chauffait. Je portais des pulls troués et des rêves trop grands, des rêves qui dépassaient de partout comme mes coudes aux manches. L’argent, je m’en foutais. La reconnaissance, je m’en foutais. Je voulais juste peindre, créer, brûler ma vie par les deux bouts et voir ce qui restait de moi au petit matin. J’étais libre. J’étais pauvre. J’étais vivant.
Et puis elle est entrée.
Je me souviens de ce jour avec une précision qui donne le vertige, une acuité presque douloureuse, comme si chaque détail avait été gravé au burin dans ma mémoire. Je travaillais sur une toile, un grand format, un chaos de rouge et de noir qui ne ressemblait à rien et qui ressemblait à tout. La porte de l’atelier s’est ouverte, la clochette pourrie a tinté, et une fille est apparue dans un rai de lumière poussiéreuse. Elle portait une robe à fleurs démodée, un perfecto trop grand pour elle, des Doc Martens éraflées, et elle tenait à la main un gobelet de café qui dégoulinait sur ses doigts.
Elle a regardé la toile. Elle m’a regardé. Elle a dit : « C’est quoi, ce bordel ? »
Pas méchamment. Pas pour juger. Avec une curiosité brute, une franchise désarmante. Et sa voix. Sa voix, Seigneur. Une voix rauque, légèrement voilée, une voix qui portait des promesses de cigarettes et de nuits blanches, une voix qui ne ressemblait à aucune autre.
J’ai bredouillé quelque chose sur l’expressionnisme abstrait, le cri intérieur, la condition humaine, toutes ces conneries qu’on sort quand on veut impressionner une fille. Elle a éclaté de rire. Un rire qui a fait trembler les vitres sales de l’atelier, un rire franc, sonore, irrésistible. Et puis elle s’est avancée, elle a trempé son doigt dans un pot de peinture ouverte, et elle a tracé une ligne bleue, nette, précise, au milieu du chaos rouge et noir.
J’étais outré. Terrifié. Fasciné.
— Voilà, elle a dit. Maintenant c’est fini.
Et elle avait raison. Cette ligne bleue, c’était la note qui manquait, la dissonance parfaite, le coup de génie que je n’avais pas vu. Je suis tombé amoureux d’elle à cet instant précis. Pas progressivement, pas doucement, non. Comme on tombe d’un toit. D’un coup. Sans filet. Avec la certitude que le sol allait me briser tous les os.
Elle s’appelait Élise. Élise de Beaumont. Le nom était plus long que ça, bien sûr, il y avait des particules, des tirets, des titres, toute cette ferblanterie aristocratique que je méprisais sans la connaître. Mais elle, elle s’en fichait comme d’une guigne. Elle disait : « Appelle-moi Élise, et basta. » Elle était l’héritière d’une dynastie du cognac, une fortune qui remontait à Napoléon, des châteaux, des vignobles, des conseils d’administration, tout le saint-frusquin. Mais ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était s’échapper. Voler une bouteille dans la cave paternelle et la boire au goulot sur un toit de Paris. Danser pieds nus dans les fontaines publiques. Discuter jusqu’à l’aube de poésie, de révolution, de la couleur du ciel un soir d’orage.
Elle était l’héritière rebelle, la princesse qui crachait sur les diadèmes, l’oiseau rare qui se cognait aux barreaux dorés de sa cage. Et moi, j’étais l’étudiant fauché, le saltimbanque, le peintre crève-la-faim qui n’avait rien à lui offrir que son cœur en bandoulière et des toiles invendables.
On s’est aimés.
On s’est aimés comme on respire, comme on brûle, comme on meurt. Un amour fusionnel, pur, loin du clinquant familial, loin des regards, loin des jugements. On se retrouvait dans mon atelier minable, sur un matelas posé à même le sol, et on refaisait le monde entre deux baisers. Elle me lisait du Baudelaire, je lui montrais des esquisses, elle me racontait ses envies de tout plaquer, je lui promettais qu’on s’enfuirait ensemble, qu’on vivrait sur une île grecque, qu’on aurait un figuier et un bateau bleu.
On était fous, bien sûr. Mais comme tous les fous, on se croyait lucides. On se croyait invincibles.
Le mariage a été un coup de tête. Un matin, sur un banc du parc des Buttes-Chaumont, après une nuit entière passée à parler, à rire, à pleurer aussi, je ne sais plus pourquoi. Je lui ai dit : « Épouse-moi. » Elle a répondu oui avant même que j’aie fini ma phrase. On s’est mariés trois semaines plus tard, dans une mairie de banlieue, avec deux témoins trouvés sur place, un clochard et une boulangère. Contre l’avis de sa famille, qui la croyait enlevée par un gourou. Contre l’avis de mes amis, qui pensaient que j’avais perdu la tête. Contre l’avis de tout le monde, sauf de nous.
Et ce jour-là, dans cette mairie grise et triste, quand elle a glissé l’anneau à mon doigt, quand j’ai vu ses yeux noisette plantés dans les miens, quand nos mains se sont jointes et que nos doigts se sont entrelacés comme s’ils n’avaient jamais été faits pour être séparés, ce jour-là, je nous ai fait une promesse. Pas celle, officielle, que récitait le maire d’une voix monocorde. Non. Une promesse à moi, une promesse de chair et de sang, une promesse qui venait du fond des tripes et qui remontait jusqu’à mes lèvres sans que je puisse la retenir.
Je nous ai promis l’éternité.
Je nous ai promis que rien, jamais, ne pourrait nous séparer. Que la vie serait belle et dure, mais que nous la traverserions ensemble, soudés, invincibles. Que je la protégerais, qu’elle me sauverait, que nous serions l’un pour l’autre un refuge, une évidence, un feu qui ne s’éteint jamais. J’ai cru à cette promesse comme un enfant croit au père Noël. J’y ai cru de toutes mes forces, de toute mon âme, de tout mon stupide cœur qui battait la chamade sous le costume trop grand que j’avais emprunté pour l’occasion.
Et ce souvenir, ce souvenir précis du moment exact où j’ai prononcé cette promesse silencieuse, ce souvenir est une lame ouverte.
Une lame que je retourne dans la plaie, encore et encore, chaque nuit, dans ce lit trop grand, en fixant le plafond de cette chambre qui pue l’héritage et le mensonge.
Élise dort dans la chambre d’amis.
Et moi, je suis allongé dans le désert de glace, la main posée sur le drap froid, incapable de retenir le passé qui déferle, incapable de fermer la porte des souvenirs. Je ne pleure pas. Je n’ai plus de larmes. J’ai juste cette brûlure, là, sous les côtes, qui me rappelle que je suis vivant.
Vivant, et seul.
Le matin va bientôt se lever. Un autre jour dans cette mascarade, dans cette maison qui n’est plus un foyer, dans ce mariage qui n’est plus qu’une cicatrice. Les cicatrices du cœur, paraît-il, sont celles qui mettent le plus de temps à guérir. Je ne sais pas si je guérirai un jour. Je ne sais même pas si j’en ai envie.
Parfois, la douleur est tout ce qui nous reste de l’amour.
Et cette douleur-là, je la garde. Je la serre contre moi comme un trésor empoisonné, comme une relique sacrée. Elle est le fantôme de notre passion, le vestige de notre folie, la preuve que tout cela a existé. Que nous avons existé.
La main toujours posée sur le drap glacé, je ferme les yeux une dernière fois, et je revis la scène pour la millième fois. L’atelier. La clochette. La robe à fleurs. La ligne bleue dans le chaos rouge et noir.
Le rire d’Élise.
Son rire, mon Dieu, son rire qui remplissait tout l’espace et qui faisait battre mon cœur comme un tambour de guerre.
Le silence, maintenant, est insupportable.
Chapitre 29 : L'Horizon InfiniÉliseCe matin, je me suis réveillée avant l'aube, avec une clarté d'esprit que je n'avais pas connue depuis longtemps. Le monde était silencieux, comme suspendu dans l'attente du jour. Liam dormait à côté de moi, sa respiration lente et régulière, son visage détendu dans la paix du sommeil. Je suis restée longtemps à le regarder, à graver chaque détail dans ma mémoire : la courbe de ses sourcils, la ligne de son nez, le pli de ses lèvres. Comme si je savais que ce matin était différent.Je me suis levée sans bruit, j'ai enfilé ma robe de chambre, et je suis descendue dans le jardin. L'herbe était mouillée de rosée, les premières lueurs de l'aube teintaient le ciel de rose et d'or. Mon jardin. Mon royaume. Chaque fleur, chaque arbre, chaque pierre raconte une histoire. Le rosier que Liam m'a offert pour nos dix ans. Le lilas planté le jour de l'adoption de Léa. Les chrysanthèmes qui fleurissent chaque année pour l'anniversaire de mon père.J'ai marché ju
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Chapitre 27 : Les Feuilles MortesLiamL'automne est revenu, celui de mes quatre-vingts ans. Les feuilles du grand chêne tourbillonnent dans le vent comme des souvenirs qu'on essaie d'attraper avant qu'ils ne touchent le sol. Je suis assis dans le salon, face à la fenêtre ouverte, une couverture sur les genoux, et je regarde le spectacle du monde qui se prépare à l'hiver.Je ne peins plus. Mes mains sont devenues trop tremblantes, mes yeux trop fatigués. La dernière toile que j'ai achevée date d'il y a trois ans. C'était un portrait d'Élise, bien sûr. Le dernier de la série. Elle est assise sur le banc de la falaise, les cheveux blancs dénoués, le regard tourné vers l'horizon, un demi-sourire aux lèvres. Elle est belle. Elle a toujours été belle. Même ridée, même voûtée, même fatiguée par l'âge, elle est la plus belle femme que j'aie jamais vue.— Tu rêvasses encore ?Sa voix me tire de mes pensées. Elle entre dans le salon, un plateau de thé à la main, ses gestes lents mais précis. E
Chapitre 26 : L'Héritage du CœurÉliseL'automne de mes soixante-dix ans est le plus beau que j'aie jamais connu. Les feuilles du grand chêne qui ombrage notre jardin ont pris des teintes de cuivre et d'or, la mer est d'un gris argenté qui scintille sous le soleil pâle, et l'air a cette fraîcheur vivifiante qui annonce l'hiver sans le rendre menaçant. Je suis assise sur le banc de la falaise, une couverture en laine sur les genoux, un livre à la main que je ne lis pas. Je regarde l'horizon, cette ligne infinie qui sépare le ciel de l'eau, et je laisse mes pensées vagabonder.Liam est dans son atelier. Il peint, comme chaque matin, avec cette discipline qu'il a gardée de ses années de conquête. À soixante-douze ans, il a ralenti, bien sûr. Ses mains tremblent un peu, ses yeux se fatiguent plus vite, mais il peint toujours. Des marines, des ciels, des portraits de moi. Le dernier date d'il y a quelques semaines. Je suis assise sur ce banc, les cheveux blancs dénoués dans le vent, le reg
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